Victor Hugo et la Commune de Paris / Une interview presque imaginaire

De l'automne 2018 au printemps 2020, Maurice Rajsfus a soutenu les initiatives de l'association ›Faisons Vivre la Commune», dont il fut l'un des premiers à signer l'appel. Collaborateur régulier du journal "Actualité(s) de la Commune", il y a tenu la rubrique La Commune en chantant et publié plusieurs articles que nous reprenons ici.

Témoin attentif de la Commune de paris, Victor Hugo eût, à l’égard des Fédérés, une attitude des plus curieuse. Sans être proche de Thiers et des Versaillais, il n’en restait pas moins dubitatif quant à l’avenir de ce pouvoir révolutionnaire qui ne voulait pas se contenter d’une République – peu républicaine – proclamée le 4 septembre 1870, par Arago.

Pour l’auteur des Misérables, les Communards seraient en manque de personnalités importantes pour être sérieusement reconnus. Peut-être regrettait-il de ne pas avoir été approché. En fait, il tentait de faire comprendre qu’il lui aurait été difficile de siéger aux côtés de ceux qu’il considérait tels des « inconnus indignes » de représenter le peuple parisien en insurrection. D’où les questions qu’il aurait été possible de lui poser – les réponses fournies ici n’étant en rien imaginaires et provenant de ses écrits et interventions publiques de l’époque.

Faisons vivre la Commune ! (FVLC) :Pourquoi cette ambiguïté affirmée, dans un courrier adressé à vos amis Meurice et Vaquerie, à la fin du mois d’avril 1871 ?

Victor Hugo (V.H.) : Je suis pour la Commune, en principe, et contre la Commune, dans l’application (…) L’Assemblée n’a pas plus la faculté d’ôter à Paris la Commune, que la Commune n’a la faculté d’ôter la France à l’Assemblée. (…) Le droit de Paris de se déclarer Commune est incontestable. Mais à côté du droit, il y a l’opportunité (…) Le moment choisi est épouvantable, mais ce moment a t’il été choisi ? Choisi par qui ? Qui a fait le 18 mars ? C’est l’Assemblée, ou pour mieux dire, la majorité. La majorité et son gouvernement voulaient simplement enlever les canons de Montmartre. Petit motif pour un grand risque. (…) Les canons sont repris, une insurrection éclate, une révolution commence. Qui a fait cela ? Le gouvernement, sans le vouloir et ans le savoir. Si l’Assemblée eût laissé Montmartre tranquille, Montmartre n’eût pas soulevé Paris. Il n’y eût pas eu de 18 mars.

FVLC : Donc, pas de Commune insurrectionnelle et les Versaillais n’auraient pas eu à intervenir ? 

V.H. : La Commune, comme elle contient un principe, elle se fût produite plus tard, à son heure, les Prussiens partis. Au lieu de mal venir elle fût bien venue. Au lieu d’être une catastrophe, elle eût été un bienfait.

FVLC : En fait, vous auriez aimé connaître une insurrection légale…

V.H. : (…) L’Assemblée ne reflète point Paris et de son côté la Commune, presque toute composée d’inconnus, ne reflète pas la France. C’est cette pénétration d’une représentation par l’autre qui rendrait la conciliation possible ; il faudrait dans les deux groupes, Assemblée et Commune, la même âme, France, et le même cœur, Paris. Cela manque. De là le refus de s’entendre (…) Depuis le 18 mars, Paris est mené par des inconnus, ce qui n’est pas bon, mais par des ignorants, ce qui est pire, à part quelques chefs, qui suivent plutôt qu’ils ne guident, la Commune c’est l’ignorance. Je n’en veux pas d’autre preuve que la destruction de la Colonne (…) Détruire tout, est-ce là ce qu’on veut faire ? Faire le mal en le voulant faire, c’est la scélératesse ; faire le mal sans le vouloir, c’est l’ignorance. La Commune a la même excuse que l’Assemblée : de l’ignorance. De l’ignorance naît l’inconscience. Mais quel danger !

FVLC : Finalement, vous n’êtes rien moins que légaliste, quel que soit l’auteur des lois. Un homme d’ordre classique…

V.H. : (…) Paris est l’initiateur universel. Il marche et prouve le mouvement. Sans sortir de son droit, qui est identique à son devoir, il peut dans son enceinte abolir la peine de mort, proclamer le droit de la femme et de l’enfant, appeler la femme au vote, décréter l’instruction gratuite et obligatoire, doter l’enseignement laïque, supprimer les procès de presse, pratiquer la liberté absolue de la publicité, d’affichage et de colportage, d’association et de meeting, se refuser à la juridiction de la magistrature impériale, installer une magistrature élective (…) Mettre en location les églises, n’adopter ni de salarier et ne persécuter aucun culte(…) supprimer l’octroi, constituer l’impôt unique sur le revenu ; en un mot, abolir l’ignorance, abolir la misère et, en fondant la cité, créer le citoyen.

