Jules Durand ou "Mémoires d'un condamné" de Sylvestre Meinzer

"Mémoires d'un condamné" sortira au cinéma le 25 octobre 2017. Le dossier judiciaire et le dossier d’expertise médicale disparus, Sylvestre Meinzer, dans son remarquable film, traite du crime judiciaire de la troisième République : la condamnation à mort de Jules Durand. La presse nationale, internationale et des témoignages recueillis au Havre apportent un éclairage surprenant.

"Mémoires d’un condamné" à mort de Sylvestre Meinzer est un documentaire nécessaire et beau, qui réactualise un cas judiciaire d’une extrême gravité. Outre le thème tragique d’une autre affaire Dreyfus en parodiant Jean Jaurès, calomnieuse, qui aura brisé la vie de Jules Durand et de sa famille, le film de Sylvestre Meinzer, par son souci d’authenticité, rassure les coeurs en quête de vérité. 

D’émouvants témoignages se succèdent. Les lettres de Jules Durand adressées à sa femme Julia nous plongent dans un procès pour meurtre avec préméditation ou guet apens.
L’odieuse machination des patrons de la « Compagnie Transatlantique » complice avec la justice, qui broiera définitivement Jules Durand, maladroitement défendu par l’avocat en droit maritime René Coty, alors que tout confirme l'innocence de Jules Durand, n’est pas résolue.

Voici les faits : Louis Dongé ivre, tient entre les mains un revolver. Mathieu, Couillandre et Lefrançois, trois journaliers charbonniers sont ivres aussi sur le port du Havre, le 9 septembre 1910. Ils finissent par se battre. Louis Dongé meurt à l’hôpital des suites de coups.

Aucun élément de preuve n’implique Jules Durand, puisqu’au moment des faits, il dormait tranquillement dans son lit. Mais il est interrogé et déjà coupable lors de son audition en première comparution, le 11 septembre 1910, auprès du juge d’instruction Jules Verny, complice de la machination.

Cet extrait ci-dessous est tiré du procès en appel de Jules Durand reconstitué par les lycéens de François Ier, le 5 juin 1915, qui ont intelligemment reconstruit le discours du condamné :

«Je suis innocent, monsieur le juge, et s’il y a un traquenard, c’est contre ma personne. Nos adversaires veulent faire passer une banale bagarre d’ivrognes, un crime de hasard, pour un règlement de compte grévistes et anti-grévistes. Ce complot a été inventé, monté de toutes pièces par les ennemis de la classe ouvrière qui s’exaspéraient de notre combat. A travers moi, monsieur le juge, c’est le syndicat que l’on veut abattre.» 

Jules Durand est condamné à mort le 25 novembre 1910.
De quoi est-il coupable ?

Le secrétaire générale des charbonniers est accusé d’avoir influencé Mathieu, Couillandre et Lefrançois par « promesses, menaces, abus d’autorité et de pouvoir, machinations ou artifices coupable ». Il aura donc la tête coupée sur la place publique.

Le verdict suscite l’indignation. La protestation ouvrière s’étend en France, en Italie, en Angleterre, en Australie, aux Etats-Unis et dans d’autres pays. La colère suit les lignes maritimes et aériennes de la compagnie qui a entièrement créé la tragédie. L’émotion est internationale. La grève générale et internationale paralysent les ports. Anatole France, Jean Jaurès mobilisent leurs plumes contre ce crime d’Etat. Le monde entier clame la libération d’un innocent. Les manifestations s’organisent, les syndicats se structurent. Le jury constitué de bourgeois a collaboré, à son insu, à la création du martyr de la classe ouvrière. Jules Durand réveille la conscience des dockers du monde et provoque la rage des grands patrons. En condamnant à mort Jules Durand, non seulement le cours de l’histoire du syndicalisme change mais quelque chose se soulève au coeur de l’humanité. Le phénomène est extraordinaire.

