La corne d'abondance

Pendant que l'on réfléchit sur les moyens de produire de l'électricité de manière moins polluante, on continue de bâtir des pylônes gigantesques pour transporter cette énergie électrique depuis les centrales. Quel peut être le niveau de consommation électrique qui oblige à enlaidir autant le paysage et transformer le territoire agricole en immense usine?

Dans son projet de développement de la nouvelle route de la soie, la Chine a pour projet de construire un immense réseau de transport d'électricité (Source: Courrier International). Au niveau national, mais aussi au niveau international avec une volonté de revendre son électricité jusqu'en Europe.

Le transport de l'électricité nécessite de tirer des câbles transportant un courant très important dans des conducteurs à la forte différence de potentiel. Le courant électrique essayant toujours de s’échapper vers le sol par le plus court circuit, il est toujours tenté d'amorcer un arc, c'est à dire se décharger à travers l'air vers le conducteur le plus proche. C'est pourquoi plus la tension électrique est grande, plus les conducteurs doivent être loin du sol et éloignés entre eux. D'où la nécessité, pour transporter un courant de plus en plus élevé, de construire des pylônes de plus en plus grands. Le courant alternatif est généré par tout générateur qui se comporte comme une dynamo (turbine, éolienne) mais comporte les inconvénients de na pas pouvoir se stocker et de subir des pertes proportionnelles à la distance lors du transport. On peut donc utiliser le courant continu, comme dans les batteries et les panneaux solaires. Voici où l'on en est depuis Thomas Edison et Nicolas Tesla.

Construction d'un pilone électrique à ultra haute tension en courant continu (UHVDC) en Chine, dans la ville de Fanchang, dans la province d'Anhui. © http://news.qcx868.com Construction d'un pilone électrique à ultra haute tension en courant continu (UHVDC) en Chine, dans la ville de Fanchang, dans la province d'Anhui. © http://news.qcx868.com

Les caractéristiques de la ligne Guquan-Changji, mise en service le 31 Décembre 2018 sont les suivantes: avec plus d'un million de Volts, la ligne UHVDC (courant continu à ultra haute tension) délivre l'équivalent de la demande en électricité de 50 millions de foyers (source: industrie-techno.com). Elle s'étend sur 3300 km d'Est en Ouest. Le plus grand des pylônes, dans la province de Zhejiang, fait 380m de haut (pour comparaison, la tour Eiffel, au sommet de l'antenne, fait 324m) et supporte les câbles sur une distance de 2650m. On peut imaginer que pour relier la province de Guquan au Nord Ouest, là ou est produit l'énergie par les centrales hydroélectriques, à la province de Changji sur la côte Est, là ou se concentre la demande en courant, il aura fallu bâtir plus d'un millier des ces structures géantes. 

Le transformateur de 900 tonnes et 38m de long fut construit en Allemagne par Siemens. Il faut savoir qu'une des principales sources de pollution aux PCB est due à l'abandon des transformateurs industriels (Atlas français des sites pollués au PCB par l'association Robin des Bois). Un transformateur contient un bain de fluide isolant et non inflammable, le produit le plus économique pour remplir cette fonction diélectrique fut longtemps le PCB. Un des produits commerciaux populaires était le Pyralène, vendu par Monsanto, grand spécialiste de la chimie organo-chlorée. Heureusement, il est interdit par une directive européenne depuis 1996. C'est toujours ça. On peut éventuellement utiliser en remplacement une résine diélectrique chargée avec des additifs bromés, chlorés, ou encore des hydroxydes d'aluminium. Donc ça va.

