«Sur un crime raciste occulté»

Un ami universitaire, qui a été particulièrement choqué du silence qui continue d’entourer la mort de Mamoudou Barry, enseignant-chercheur à l’Université de Rouen, m’a envoyé, hier, un article, que je trouve essentiel de communiquer.

"Sur un crime raciste étrangement occulté

Ce vendredi 17 juillet, vers 20 heures, il était en voiture à côté de son épouse, probablement détendu, puisqu'il se rendait chez un ami pour suivre, à la télévision, Algérie-Sénégal, le match final de la Coupe Africaine des Nations. Il était arrêté près d'un abribus quand il entendit, accompagnée sans doute de gestes en sa direction, une injure raciste qui a été rapportée par plusieurs témoins : "Vous, les sales Noirs, on va vous niquer ce soir !"[1] D'autres auraient remonté la glace de leur voiture et redémarré très vite comme s'ils n'avaient rien entendu mais Mamoudou Barry, enseignant-chercheur à l'université de Rouen avait l'habitude d'engager la discussion chaque fois que ses étudiants ou collègues de la fac de Droit le souhaitaient. Il est descendu de sa voiture pour tenter une explication avec l'homme qui vociférait contre lui. Mais ce dernier lui aurait immédiatement asséné une série de coups violents, le quatrième le projetant à terre : sa tête heurta violemment le sol et il dut rapidement être évacué au CHU. On apprit dès la nuit qu'il était dans le coma et, le lendemain, samedi, son décès. Il semble qu'aucun témoin de la scène ne se soit interposé et que l'agresseur ait pu quitter les lieux sans être inquiété.

L'agression dont venait d'être victime MB a été immédiatement attribuée à un de ces supporters de l'équipe d'Algérie, dont le ministère de l'Intérieur prédisait les débordements de violence depuis des semaines. La Droite et l'Extrême-Droite se sont empressées de dénoncer les agissements d'excités algériens, comme responsables d'un "crime raciste" et d'y voir la "preuve de l'échec de l'intégration et de la montée du communautarisme"[2].

Bouleversement des communautés africaines de France : comme l'a écrit Karfa Sira Diallo[3], l'agression a eu un immense retentissement "déclenchant une vague d'émotion inégalée où le sentiment d'impuissance le dispute à la colère et à l'indignation face à ce que nombre d'entre elles appellent 'racisme anti-noir' au Maghreb". De fait, l'attentat s'est inscrit dans le prolongement d'échanges particulièrement scandaleux et ineptes entre des Algériens, qui reprenaient à l'envi des injures comme on en entend sur les stades depuis des décennies et des "internautes subsahariens" accusant les Maghrébins de racisme anti-noir et de trahison par rapport à leur africanité.

Dans les jours suivants, nous avons pu lire les témoignages de collègues et étudiants de l'université de Rouen, déclinant les qualités de MB : originaire d'un village du Fouta Djalon, il était arrivé en France en 2012, muni d'une licence en droit obtenue à l'université de Conakry ; il était devenu chargé d'enseignement, tout en gardant avec la Guinée des contacts étroits et généreux.

Il assumait la vice-présidence des étudiants guinéens à Rouen et lors de la dernière année universitaire on l'avait entendu protester contre l'augmentation des droits d'inscription pour les étudiants non originaires de l'Union Européenne, décidée par le gouvernement d'Emmanuel Macron. Il venait tout juste de soutenir en juin dernier une thèse intitulée "Les politiques fiscales et douanières en matière d'investissements étrangers en Afrique francophone : le cas des ressources naturelles extractives". Il projetait de devenir avocat, en particulier pour lutter contre "les hommes au pouvoir et les multinationales qui s'engraissent des richesses naturelles de l'Afrique"[4]. On conçoit que projet devait en inquiéter plus d'un…

Le lundi 22 juillet, on nous annonça l'arrestation de l'agresseur : un homme de 29 ans, Français d'origine turque, "petit délinquant, souffrant de troubles psychiatriques et connu pour des faits de violences et des infractions à la législation sur les stupéfiants"[5]. Après quelques heures de garde à vue, l'homme a été "hospitalisé sous contrainte" à l'hôpital psychiatrique du Rouvray mais nous n'en savons pas davantage depuis.

Le samedi 27, une Marche blanche était organisée à Paris après celle qui s'était déroulée la veille à Rouen. La LDH avait informé de l'heure et du lieu du rendez-vous: ni drapeau ni banderole de tête comme il convenait mais des centaines de pancartes montrant le visage pacifique de MB sous l'inscription "Justice pour docteur Mamoudou Barry". Quelques centaines de manifestants vers 14h30 au départ de la gare du Nord, peut-être 2000 à proximité de la Bastille vers 16h30. Nous étions trop peu de visages pâles, trop peu de représentants d'organisations se réclamant de la gauche. Parmi les slogans : Halte au racisme, Plus jamais ça, A bas la négrophobie

In fine, l'agression dont a été victime MB soulève de graves questions dont toutes les organisations, motivées pour défendre l'égalité entre humains et la solidarité internationale, doivent se saisir :

- pourquoi les medias, surtout les radios et télévisions, ont-ils quasiment occulté l'événement ?

- MB a-t-il été victime d'un isolé, espèce de fou drogué, ou bien son agresseur était-il stipendié par un groupement qui voulait lui "donner une leçon", voire le faire disparaître ? Si oui, lequel ?

Il faut que lumière soit faite pour que justice soit rendue à Mamoudou Barry comme à ces dizaines de milliers de migrants qui, venus en France d'Afrique sub-saharienne pour progresser humainement et contribuer au progrès de leurs pays, font aussi progresser le nôtre" ?

Paris, 3 août 2019,

Gérard Faÿ

 

[1] Boutry, Timothée, "Un professeur de l'université battu à mort", Le Parisien, 22-07-2019. Ultérieurement, sur les réseaux sociaux, une variante a été affichée suggérant que MB était personnellement connu de son agresseur : "Sale Noir, fils de pute, on va te massacrer".

[2] Carriat, Julie, "LR et RN se précipitent pour accuser les supporters algériens", Le Monde, 24-07-2019

[3] Dans un texte diffusé sur son blog par Mediapart, "Que nous dit l'assassinat de Mamoudou Diallo?", 22-07-2019

[4] Moran, Anaïs, Mort de Mamoudou Barry "Il était ce genre d'humaniste à l'âme pure", Libération, 28-07-2019

[5] Le Monde, 24-07-2019.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.