L'impuissance sous le visage du confort

Il est une chose particulièrement difficile à mettre en pratique lorsqu'on veut agir pour l'écologie, c'est renier sur son confort. Hors qu'est-ce que le confort, à la lumière de notre conditionnement industriel, si ce n'est se laisser aller à "ne pas faire" ?

Nettoyer sans frotter

S'il est une tâche née sous l'ère de la vie moderne, c'est le nettoyage. Pas le nettoyage grossier des fientes de poule ou de la suie du poêle; mais bien le récurage obsessionnel de tout le mobilier d'une maison, cette tâche hautement improductive que nous a enseigné la télévision, nous poussant à briquer toutes les surfaces de notre intérieur jusqu'à ce qu'il devienne le miroir de notre perfection. Il aurait déjà fallu se débarrasser de ce fantasme grotesque qui consiste à faire d'un lieu de vie une page de catalogue Ikea, rangé, ordonné, aseptisé. Certaines personnes très atteintes vont jusqu'à s'angoisser de voir un objet posé sur une table ou toute trace d'activité humaine visible (pour l'anecdote on trouve même des publicités pour chaine hifi où les appareils représentés dans un salon ne sont reliés par aucun fil, dégageant alors une pureté sans pareil). Bref c'est déjà absurde mais il faut partir du principe de la maison bien tenue, et il y aurait déjà beaucoup à dire sûr cette volonté que tout ait l'air neuf, pour commencer à raisonner sur une deuxième absurdité à l'intérieur de la première: tout cela devrait se faire sans effort, en un temps toujours plus court. Et pour apporter une solution bien chimique à ce problème entièrement artificiel lui aussi, l'industrie de la détergence est là avec tout son panel d'agents corrosifs. C'est vrai, pourquoi utiliser une ventouse pour déboucher l'évier alors qu'il suffit d'y déverser un bon litre de soude caustique fumante, et ainsi polluer directement les eaux usées? Mieux, les marques recommandent un usage préventif de ce poison, aussi tout un chacun pourra se faire une joie de traiter ses éviers, douches, baignoires régulièrement et mêler à l'eau potable des litres d'agent hautement corrosif comme ça, pour rien. A quoi bon aussi frotter sa baignoire à l'éponge alors qu'on peut la pulvériser avec une mousse toxique et la rincer d'un jet d'eau? L’obsession pour la propreté, mêlée à une certaine dévotion pour la chimie, une confiance aveugle dans les produits ménagers qui nous fait penser que si c'est autorisé, alors c"est inoffensif, même si les flacons sont couverts de pictogrammes indiquant des dangers. La plus part des liquides vaisselles sont irritants, la plus part des tablettes pour lave-vaisselle sont corrosives.

Station d'épuration d'Arras © Communauté urbaine d'Arras Station d'épuration d'Arras © Communauté urbaine d'Arras

Se nourrir sans cuisiner

Il faut bien manger quotidiennement et pour autant, prépare-t-on à manger tous les jours? Là aussi il faut déjà un prérequis, tout le monde ne fait pas pousser ses courgettes et, quand bien même on cuisinerait tous ses repas, on le ferait avec les ingrédients qui nous sont proposés, ceux que l'on met dans son chariot avec une satisfaction naïve, pensant en toute bonne foi que manger des oranges en hivers, c'est manger des fruits de saison. Donc en admettant simplement qu'on utiliserait que des aliments non transformés, pourrait-on se nourrir comme cela? La citadine auto-entrepreneuse, avec ses cinquante heures par semaines, le père de famille avec ses trois enfants, le commercial qui n'est jamais chez lui; le pourraient-ils sans recourir à la nourriture transformée? Et plus la nourriture est transformée, plus elle permet au fabriquant d'en cacher les origines derrière la dernière étape de transformation. Dans un plat préparé "cuisiné en France" on ne saura jamais d'où viennent les ingrédients et on peut parier, si le fabriquant ne s'en vante pas, qu'ils viennent de très loin. Alors même avec de la bonne volonté il est difficile de nier que toute notre société repose sur l'activité des usines, car même si certains peuvent s'en passer car ils sont ruraux, où à l'abris du besoin, la grosse majorité compte sur le fait qu'on cuisine à leur place, c'est admis. La tambouille est alors entre les mains des industriels qui auront peu de scrupules à faire mal, à minimiser le prix de revient au kilo, à maximiser les marges, à faire du sur-emballage, à se jouer des labels.

