Le patrimoine poétique et musical au Maghreb

Les productions littéraires : « « San’a », « Chaâbî », « Badwî », etc. » sont secondairement valorisés au bénéfice du patrimoine littéraire classique. Mais les productions les plus négligées sont les quatrains féminins citadins de tradition orale du Maghreb. La poésie traditionnelle féminine, son ancienneté, sa valeur esthétique et artistique pourraient amplement nourrir des discussions savantes.

Horizons Maghrébins dédie sa dernière publication universitaire de Toulouse, De l’oralité à l’écrit du patrimoine poétique et musical au Maghreb, au communard Francisco Salvador-Daniel. Il a répertorié des instruments et des chants populaires de Tunisie, du Maroc et d’Algérie.
Les richesses poétiques et musicales sont insoupçonnées, c’est la raison pour laquelle les coordonnateurs de ce 75 ème numéro, Rachid Aous et Rachid Brahim-Djelloul, ont lancé, il y a deux ans, un appel à contribution autour des langues vernaculaires du Maghreb. Cet horizon conciliateur envisage de pallier les lacunes inquiétantes des Etats nationaux dans le domaine musical et poétique.
Sept femmes et sept hommes, chercheurs, anthropologues, ethno-musicologues et personnalités de lettres ont répondu à la recréation d’une passerelle intellectuelle entre les multiples rives de la méditerranée.

La revue présente tout d’abord un article de Mourad Yelles qui fait devenir concept la notion de patrimoine populaire. Il montre la nécessité « de la collecte et de l’archivage du patrimoine immatériel ». Mais par qui ont-ils été jusqu’à présent balisés ? Et à quelle fin ?
Mourad Yelles s’interroge et ré-élabore le concept de « patrimoine populaire », pointant les travaux des Annales et les études de philosophes et d’historiens européens. Et il observe « que c’est précisément au moment où les rapports entre « identité nationale » et « mémoire populaire » semble s’exacerber dans la France de la restauration puis du Second Empire que le projet colonial français se met en place avec la conquête de l’Afrique du Nord" .
"La question de l’identité culturelle collective de la Nation Française va donc se déplacer sur l’autre rive de la méditerranée en se confrontant à des altérités elle-mêmes problématiques, compte-tenu du contexte historique proprement maghrébin ».
« A cet égard, poursuit-il, l’émergence d’une conception « patrimoniale » de la culture nationale est concomitante avec l’invention du grand récit national ».
Les productions littéraires : « « San’a », « Chaâbî », « Badwî », etc. » sont secondairement valorisés au bénéfice du patrimoine littéraire classique. Mais les productions les plus négligées sont les quatrains féminins citadins de tradition orale du Maghreb. La poésie traditionnelle féminine, son ancienneté, sa valeur esthétique et artistique pourraient amplement nourrir des discussions savantes sur « les usages et les implications de la notion de « patrimoine populaire ».

Kharboucha est un exemple. Cette poétesse a vécu à la fin du XIXe siècle. Mais elle est surtout un symbole de résistance. Cette artiste s’est insurgée contre Aïssa Tamri ben Omar, vizir du fils du sultan Hassan I au Maroc.
« D’après l’histoire orale, ses chants avaient un pouvoir de mobilisation incomparable. Sa langue aiguë, ses vers mordants et ses prises de position tranchantes éveillaient le courage et la combativité des membres de sa tribu » des Oulad Zayd. » précise Osire Glacier, auteure d’un splendide article sur la mémoire d’une femme dont le destin marque encore le Maroc tout entier. Khaboucha était analphabète mais consciente des enjeux économiques et politiques de son temps. Aïssa Ben Omar ordonnera que ses hommes la torturent avant de l’enterrer vivante.
Cette nuit est la nuit de la torture.
Oh, père comme je souffre.
Mais rien n’est éternel.
Oh, père comme je souffre.
La fin ultime est la mort.
Oh, père comme je souffre. Chante-elle avant de rendre l’âme dans la prison du roi.