Le pourvoi en cassation est rejeté le 22 décembre 1910. Sous la pression de l’opinion, le 31 décembre de la même année, la peine est commuée à sept ans de détention. Fers aux pieds et cagoule sur la tête pendant les promenades en prison, les conditions d’incarcération sont si inhumaines qu’il perdra la raison. Le 9 août 1912, la cour de Cassation casse la condamnation à mort pour enfin reconnaître, le 15 juin 1918, son innocence sur le constat des faux-témoignages mais il tard.

La grande guerre  sert de prétexte pour cacher l’affaire mais on apprendra les faux-témoignages ; on s’apercevra que les faux témoignages qui l’inculpaient étaient une pure création des patrons de la Compagnie Générale Transatlantique. Certains faux témoins vont d’ailleurs d’eux-mêmes se rétracter.

« L’affaire Jules Durand ou l’injustice qui rend fou », une affaire judiciaire, en effet, folle, qui ruinera la santé psychique d’un idéaliste qui combattait l’alcoolisme et qui était militant à la Ligue des droits de l’homme. Le jury l’impliquera dans une rixe entre ivrognes, lui qu’on appelait « le curé » parce qu’il ne buvait que de l’eau.

Pourtant tout accuse la « Compagnie Générale Transatlantique » qui payaient injustement les dockers avec des jetons uniquement bons pour consommer de l’alcool. Les tenanciers des bars du port du Havre récupéraient ainsi une bonne partie des salaires des travailleurs, et les employeurs en imposant cet affreux système salarial, endormaient la révolte des dockers suscitée par la mauvaise paye pour nourrir la violence.
En réalité, la tragédie sociale de la famille Durand est un produit du système patronal de la « Compagnie Transatlantique » qui elle, ne sera jamais condamnée. Cette tragédie est l’oeuvre de l’alcoolisme, oeuvre elle-même manigancée par de grands patrons.

Mais qui sont ces grands patrons de la Compagnie Transatlantique en 1910 ?

Quand le commissaire Henry, chef de la sûreté interroge Ducrot, il n’est qu’agent de la « Compagnie Générale Transatlantique », et non directeur de la Compagnie.

Jules Charles Roux, ancien administrateur de la Banque de France de Marseille, directeur de la Caisse d’épargne, c’est lui qui devient président de la compagnie Transatlantique. John Dal Diaz est nommé directeur de la compagnie général de la Transatlantique en 1910, puis administrateur de la Banque d’Algérie. Charles-Roux et Dal Diaz travaillent ensemble durant cette période et occupent tous les deux une place importante dans le groupe colonial de la Chambre, qui deviendra en 1902, « le parti colonial » fondé par Etienne, ministre de la guerre en 1913, et par le prince d’Arenberg.

Le parti colonial français se renforce puissamment durant cette période-là.

« M. Joannes Couvert, président de la chambre de commerce du Havre, remercie Charles Roux des efforts qu’il fait pour la prospérité de la Compagnie Transatlantique (…) L’amiral de Jonquières dit qu’il apporte le grand honneur de représenter le ministre de la marine, et qu’il croît être l’interprète de ses sentiments en buvant à la prospérité de la Compagnie ».
Jules Charles-roux est président du Conseil d’administration de la Compagnie Transatlantique, président central des Armateurs de France. Il s’impose dans l’armement maritime, et prend la tête de la Compagnie en 1904.

Comment ces patrons pouvaient-ils ignorer le système du jeton ?

Jules Durand meurt dans une indigence extrême le 20 février 1926 à Sotteville-lès-Rouen. Son désir de fraternité l’aura mené vers un asile d’aliéné.

Sylvestre Meinzer part à l’aventure. « Elle part dit-elle à la recherche de ce qui reste de la mémoire de Jules Durand ». Elle trace de magnifiques portraits. Le témoignage de la petite fille de Jules Durand est clair, criant de sincérité et de dignité. La dignité est aussi présente dans un très beau tableau de Saïda Azzahti qui rappelle ce qui constitue le socle idéologique du métier d’avocat qu’elle-même exerce, en énonçant la prestation de serment. Syndicalistes, dockers, voisins, psychiatres, juge d’instruction et avocats témoignent pour repenser ensemble l’histoire d’une folle injustice.

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