L'usine William Saurin de Lagny sur Marne © L'Humanité L'usine William Saurin de Lagny sur Marne © L'Humanité

Se vêtir sans tisser

Quand on pense au plastique on pense beaucoup à l'emballages, et un peu moins aux vêtement. Dans le prêt-à-porter les fibres synthétiques sont présentent en très grande quantité sous des noms barbares comme viscose, élasthanne, polyamide, polyester, vinyle... et il est à parier que bon nombre de militants écologistes en sont vêtus de la tête au pied sans réaliser qu'ils sont le produit de la synthèse organique dérivée du pétrole. L'alternative étant le coton et ses monocultures traitées aux pesticides, ou bien la laine et l'exploitation animale. La vie du militant écolo n'est pas simple. Là encore si l'alternative du chanvre, par exemple, peut faire des très beaux sarouels à porter lors de rassemblements altermondialistes, ça n'est qu'un choix individuel, certes éclairé, mais difficilement transposable à l'ensemble de nos contemporains. Au même titre que l'industrie de la nourriture repose sur des cultures de céréales sur-optimisées que sont le blé, le maïs, le soja; l'industrie du prêt à porter repose sur la culture du coton et la production des fibres synthétiques. Bien avisé sera celui qui se réfugiera dans des produits alternatifs comme le chanvre ou le quinoa, car peu exploités par l'industrie et donc peu touchés par la chimie ou les manipulations génétiques. Avisé mais toujours basé sur un comportement d'achat, peut-être moins aveugle devant les conditions de fabrication mais toujours victime d'une certaine cécité, la culture et la fabrication se faisant toujours en Asie, la vente se faisant à travers des magasins franchisés aux marges douteuses. Le matériau a juste changé, l'industrie se l'est approprié. Les rayons des supermarchés sont pleins de ces produits vertueux, donnant bonne conscience aux consommateurs tout en perpétuant la logique d'exploitation coloniale. Ca fait longtemps que l'homme occidental n'a pas vu une machine à tisser de ses yeux, où alors dans un musée. Par contre il fait les soldes pour acheter des vêtements qu'il ne portera pas, il achète un appartement avec un dressing car une simple commode ne suffit plus à stocker tout ça, il a une application sur son téléphone pour revendre d'occasion toutes ses tenues passées de mode. Filer, tisser, raccommoder, rapiécer? Garder toute une vie? Et puis quoi encore, on s'éclaire à la bougie?

Métier à tisser les façonnés de Vaucanson © Musée des Arts et Métiers Métier à tisser les façonnés de Vaucanson © Musée des Arts et Métiers

S'informer sans penser

Peut-être est-ce le domaine ou finalement l'industrialisation est la plus avancée. Un peu comme on finit par confondre le nom d'un objet avec son nom commercial, tant celui-ci est usuel et tant la société qui le commercialise a finit par obtenir ce qu'elle voulait, le monopole. Le Caddie, le Frigidaire, le Stabilo, c'etait à moindre mal, mais avec Google c'est plus grave. On a commencé par oublier qu'il avait des concurrents, puis on a admis qu'il cachait son nom pour se glisser dans un téléphone, dans la barre de recherche d'un forum, dans l'appli de la télévision. Aujourd'hui l'interface a même disparu, Google est matérialisé dans un monolithe trônant au milieu du salon, et on l’interroge d'une voie infantile comme pour confier à Dieu nos plus intimes questionnements, comme pour demander au père de nous révéler le sens des choses, pensant que le résultat d'une requête dans un moteur de recherche a valeur de vérité comme une entrée dans l'encyclopédie. Google est une régie publicitaire géante, donc tirant ses bénéfices de la popularité de ses annonces. Un résultat de requête pertinent est donc un résultat populaire, ou dont l'annonceur paie le plus. Il n'y a qu'à voir comment les marques achètent du référencement basé sur le nom de leurs concurrents, c'est bien la preuve que, utilisé comme tel, Google est un dictionnaire dans lequel une définition s'achète. Le libre arbitre disparaît, aspiré en même temps que nos données personnelles, pour en faire une marchandise. En retour on aura plus qu'à cliquer sur "acheter" et s'offrir ce que l'algorithme a décidé qu'on aimerait. C'est quoi un aspirateur? C'est un Dyson. Achète le maintenant.

