Les damnés de la Commune, un film documentaire d'animation de Raphaël Meyssan

Nous publions, ci-dessous, avant sa parution dans « Actualité(s) de la Commune » n° 8, une entretien avec l'auteur et le réalisateur des damnés de la Commune, dont une première diffusion aura lieu sur Arte le 23 mars à 20h50.

Entretien du 18 février 2021 avec Raphaël Meyssan, à l’occasion de la sortie de son film d’animation Les Damnés de la Commune, adapté des trois volumes du roman graphique du même nom, parus aux éditions Delcourt, entre 2017 et 2019.

Faisons Vivre la Commune : Pourquoi le film d’animation après le roman graphique ?

Raphaël Meyssan : L’idée est née grâce à la productrice Fabienne Servan Schreiber qui a été enthousiasmée par la trilogie. Je lui ai dit que je voulais réaliser le film et en écrire le scénario – je n’avais jamais rien fait de tel auparavant – et elle a accepté ! C’est donc grâce à sa passion et à son engouement que tout cela a été possible. Elle a financé un essai de trois minutes que j’ai réalisé et qui lui a permis de convaincre Arte de s’engager dans le projet avec tout autant de conviction. Il s’agit bien, au départ, d’une histoire de passion, d’enthousiasme et de rencontres.

FVLC : Cette adaptation à l’écran faisait déjà partie de tes projets ?

R.M. : J’avais des idées en tête sur la manière d’adapter la bande dessinée, mais c’était de l’ordre du doux rêve. Quand nous nous sommes rencontrés avec Fabienne Servan Schreiber, tout de suite ça s’est mis en place dans ma tête. Nous avons réalisé les essais d’animation avec Alexis Lasne. C’est à ce moment qu’ont été mis en place les principes graphiques qui ont ensuite été appliqués à toute la production et que nous avons développés durant une heure et demi.

FVLC : Quelle différence, graphiquement parlant, entre la BD et le film d’animation ?

R.M. : Entre la BD et le film d’animation, il y a un langage qui est différent, mais le principe de la narration reste le même. Dans la bande dessinée, à partir du moment où on a envie de suivre une histoire, de suivre des personnages, de croire à cette aventure, on veut tourner la page. Il faut trouver la manière de mettre en scène cette histoire avec des cases, des bulles, des planches.

Pour le film, c’est le même principe. On développe une narration, un souffle narratif et on a envie de jouer avec ces images, de rentrer dedans, de passer à la suivante et de découvrir ce qui va se passer encore après. Je me suis beaucoup amusé à chercher ce qu’on pouvait faire avec ces vieilles gravures. À plonger dedans, à rajouter des éléments comme la pluie ou la neige. À animer les ciels, à ajouter des personnages animés comme des hirondelles ou des corbeaux…

FVLC : Quand tu parles de « rentrer dans les images », jusqu’à quel point ?

R.M. : Graphiquement, on a exploré de multiples pistes. Il est possible de zoomer presque à l’extrême dans une gravure. Avec une gravure qui raconte une grande scène, un grand événement avec plein de personnages, on peut zoomer pour faire parler un de ces personnages puis sur un autre qui va lui répondre, et se déplacer comme cela dans l’image. On peut ajouter d’autres éléments, créer différents plans dans une même image pour obtenir un sentiment de profondeur et s’immerger dans l’image.

FVLC : Tu as retravaillé sur des personnages, il y a des différences avec les albums ?

R.M. : Pour le film, qui dure une heure et demie, j’ai dû resserrer par rapport à ce que j’avais fait avec la bande dessinée qui comporte près de 500 pages. Il aurait fallu six heures de film pour suivre à la lettre ce que j’avais imaginé pour la BD. J’ai resserré autour d’un personnage, celui de Victorine, qui est une personne réelle qui a vraiment vécu cet événement. Il y a aussi un narrateur mais qui n’est pas celui de la bande dessinée, qui était un peu mon double, à la recherche de son voisin communard et qui fait un aller-retour entre le passé et le présent. Pour le film, nous nous retrouvons dans un dispositif plus classique pour la narration. Par contre, on se plonge complètement dans l’histoire avec le récit qui est fait par Victorine.

FVLC : Il s’agit de Victorine Brocher (1)…

R.M. : Oui, c’est le récit de Victorine B. que j’ai repris. Dans la bande dessinée, je respectais scrupuleusement chaque mot de ce qu’elle disait et de son vécu. Dans le film, j’ai dû condenser certains passages. J’ai un peu modifié certains événements de sa vie pour qu’on puisse tenir le format du film. Mais toujours en respectant l’esprit de ce qu’elle avait vécu, en étant fidèle à son récit.

Concrètement, l’immense majorité de ce qui est raconté dans le film par Victorine, c’est ce qu’elle a vécu. Les petits éléments sont condensés ou « romancés ». Par exemple, dans le film, elle perd un enfant alors que, dans la réalité, elle en a perdu trois. Deux enfants qu’elle a eu et un autre dont elle s’occupait. La durée du film ne me permettait pas de rentrer dans tous les détails de son récit. À un autre moment de son récit, Victorine rencontre durant la Semaine sanglante, Louise Michel, devant l’Hôtel de Ville. Elle voit des camarades de son bataillon, et elle les suit, plutôt que de suivre Louise Michel, qu’elle retrouvera quelques années plus tard. Dans le film, elle rencontre Louise Michel, non pas devant l’Hôtel de Ville, mais place de la Concorde. Elle la suit durant toute une journée, pour repartir ensuite avec les gardes de son bataillon. Il y a donc des passages où je m’autorise de légères différences avec la réalité, mais toujours en étant dans le respect de l’esprit de ce qu’elle a vécu. Et je nourris parfois son témoignage de celui d’autres communards : Lissagaray, Vuillaume, Borgella, Pelletan…

FVLC : Peux-tu nous dire quelques mots sur les comédiens et comédiennes qui ont accepté de donner leur voix aux personnages du film ?

