LA COMMUNE DE PARIS : MÉMOIRES, HORIZONS... ET CHANSONS

C’est une première pour le syndicat Solidaires. En supplément à sa revue Les Utopiques1 dont le numéro de mars porte sur la Commune de Paris, aux édition Syllepse, des militantes du syndicat ont fomenté un CD de chansons communardes qui accompagne les articles.

Trois des articles portent d’ailleurs particulièrement sur la chanson: une interview de la chanteuse Dominique Grange, où elle parle de la chanson militante et des liens entre son parcours d’engagée et la chanson – elle propose aussi sur le CD une version La Commune est en lutte, chanson de Caussimon et Sarde; un article sur la question de la chanson populaire à partir de la pratique chantée au XIXe siècle et de la Commune; un article présentant le CD, qui redonne des informations historiques sur chacune des chansons.

Le CD a été construit via un appel aux militant·e·s de Solidaires. Ainsi, il y a des reprises de pros, d’amateurs formés à la musique mais aussi d’amateurs complets qui se lancent sur certaines chansons. Cet aspect osé est voulu pour rendre son caractère populaire, au sens de «partagé», des chansons communardes. On ne doute pas que les Pottier, Clément, Michel et autres n’avaient pas l’idée que leurs chansons ne soient chantées que par des professionnels sur scène, encore moins sous format guindé. Le CD rassemble ainsi des versions chorales, de groupes préexistants ou créés pour l’occasion, qui reprennent Le Chant des ouvriers (version complète!), La Canaille, Jean Misère, La Semaine sanglante... On notera aussi la présence d’une chanson originale en l’honneur des communards, quasi slamée, écrite à partir d’un dictionnaire de la Commune.

Mais attardons-nous ici sur deux chansons internationalistes Dimmi Bel Giovane et Libertat.

Dimmi Bel Giovane est un chant italien en l’occurrence tiré de la création Le Chant des grenouilles, CD de chansons populaires et militantes italiennes réalisé par 4 comparses: Séline Gülgönen, Audrey Peinado, Laila Sage, Lorenzo Valera 2. Le texte du chant est extrait d’un poème qui a pour titre étonnant Esame di ammissione

del volontario alla Comune di Parigi – soit «Examen d’admission d’un volontaire à la Commune de Paris» – écrit par Francesco Bertelli en 1871 et, semble-t-il, mis en musique assez rapidement par un anonyme. Ce chant est donc un vecteur de diffusion de l’histoire de la Commune et de ses réalisations en Italie. Une musique entraînante et plutôt joyeuse accompagne des paroles dans lesquelles l’auteur jure fidélité à la Commune jusqu’à en mourir: Lo pugno intrepido, per la Comune, come Leonida, saprò morir.

L’autre chant internationaliste mis en avant est Libertat ou Cansion de Nervi, chanté magnifiquement a capella pour l’occasion par des femmes de la même famille. Mis en musique récemment par Manu Teron, chanteur de langue occitane, il s’agit de la reprise d’un poème paru le 6 février 1892 dans La Sartan, un journal marseillais en occitan, et écrit par J. Clozel. La chanson nous plonge dans une histoire peu racontée. Ode à la liberté, le chant est associé à la Commune de Marseille, qui fut réprimée le 3 avril 1871. Si on ne trouve pas beaucoup d’informations sur ce Clozel, l’instituteur à qui la chanson est dédiée, Pèire Bertas (ou Pierref ou Antoine, on voit là la difficulté à rendre compte de la culture occitane juste au travers d’un prénom), bénéficie par contre d’un article au Maitron. Instituteur laïc à partir des années 1880, c’est, semble- t-il, un fervent militant de la Commune occitane et de la fédération des régions. Il aurait démissionné de son poste pour dénoncer les lois scélérates qui s’en prennent aux anarchistes dans les années 1890. Cette chanson raconte donc la Commune et ses enfants politiques.

À partir de ces deux chansons, on fait une plongée dans des pans peu diffusés de la Commune, la place des volontaires étrangers, le mouvement à Marseille et le projet fédéraliste porté par les communards, loin d’une vision localiste de Paris.

Le CD atteint ainsi son but simple de transmission de la Commune, la revue faisant le travail plus érudit de faire connaître l’histoire et l’état des réflexions sur l’événement. Dans cette visée, on regrettera avec eux que l’accord de la maison de production de Jean Ferrat ait bloqué l’impression sur le CD de la chanson La Commune, qu’il avait composée sur un texte de Georges Coulonges (version chantée par le groupe militant Sud Chanson). Ce refus de Gérard Mers a confronté les militant·e·s de Solidaires à la question du droit moral des chansons, le producteur arguant qu’une modification du texte était une atteinte à la chanson et à la mémoire de Jean Ferrat; le groupe interprète Sud Chanson avait osé remplacer:
«Il y a 100 ans, Commun, Commune» par «150 ans Commun, Commune ».

Ce blocage se révèle d’autant plus triste que, quelques jours plus tard, mais trop tard pour la maison d’édition, arrivait l’accord des détenteurs des droits du texte de Georges Coulonges, qui eux n’ont pas jugé gênant le changement... Une histoire qui fait écho à ce qu’a raconté l’auteure Élise Thiébaut dans Les Fantômes de l’Internationale3, où elle raconte comment elle a découvert que L’Internationale était soumise à des droits d’auteur. Voilà comment se perd la transmission. 

ANOUK COLOMBANI

  1. «La Commune de Paris: mémoires, horizons», Les Utopiques, revue de réflexion syndicale, Syllepse, 2021
  2.  Site Le Chant des grenouilles: contre-histoire d'Italie à travers le chant populaire.
  3. Élise Thiébaut et Edmond Baudouin, Les Fantômes de l'Internationale, éditions la Ville brûle, 2019.

Titres du CD
1. La Semaine sanglante de Robert Debré 2. La Canaille
3. Le Chant des ouvriers
4. La Danse des bombes
5. Le Capitaine. Au mur
6. Jean Misère
7. La Semaine sanglante
8. La Commune est en lutte
9. Les Nomades
10. Libertat ou Cancion de Nervi
11. Dimmi Bel Giovane
12. Le Temps des cerises

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