Une métaphysique de la vie et de l'amour

"Elle fait partie d'une série de peinture portant le même titre " Envol des âmes ". J'ai réalisé 9 peintures jusqu'à maintenant portant ce titre. cette peinture est le N° 5 de cette série.  J’ai trouvé dans le dessin, ce que je vois. J’ai la volonté de donner de l’amour et de la vie », déclare Wissem Ben Hassine.

Wissem Ben Hassine est un peintre tunisien, et ce qu’il voit me fascine.

Des couples nus et enlacés sont entourés par des êtres volants et rampants, entourés par des variations d’organismes polymorphes simples et complexes. Un curieux monde vivant, inconnu du registre de la taxinomie scientifique des espèces se meut plaisamment. Des touches roses mettent en évidence des formes mi humaines mi animaux, mi fongiques, mi algues mi êtres dont on a aucune idée de leurs espèces, tourbillonnant gaiement autour d’hommes et de femmes géants.

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Dans cet écosystème du bonheur, un minuscule dinosaure volant déverse une poudre blanche sur la main de la femme. Une main centrale à quatre doigts accueille dans sa paume, ces graines de vie lactées. Une pieuvre lilliputienne, avec une tête épineuse s’agrippe à sa chair. Des trompettes de la mort et des vers bougent, et se cachent derrière le pied de la femme. Un scarabée géant avec une queue de hibou escalade son autre pied. La femme porte ces insectes et ces animaux bizarres sur elle, sans en être effrayée. La femme se situe au cœur de deux couples. Son parterre de riches formes vivantes avec ses pieds écartés, structurés par des figures d’animaux et de végétaux biscornus, la tiennent fermement au sol. L’œil d’Horus ou d’un quelconque, nous fixe, au centre du tableau, présence substitutive du nombril de la femme qui est seule, et qui baisse le visage. L’envol d’un corbeau, au dessus de cet oeil, compose un sourcil plein de lucidité, et crée, une apparente contradiction entre les joueurs ailés et ce regard ouvert et observateur. Cet œil veille au bon déroulement des jeux d’être bizarrement palmés. Les cheveux, de cette même femme versent des larmes noires sur l’une de ses majestueuses épaules et sur ses seins. A gauche et à droite de la femme se tiennent deux couples hétérosexuels, symétriquement coordonnés. L’homme de droite se tourne vers la femme esseulée. Il baisse les yeux vers le même point d’horizon perdu qu’elle. A la droite de l’homme se tient une femme berçant un gros bébé rose avec une tête pleine de piquants acérés et un spécimen d’araignée sur la poitrine. Il étreint tendrement cette femme. Ce bébé bercé par les larges bras de sa mère, est balancé par des doigts qui ont la forme de gros crochets. L’homme et la femme forment un couple même s’ils ne regardent pas dans la même direction. Une énorme coccinelle est posée sur un excès de croissance de chair humaine. Une espèce de huppe rose aux ailes de libellules laisse échapper une poudre blanche sur le nombril de l’homme. Ces poussières tombent comme une pluie fertile. La tête de l’homme montre que cette apparente union conjugale et familiale n’est pas totale puisqu’il fixe un ailleurs, qui converge vers le même point de rencontre que la femme solitaire au centre du tableau. A droite du tableau, une double histoire se dessine, peuplée de fourmis volantes, d’échidnés roses itinérants, d’ornithorynques recouverts d’épines, d’étranges représentations épineuses, de fringillidés roses en plumages ou en aiguilles. Certains animaux ont des jambes d’enfants, d’autres encore ont un corps de poisson, ou ressemblent à des martinets aux pattes de grenouilles. Wissem Ben Hassine donne à voir un étrange panel ornithologique artificiel. A gauche de la femme esseulée, un autre couple s’enlace amoureusement. Ils se regardent. Elle, semble porter un foulard autour des cheveux. Lui, admire la beauté de la femme. L’homme a un très long bras où est accroché un petit bébé rose. Il semble que c’est une pince de chair et d’os qui maintient ce bébé sur son biceps brachial gauche. Sur l’avant bras de l’homme se trouve une créature ridicule qui porte une queue de pie rose. Un enfant est blotti contre ce couple. Sa tête repose sur le ventre de la femme amoureuse. Cet enfant porte à son cou un autre enfant plus petit que lui, et tient une rose ou une pivoine rose à sa main, qu’il contemple discrètement.

Si nous contemplons attentivement l’œuvre de Wissem Ben Hassine, nous pouvons remarquer un grand buste qui couvre une grande partie de l’oeuvre. Ses yeux nous observent. Il nous regarde, regardant l’œuvre narrative de ces couples et de la femme au milieu du tableau. Nous sommes surpris par cette présence observatrice, parce qu’elle porte sur ses épaules plusieurs personnages multidimensionnels, ayant plusieurs bras qui traînent jusqu’aux mollets. On devine d’autres personnages collés à leurs corps. De doux liens donnent à voir des existences confiantes. Ces humains nus s’enlacent innocemment. Ils se contemplent, baignés d’êtres mythologiques. Au loin, comme l’observation de la coque d’un voilier en pleine mer, des humains apparaissent partiellement transparents, prochainement visibles. Ces derniers sont-ils nos prochains de demain ? Une création nouvelle est née. Elle ne ressemble à aucune des créations mythologiques ou religieuses que l’on connaît. Une autre humanité est née, qui ne ressemble aussi en rien à ce que nous sommes. Dans ce biotope originel, des êtres vivants forment une connivence harmonieuse. On envie la faune compagnie qui aime ces humains. Il s’agit de l’éclosion d’un écosystème, d’une faune faisant partie intégrante de l’existence sociale. Si nous devions entreprendre une éthologie concernant ces êtres étranges, nous pourrions dire qu’ils mènent des activités libres et heureuses, circulant partout et se cachant là où bonheur leur semble.

Wissem Ben Hassine nous révèle que l’homme n’est pas une espèce à part dans l’univers. Il fait plus que nous donner à voir une absence de critère discriminant entre l’homme et l’animal, de degré ou de nature, ou un anti-spéciste, au cœur de l’actualité éthologique, invoquant la cognition animal et ouvrant la mort de la perspective mécanique, mais il nous fait partager une communauté d’intelligence, un enlacement perpétuel et salutaire entre des curieuse créatures que l’on ne trouve pas dans la nature, et une humanité qui transporte des corps dans leurs corps, un autre type d’humanité qui accueille avec joie, une animalité étonnante. Ces organismes s’échangent des liens vivants. La grande distinction philosophique entre l’homme et l’animal disparaît.

Une métaphysique du lien multi-corporel sur fond d’altérité mi bestiale mi humaine apparaît. Des corps accolés, soudés plongé dans une ère métaphysique revitalisante. Une physique nouvelle apparaît, une représentation de la nature surprenante émerge de son œuvre. A l’heure où le cerveau humain est comparé à un ordinateur, j’éprouve un merveilleux soulagement quand j’aperçois ces complexions propres, les apparitions curieuses de Wissem, qui dépasse l’opposition traditionnelle entre l’intelligence de l’homme et celle de l’animal, qui passe outre la vanité prétendu de l’homme sur l’ensemble de l’univers.

 

Wissem Ben Hassine, Envol des âmes (5), Technique mixte, 143 x 114 cm, , 2017.

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