 R.M. : L’histoire prend une dimension toute nouvelle avec le film. Dans la bande dessinée, il y avait l’image. Maintenant, il y a le son. Et le son, c’est d’abord les comédien·nes. Il y a Yolande Moreau qui a accepté d’incarner Victorine et qui le fait de manière très sensible et bouleversante. Simon Abkarian qui prête sa voix au narrateur et qui nous emporte dans cette histoire épique. Au total ce sont douze grand·e·s comédiens et comédiennes qui ont participé de façon exceptionnelle à ce film, qui disent une réplique, deux répliques, qui incarnent Victor Hugo, Clemenceau ou encore Gambetta. On a la chance de compter dans ce film Mathieu Amalric, Fanny Ardant, Charles Berling, Sandrine Bonnaire, André Dussollier, Anouk Grinberg, Arthur H, Félix Moati, François Morel, Denis Podalydès, Michel Vuillermoz et Jacques Weber.

FVLC : Toutes ces comédiennes et tous ces comédiens se sont impliqué·es dans le projet…

 R.M. : Ils/elles l’ont fait vraiment en hommage aux communards et aux communardes, en hommage aux révolté·es de la Commune. C’est d’ailleurs comme cela que leur participation est présentée dans le générique. C’est très fort pour moi qui porte ce projet depuis dix ans. Pendant huit années, j’ai été tout seul à mener ce projet, à écrire les livres, à être dans mon imaginaire, à pleurer avec les personnages, à vivre intimement avec eux. Et là, avec ce film, c’est devenu une œuvre collective que chacun·e s’est approprié·e. Chaque personne qui a participé au film a apporté sa touche, avec ce sentiment de ne pas faire ça seulement pour soi-même, mais de le faire pour les communard·e·s. C’est ce qui nous a portés et soudés. Rémi Sagot-Duvauroux, le monteur du film, a joué un rôle central pour mettre en place la narration, le récit. Il s’est totalement impliqué dans cette histoire. Le studio Miyu, également, et les dix animateurs, emmenés avec passion par Frédéric Barbe qui s’est engagé à fond. Maylis Collet, la monteuse son, s’est aussi approprié intimement ce film et lui a donné une nouvelle dimension. Et il y a bien sûr les compositeurs Yan Volsy et Pierre Caillet qui ont composé des musiques bouleversantes. On sent vraiment la passion de chaque personne qui a participé au film.

FVLC : Quel est l’historien qui t’a accompagné dans cette aventure ?

R.M. : C’est Jean-Louis Robert qui est le conseiller historique du film. Il a accompagné l’écriture, dès le départ. Il a vérifié le scénario et proposé des corrections, pour que le film soit au plus près des faits et le plus rigoureux, historiquement. C’était une demande forte de la part d’Arte. On est dans une case documentaire et pour eux, la rigueur était une chose fondamentale. Et pour moi, c’est une des facettes du travail. On marche sur deux pieds : l’un qui assure la rigueur historique et l’autre qui constitue le souffle narratif. D’ailleurs, je ne parle pas d’un film documentaire, mais d’un film, simplement.

FVLC : Dernière question concernant les plages musicales, comment ont-elles été conçues ?

 R.M. : On a fait le choix de ne pas utiliser les chants de mémoire de la Commune. Car ce ne sont pas des chants interprétés durant la Commune. Pendant la Commune, ils chantaient La Marseillaise et Le Chant du départ. C’est La Marseillaiseque nous avons glissée au moment de la proclamation de la Commune, le 28 mars. On l’a incrustée dans la musique du film qui a sa touche très particulière et cela donne une autre dimension. Je voulais que l’on soit plongé dans l’événement, avec l’enthousiasme vécu à l’époque.  

(1)   Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante, Ed. Libertalia, 2019.

 

Mardi 23 mars 2021 à 20h50

Sur arte.tv du 16 mars au 21 mai 2021

Les Damnés de la commune

Un film de Raphaël Meyssan

D’après les romans graphiques de Raphaël Meyssan  (Éditions Delcourt)

Avec les voix de Yolande Moreau (Victorine) et Simon Abkarian (le narrateur)

Avec la participation exceptionnelle de Mathieu Amalric, Fanny Ardant, Charles Berling, Sandrine Bonnaire, André Dussolier, Anouk Grinberg, Arthur H, Felix Moati, François Morel, Denys Podalydès de la Comédie Française, Michel Vuillermoz, Jacques Weber

Une coproduction : ARTE France, Cinétévé (France, 2021, 1h27)

Du 18 mars au 28 mai 1871, alors que la France peine à faire la paix avec le nouvel empire allemand, les Parisiens luttent corps et âme pour « inventer » une république sociale. L'expérience tourne court et se termine par une répression sanglante et durable. Les Damnés de la Communenous plongent dans la révolution parisienne de 1871, avec les mots et les images de l’époque. Cent cinquante ans après leur publication, les gravures prennent vie. Elles sont l’unique matière de ce film documentaire qui donne à voir l’époque telle qu’elle se voyait elle-même.

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