LA CHOSE COMMUNE

Transcrire la Commune en musique. Le projet porté par des musicien·ne·s de jazz, un rappeur, une chanteuse et un comédien est devenu un spectacle, et un enregistrement, qui témoignent de la vitalité de la Commune et de la création.

C’est le 18 mars, il est huit heures, un camarade frappe à ma porte... Ainsi débute le récit, celui de la Commune, mené tambour battant par une bande réunissant David Lescot, auteur-metteur en scène-musicien, Emmanuel Bex, compositeur-organiste, Élise Caron actrice-chanteuse-flûtiste, Simon Goubert, compositeur-batteur, Mike Ladd, rappeur, Géraldine Laurent, compositrice-saxophoniste. Le jazz est là dominant, celui issu des musiques improvisées, la composition et les improvisations sont précises, incisives, pour nourrir des chansons, celles de la Commune et les textes de David Lescot et Mike Ladd.

On y retrouve La Canaille, Le Temps des cerises, La Semaine sanglante, mais aussi la Ballade en l’honneur de Louise Michel de Verlaine, le Chant de guerre parisien de Rimbaud ou un texte de Vallès (son éditorial du Cri du peuple du 26 mars 1871).

Les textes de David Lescot et de Mike Ladd chantés, scandés ou slamés nous racontent en français ou en anglais la journée du 18 mars, reprennent les grands thème de la Commune sur le travail, les loyers, la séparation de l’Église et de l’État... et font une large place aux femmes, comme ce portrait d’Élisabeth Dmitrieff, la reprise du Manifeste de l’Union des femmes ou le Duo des femmes. C’est un récit de ces 72 jours, de l’espoir, de l’élan révolutionnaire, de l’invention d’un possible au jour le jour.

Ici le propos n’est pas une évocation nostalgique ou une exaltation convenue, on y fait le pari de croiser deux mouvements, le jazz et la Commune. Au départ, l’idée de David Lescot: «Le jazz et la Commune de Paris, celle de 1871, à ma connaissance, ne se sont jamais mariés. En tout cas pas publiquement. Quelle idée aussi de les présenter l'un à l'autre, de raconter l'histoire de la Commune par le jazz, par la musique improvisée. C'est tout sauf évident, c'est tout sauf naturel, c'est tout sauf attendu. Et donc il faut essayer de le faire.»

La forme pourrait rappeler celle d’un opéra, avec l’idée de mettre sur un pied d’égalité textes et musique, la narration et l’improvisation. La Chose Commune puise sa force dans ce mouvement, on se laisse entraîner par la découverte de l’un et l’autre, comme dans la version de La Semaine sanglante construite comme une suite qui entremêle la musique et le texte d’origine, le rap de Mike Ladd, le texte de Lescot scandé et le texte de Rimbaud, slam, chant lyrique et chorus de jazz s’entrecroisent.

Un certain lyrisme n’est pas absent du spectacle, mais il n’est jamais grandiloquent, toujours contrebalancé par le contenu d’un texte ou l’intervention des musicien·ne·s. C’est un jeu d’équilibre auquel se livre toute l’équipe, ne pas nous perdre, garder le discours émancipateur au centre, le récit historique lisible, l’improvisation comme fil d’Ariane.

ÉCLAIRER MUSIQUE ET HISTOIRE

Emmanuel Bex souhaitait emmener le public «à un point où la musique et l’Histoire s’éclairent l’une et l’autre. Comprendre le geste des révolutionnaires, comprendre le geste des musiciens». Le jazz s’y était déjà frotté avec la génération des musiciens free-jazz des années 1950 et 1960 (John Coltrane, Charlie Mingus, Ornette Coleman, Cecil Taylor, Archie Shepp...), qui en revendiquant leur négritude vont déconstruire une structure musicale qu’ils considèrent trop figée et s’inscrire dans le courant des luttes pour les droits civiques aux États-Unis. Dans les années 1970, Charlie Haden et le Liberation Music Orchestra signaient en 1969 un album hommage aux combattants républicains espagnols et dans les albums suivants évoqueront les luttes au Chili, au Salvador, au Portugal ou en Afrique du Sud. On retrouvera cet engagement et les influences du free-jazz avec Colette Magny, magnifique, aux côtés de Beb Guérin ou de François Tusques, qui signera plusieurs albums très engagés – Vietnam 67- Mai 68 ou Répression.

Sur le projet initié en 2016 dans la salle du Triton, aux Lilas, et qui a depuis tourné sur plusieurs scènes, David Lescot précise pour Le Monde: «Avec Bex, nous avons rassemblé de quoi tenir une barricade. Honneur aux femmes : aux côtés d’Élise Caron qui prête sa voix, corps et âme aux héroïnes de la Commune, voici Géraldine Laurent, souffle de mille vents, une dizaine de doigts à chaque main. Et puis Simon Goubert, batteur épique, il parle, il écoute, il raconte, il sait être d’une violente douceur. Rap et slam en bannière, Mike Ladd, sidérant improvisateur. Car la Commune de Paris, affaire de résistance et de révolution, fut aussi une grande improvisation.»

C’est vrai que l’équipe est formidable, Emmanuel Bex, redoutable manieur de clavier, organiste exceptionnel parmi les grands du jazz, a su réunir les meilleurs talents pour ce projet.

Le pari était ambitieux mais La Chose Commune le gagne sur tous les tableaux. La dynamique, l’énergie et la justesse sont bien celles qui ont animé cette «chose» appelée Commune.

JOSÉ MONPLET

La Chose Commune

Un spectacle et un CD
Composition musicale: Emmanuel Bex
Texte et mise en scène: David Lescot
Collaboration artistique: Linda Blanchet Scénographie: François Gautier Lafaye
Création lumière: Paul Beaureilles
Création son: Alexandre Borgia
Costumes: Sylvette Dequest
Conseiller historique: Quentin Deluermoz
Avec Emmanuel Bex, Élise Caron, Simon Goubert, Mike Ladd, Géraldine Laurent, David Lescot.

Titres du CD
1.
Le 18 mars
2. Together we are strong
3. Élisabeth Dmitrieff
4. La Canaille
5. Le Temps des cerises
6. Les œuvres
7. Versailles Assault
8. Ballade en l’honneur de Louise Michel9. Duo des femmes
10. Manifeste de l’Union des femmes
11. L’Hymne
12. La Semaine sanglante
13. Le Sillage

Production Le Triton, 2017

Un extrait du spectacle:

https://vimeo.com/391284239

Pour commander le CD:

https://www.letriton.com/shop/fr/cd-dvd/140-la-chose-commune-cd- audio.html?search_query=la+chose&results=3
Émission sur France Culture: https://www.franceculture.fr/emissions/ latelier-fiction/la-chose-commune-de-david-lescot-0

 © Davide Lescot © Davide Lescot

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