Zahia Matougui se livre à une véritable enquête d’un répertoire oublié : les chants sraoui d’Algérie. Il s’agit de voix féminines comportant des thèmes variés : «Ces femmes chantaient en toutes occasions, écrit-elle, pour célébrer les mariages et les circoncisions, pour accompagner les travaux saisonniers ponctuant la vie rurale et domestique, pour louer Dieu et le Prophète, pour honorer les saints lors de fêtes religieuses et rituelles, pour vanter les exploits des héros, pour honorer l’arrivée du printemps ou simplement pour se divertir en chantant les tourments et les joies de la vie quotidienne, en s’adonnant à de véritables joutes poétiques ». Le champ d’investigation de Zahia Matougui est le chant amoureux et érotique.
Zahia Matougui évoque les travaux de recherche de Abdelhafid Hamdi-Cherif et de Faouzi-Adel concernant le chant campagnard Bédouin de l’Est algérien injustement disqualifié au bénéfice du patrimoine littéraire classique. Abdelhafid Hamdi- Cherif est philosophe, et traite en particulier de la chanson aiya qui appartient aux hautes plaines steppiques et à l’Atlas saharien central. Abdelahafid extirpe rigoureusement cette dernière du cadre folklorique car ce confinement fait obstacle à toute forme d’exploration d’un immense domaine musical ignoré du public. Quant au chant sraoui, ce sont des voix de femmes qui reposent sur leurs propres vibrations et leurs propres modulations. « Ainsi, écrit Zahia Matougui, la virtuosité de l’interprète se mesure à la puissance de son souffle ». Et c’est bien ce souffle qu’il nous faut étirer au-dehors pour entendre le secret de l’intériorité humaine. Fatima Hachaichi, chanteuse de sraoui, le dit : « le sraoui est un long chant. Il part des entrailles et il sort (elle montre sa tête ) ; précise Zahia Matougui. il y en a dont la tête tourne à cause du souffle (es-sahla). Le souffle, tu le tires des entrailles et tu le fais monter ; c’est ça le sraoui, tu le tires du ventre, tu le prolonges». En rapportant de riches témoignages, Zahia Matougui dévoile enfin la parole d'un chant des hautes plaines sétifiennes et constantinoises.

Syrine Ben Moussa, nous apprend que le zadjal tunisien et algérien apparu au XIIe siècle en Andalousie et le muwashshah d’origine mésopotamienne anté-arabe d’après Michel Nicolas, dans son merveilleux traité intitulé : Les sources du Muwashashah andalou et traité sur le Zadjal, «renvoient aux poésies formant les parties vocales de la nûba. En Tunisie, les sdjûl (sing. stil), déformation dialectale du mot zadjal, sont des chants classiques annexés à la nûba et font partie intégrante du répertoire mâluf ». Son exposé historique et ethno-musicologique rattache la tradition musicale « savante » maghrebo-andalouse au zadjal. L’exemple proposé dans la revue Horizons Maghrébins est une oeuvre constituée d’arabe classique et de dialecte maghrébin de Qasim as-Sarrâdj et une interprétation d’un maître du Maloûf Khmayyis Tarnan. Syrine ben Moussa présente la construction mélodique de ce dernier.

Le genre poétique et littéraire algérien El Melhoun  naît au XVIIe siècle dans un contexte politique d’un Maghreb affaibli. L’article de Abdelkader Bendamèche retrace la vie de l’algérien Sidi Lakhdar Benhelouf (XVIe et XVIIe siècle). Cet officier de l’armée du Pacha Ibn Kheireddine (Barberousse), fait fonction de goual (diseur), de meddah (laudateur) ou de raoui (conteur). Abdelkader Bendamèche souligne l’importance de cette poésie melhounienne dans la guerre de révolution algérienne.

 

Horizons Maghrébins présente une riche palette de chants longtemps déconsidérés mais qui pourtant mérite amplement d’être explorés. AbdelHafid Hamdi-Cherif le souligne. « Cette déconsidération institue une hiérarchie des formes culturelles, en oubliant que le populaire est, en reprenant Anne-Marie Thiesse, ce « fossile vivant garant de la reconstitution des grand ancêtres » dans son essai : La création des identités nationales, publiée au Seuil en 1999"".  Le lien est profond entre la nation et la voix des peuples de la terre.

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