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Billet de blog 17 avril 2013

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Ethique et rupture de Abderrahman Beggar

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’œuvre de Abderrahman Beggar reprend avec force les transconcepts de Hédi Bouraoui, dans un très bel essai : Ethique et rupture. Beggar met en relief une dynamique de rupture avec l'homme moderne en se réappropriant ces transconcepts solidement ancrés dans le vécu de l’immigré, étayés par les romans et les poèmes de Hédi Bouraoui.

Et moi, qu’apporterais-je à ces Européens ? Une main-d’œuvre à bon marché qu’ils exploitent déjà dans mon pays à travers nos propres requins financiers. Allais-je prendre part à ces longues files de demandeurs de visas devant les consulats étrangers ? Une force incroyable s’abattait sur mes épaules, comme si la volonté de la pierre en face de moi m’exhortait à solliciter le sésame de l’Eldorado d’outre-Méditerranée.

 La thèse de Beggar affirme une nécessité vitale pour l’esprit de dépasser les concepts que l’on a philosophiquement coutume d’employer. Et dans cette perspective particulièrement vaillante, il est nécessaire, précise-t-il,  d’aérer nos valeurs.  Nomaditude, émigrescence, déplacement et dépassement… La mort de la nostalgie, la mort du regard douloureux sans cesse retourné vers son passé est enfin transcendé par le concept du nomadanseur. Le fameux slogan du retour au pays est une fiction car l’immigré est de fait, un aventurier amarré à de multiples endroits. Son aventureux regard nomade recueille et explore la vie. Il est donc imbécile de le priver d'une intelligibilité propre. Le risque et l’incertitude font partie de son existence. Son parcours est un « oui » nietzschéen à la vie, un cri créateur… C’est d’ailleurs ce oui créateur dionysiaque et léger qui s’empare du héros de Cap Nord de Hédi Bouraoui.  Son personnage rejette l'image de l’immigré soumis aux impératifs catégoriques le réduisant à singer des comportements simplistes, à accepter sa propre fragmentation, à n’être qu’un objet.  Refusant les cérémonies conceptuelles des catégories classiques de l’entendement, refusant le statut d’un homme enseveli par le sable des concepts anciens, il nomade accompagné d’une seule valeur : le nif maghrébin.  Cette valeur des valeurs est celle du penseur guerrier, du créateur de valeurs. Cette fierté, ce nif maghrébin, préserve précisément l’estime de soi, valeur essentielle pour sillonner la vie. Dans sa fonction de passeur de mots, Hédi Bouraoui prend des chemins non battus, ouverts aux aventures qui surmontent le clivage Nord/Sud. Sa propre expérience est une épreuve de créateur. Plus de quatre-vingt œuvres. Trois continents le façonnent : l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Il est toujours en partance vers ses trois terres de retour.

Ainsi,  Beggar souligne la nécessité d’un vagabondage intellectuel pour tirer d’affaire l’imitateur résigné, l’immigré anéanti par des règles politiques, philosophiques ou psychanalytiques rigides qui l’appauvrissent, qui le fragmentent, et qui le blessent. Le mal être qui le ronge provient de lois humiliantes. Reste le nif maghrébin qui le redresse au-dessus de ces règles qui appartiennent maintenant au passé.

   Ce mal être est lié à un regard qui charcute ce qui lui est offert pour le soumettre à des catégories conceptuelles.  Ecrit Beggar.

Le concept est lui-même pensé autrement que comme une constellation  refermée sur elle-même. Il est  un flux ouvert où l’élan vital et l’aventure intellectuelle se cofondent.

Le concept vient du latin concepere qui signifie contenir. Les concepts sont des barrages érigés pour contenir et gérer les idées. Cette métaphore aquatique renvoie à la notion d’amont. Dans leur fluidité, les idées se succèdent pour arriver à constituer un corps homogène (les flots-idées contenues par le barrage conceptuel). Eaux et barrage constituent en réalité un même corps, car que serait le barrage sans flots ? Ecrit Beggar.

Le monde moderne est dépassé par ses lourdeurs rationnelles, il s’est incarcéré lui-même  puis noyé dans une overdose de rationalité. Son regard s’est clôturé. Momifié et passif, il ne lui reste qu’une outrancière technicité rationnelle et un besoin morbide d’identité nationale ou personnelle où son regard puisse se raccrocher. Son incarcération le prive de créer. L’ennemi de l’homme moderne est l’immobilisme. Les fabricants de camps d’internement ou de rétention le savent.  La ghettoïsation sociale et culturelle dans les banlieues sent tout autant l’odeur de pesanteur. En enfermant les étrangers, il se borne lui-même dans son effroyable technicité. Nous avons besoin d’air où l’on puisse nomader librement, sans traîne mortuaire. Nous avons besoin de vivre. Cet espace existe précisément dans le cœur du créateur.

Nomaditude, passage transitoire… Seul compte le parcours, la destination a peu d’importance. Le temps ne sert que de balises à notre émouvant renouvellement intérieur. Regard uni à l’élan vital, plongé dans la fuite inconditionnée de l’identité. Bouraoui et Beggar nous invitent à une rupture avec les instances de contrôle du savoir et du nombrilisme hexagonal.

 Le regard n’est pas destiné à conserver ou à préserver, souligne Beggar.

 La mort de dieu est la mort de la loi totalitaire. Mais cette loi est dépassée. La vie est à prendre ou à laisser, mais si on la prend, on doit être un créateur. Faire de l’art l’interstice par un effort singulier, l’effort constant dans la marche vers la différence. Cet effort est articulé autour de la notion de genèse et de la notion d’apocalypse pour précisément en finir avec elles. L’homme bouraouien vit l’explosion et s’en échappe. Il vit l’apocalypse et se barre. Comment fait-il pour s’en sortir ? Il s’en libère sans doute parce que ces notions n’appartiennent pas à son histoire. Alors si l’artiste possède une origine, elle ne peut être que sismique.  Il n’y a donc qu’une réponse pour sortir l’homme moderne de la table de ses catégories : devenir ce kamikaze nietzschéen, cet immigré enfin appareillé de transconcepts tirés du fin fond de son voyage.

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