De plus,cette croyance d'avoir au creux de sa main la réponse à toutes les questions est en train de ruiner tout ce qui faisait la richesse d'une conversation entre deux personnes. Impossible que l'un avance une affirmation, demande un avis personnel, mette en doute une proposition, sans que l'autre soit tenté de brandir son ordinateur de poche pour couper court . Ainsi s'évanouit la possibilité d'une discussion à mesure que se développe l'asservissement à la machine omnisciente. On s'habitue à s'adresser à une machine et on oublie que l'auteur d'un article est une personne, que le texte est un point de vue, avec ses jugements, ses biais, son prisme. On en vient à confondre les faits et les opinions, à ne lire que les titres que l'écran nous donne à "scroller", à penser que tout se vaut, à ne voir dans l'information que la quête effrénée de vérité absolue. Et puis fleurissent les sites de fact-checking. Comme dans d'autres domaines, l'industrie de l'information crée le besoin, vend la solution, s'empare de ce qui marche. Et comme pour la presse d'actualité ou d'opinion, les groupes industriels sont derrière les média de fact-checking (CheckNews, Les Decodeurs, la séquence du journal d'M6, etc...). Quand un même média essaie de vous vendre un aspirateur à 800€ et simultanément vous explique ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est bien et ce qui est mal; cela devient un peu inquiétant. A vouloir une information toute prête, binaire, manichéenne, on en vient à laisser les autres penser pour nous.

Système de refroidissement du datacenter Google de Mountain View - États-Unis © Connie Zhou Système de refroidissement du datacenter Google de Mountain View - États-Unis © Connie Zhou

Se déplacer sans bouger

C'est la promesse de l'industrie du transport, mais avant tout de l'automobile individuelle. Les Etats Unis en sont l'incarnation, là où même les banques sont des drives, où les trottoirs de beaucoup de villes ne sont empruntés par aucun piéton. On regarde ces inventions de savants fous, qui permettraient à un conducteur de voler seul ou bon lui semble, avec des étoiles dans les yeux, comme s'il était possible de généraliser une telle extravagance, ou comme si le fait de la réserver à une élite fortunée n'était pas indécent, ou comme si notre utilisation actuelle des transports n'était pas déjà complètement irrationnelle. Faire des milliers de kilomètres  pour s'enfermer dans un resort hotel, prendre l'avion pour assister à une réunion professionnelle, prendre la voiture pour acheter une baguette ou endormir son enfant.

Il est un stade de l'industrialisation où l'objet est tellement insignifiant qu'il est systématisé sans aucune considération autre que son coût dérisoire. C'est la même chose pour les transports, le coût étant tellement négligeable qu'on en considère plus la distance, ni les conséquences, ni la position géographique. Peu importe ou je mets les pieds quand je descend de mon siège après quelques heures de voyage, que j'ai parcouru 500 km en voiture, 1000 km en train ou je ne sais combien en avion, les distances sont devenues négligeables et n'ont aucune conséquences sur mon corps. Seule compte la durée pendant laquelle je vais devoir combler mon ennui. Par le jeu de la concurrence économique et l'abolition des distances, les entreprises ne sont pas les seuls à avoir délocalisé. Nous délocalisons aussi nos vacances, car à prix égal nous préférons aller plus loin dans un pays plus pauvre, la piscine et la profusion de nourriture n'en seront que plus grandes. Faisant le choix du logement en fonction du choix du travail, nous délocalisons aussi nos habitations, rendant les centres villes toujours plus denses et les banlieues toujours plus vastes. Ne pas vraiment parcourir ces distances mais se laisser porter, c'est aussi nous rendre impuissants à évaluer l'espace, considérer le territoire comme une vaste autoroute, où l'on ne fait que passer. 

 

Un Boing 747 d'Air India visible depuis les taudis de Mumbai en Inde. © Rajanish Kakade - AP Photo Un Boing 747 d'Air India visible depuis les taudis de Mumbai en Inde. © Rajanish Kakade - AP Photo

Et on pourrait multiplier les exemples pour illustrer le fantasme technologique que nous impose la société industrielle afin de nous soustraire à la réalité: faire du sport sans efforts, guérir sans souffrir, et finalement vivre sans mourir. Bien sûr on ne peut pas tout faire de ses propres mains et la société idéale n'est ni une caste survivaliste, ni le village d'Astérix. En faisant une croix sur beaucoup de choses superflues, une communauté peut aussi faire beaucoup de choses elle même sans forcément s'en remettre à un sous-traitant d'Asie, une intelligence artificielle ou encore une institution hyper-centralisée.

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