Quoi qu'il en soit la construction de cette ligne pose la question de la consommation, de l'énergie, et de la croissance. Sur quelle durée de vie a-t-on pensé cette technologie? Quelle quantité de déchets va-t-elle générer? Pour quel sacrifice sur le paysage va-t-elle satisfaire le confort de millions de Chinois? Il y a un changement d'état d'esprit qui est en train de s'opérer concernant les déchets, considérant non plus que les utilisateurs sont les pollueurs mais que les producteurs le sont, car dès l'instant ou l'objet entame son existence, il est un futur déchet (podcast "Grand bien vous fasse" sur les matières plastiques - France Inter). Une palette de sachets plastiques, avant même d'être déballée et mise en rayons, est un déchet. La nature se moque bien qu'elle finisse dans une décharge, qu'elle soit incinérée, ou qu'elle échappe au circuit de traitement et finisse dans la forêt ou au bord d'une route. Le résultat est le même au bout du compte, c'est un objet jetable qui finit dans la nature à plus ou moins long terme. A considérer la durée d'usage d'une technologie contre sa durée de dégradation dans la nature, on peut se demander si dans notre ère technologique anthropocène, tout n'est pas jetable: un sac plastique, une pile, une centrale nucléaire, etc...

L'ère industrielle a vu l'age d'or de l'ingénierie, le métier de l'inventeur, concepteur, dont le rêve est de voir sa création se matérialiser, partout. L'ingénieur, enfermé dans sa science et conditionné depuis l'école, est-il conscient des conséquences vertigineuses de son travail ? Le profane, jouissant des bienfaits de la technologie, est-il conscient de tout ce qu'elle implique sur l'environnement? Ce double aveuglement  n'est-il pas un des moteurs de l'industrie ? 

Si l'on prend la discussion actuelle sur la problématique de l'énergie, on se concentre en général sur la production, ou comment générer du courant à partir d'un combustible ou à partir d'un phénomène naturel. Tout cela bien entendu sans jamais remettre en question la nécessité de tout ce courant. Tout cela en ayant dans sa cuisine au moins dix appareils électroménagers pour des tâches aussi simples que faire du café ou cuire du riz. Dans sa maison un nombre incalculable d'appareils multimédias. Et dans son frigo des plats sur-transformés en usine.

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La consommation électrique mondiale a été multipliée par 4 depuis 1973 selon EDF. Avec le développement des smartphones, des appareils connectés, des sauvegardes (et de la récupération) de données, la multiplication des data-center, la consommation énergétique explose. Il y a eu une époque où l'on consommait le pétrole sans compter, ou l'on pensait qu'il était illimité et qu'on pouvait, par exemple aux Etats Unis, rouler tous les jours dans une voiture à moteur V8. La prochaine prise de conscience est peut être celle du coût énergétique des données. On connait le coût d'une requête dans un moteur de recherche: 7g de dioxyde de carbone. Mais combien consomme un smartphone si l'on prend en compte toutes ses applications, tous les serveurs qu'il fait tourner, les antennes relais qu'il sollicite, et par exemple le millier de tours Eiffels qu'il aura fallu bâtir à travers la Chine pour acheminer le niveau d'énergie nécessaire?

Capture de Google Street View le long de la Francilienne Nord, aux abords de Fontenay en Parisis Capture de Google Street View le long de la Francilienne Nord, aux abords de Fontenay en Parisis

Au fur et à mesure que l'on transforme le paysage rural en autoroute de l'énergie avec des pylônes à perte de vue, mais aussi des éoliennes, des panneaux solaires, on rend le territoire de moins en moins vivable. A cela s'ajoute la désertification dans les villages, la concentration des zones commerciales et la disparition des services publiques. Le besoin de s'évader se fait de plus en plus présent, toute l'année, vers un territoire plus accueillant, vierge de toute technologie. Pendant ce temps là la télévision nous enjoint à acheter un nouveau téléphone, un nouvel aspirateur, une nouvelle voiture, et nous propose des reportages sur"ces français qui ont tout quitté pour monter leur restaurant ou leur hôtel aux Maldives". En visitant Shanghaï on peut voir une projection de cela dans le futur: une continuité urbaine gigantesque, du béton et plus aucune trace de la nature. Des logements au prix intouchable et une pollution rendant l'air asphyxiant. Des malls gigantesques à tous les coins de rue et des tours opérators qui vous font visiter l'Europe en une semaine. Au lieu de rêver d'une vie meilleure, faite de plages de sable blanc et de farniente, pour oublier un quotidien fait de routes et de pylônes électriques, peut-être qu'il faudrait remettre en question certains travers de la modernité.

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