FVLC : Décidément, cher Victor Hugo, vous n’êtes pas très éloigné des ambitions des Communards ?

V.H. : Que penser de nos gouvernants ? Avoir ce prodigieux outil de civilisation et de suprématie, Paris, et ne pas s’en servir ! N’importe, ce qui est dans Paris en sortira. Tôt ou tard, Paris Commune s’imposera. Et l’on sera stupéfait de voir ce mot Commune se transfigurer en redoutable devenir pacifique. La Commune sera une œuvre sûre et calme.

FVLC : La situation politique française vous a conduit à chercher un second asile, en Belgique. Cette fois, vous n’êtes pas apprécié par son gouvernement car vous avez déclaré ouvrir votre porte aux rescapés de la Commune vaincue, qui tentent de trouver un refuge. D’où votre courageux courrier adressé à L’Indépendant Belge, le 26 mai 1871. De nouveau, vous êtes redevenu l’un de ces proscrits luttant pour le droit – avec quelques nuances prudentes, pourtant.

V.H. : Je proteste ouvertement contre la déclaration du gouvernement belge, relative aux vaincus de Paris. Quoi qu’on en dise et quoi qu’on fasse, ces vaincus sont des hommes politiques. Je n’étais pas avec eux. J’accepte le principe de la Commune, je n’accepte pas les hommes. J’ai protesté contre leurs actes, loi des otages, représailles, arrestations arbitraires, violation des libertés, suppression des journaux. Spoliations, confiscations, démolitions, destruction de la colonne, attaque du droit, attaque au peuple. Leurs violences m’ont indigné, comme m’indigneraient aujourd’hui les violences du parti contraire. (…) Mais des actes sauvages étant inconscients ne sont pas des actes scélérats. La démence est une maladie, non un forfait. L’ignorance n’est pas le crime des ignorants. Aujourd’hui, Paris est repris, l’Assemblée a vaincu la Commune. Qui a fait le 18 mars ? De l’Assemblée ou de la Commune, laquelle est le vrai coupable ? l’Histoire le dira ! l’incendie de Paris est un fait monstrueux mais n’y a t’il pas deux incendiaires ? Attendons pour juger.

FVLC : Curieusement, les plateaux de votre balance de la Justice paraissent faire jeu égal entre les affidés de Thiers, fusillés à Paris, et le massacre de milliers de Fédérés durant la Semaine sanglante…

V.H. : (…) Ne faisons pas verser l’indignation d’un seul côté. Ici, le crime est aussi bien dans les agents de l’Assemblée que dans ceux de la Commune, et le crime est évident. Premièrement, pour tous les hommes civilisés, la peine de mort est abominable, l’exécution sans jugement est infâme. L’une n’est plus dans le droit, l’autre n’y a jamais été – si vous tuez sans jugement, vous assassinez.

FVLC : Face aux Communards, qui ont réussi à fuir la France, vous vous faites charitable, évoquant le droit d’asile accordé aux parricides, dans les églises, au Moyen-âge.

V.H. : Cet asile que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l’offre (…) Je fais à la Belgique cet honneur. J’offre l’asile à Bruxelles. J’offre l’exil, place des Barricades n°4. Qu’un vaincu de Paris, qu’un homme de réunion dite Commune, que Paris a fort peu élue et, pour ma part, je n’ai jamais approuvée, qu’un de ces hommes, fut-il mon ennemi personnel, frappe à ma porte, j’ouvre. Il est dans ma maison, il est inviolable (…) Dans tous les cas, un fugitif de la Commune chez moi, ce sera un vaincu chez un proscrit ; le vaincu d’aujourd’hui chez le proscrit d’hier, c’est une faiblesse protégeant l’autre (…) Si l’on vient chez moi prendre un fugitif de la Commune, on me prendra !

FVLC : Suite à cette confrontation avec les autorités belges, vous avez été expulsé, par arrêté du 30 mai 1871, et vous choisissez le Luxembourg pour votre troisième exil…

V.H. : (…) Après avoir flétri les crimes de la Commune, j’avais cru de mon devoir de flétrir les crimes de la réaction. Cette égalité de balance a déplu (…) Toute cause vaincue est un procès à instruire. Je pensais cela.

FVLC : De retour en France, vous ne cesserez de lutter pour l’amnistie des Communards, à l’occasion de nombreuses interventions. Ainsi, au Sénat, le 22 mai 1876, soit cinq ans après la défaite de la Commune. Vous vous faisiez l’avocat inlassable de cette amnistie, que vous ne vouliez pas confondre avec l’oubli alors que, dans le même temps, les relégations vers la Nouvelle-Calédonie se poursuivaient. D’où cet appel à vos collègues :

V.H. : Messieurs, dans le langage politique, l’oubli s’appelle amnistie. Je demande l’amnistie. Je la demande pleine et entière. Sans conditions. Sans restriction. L’oubli seul pardonne. L’amnistie ne se dose pas. Demandez : quelle quantité d’amnistie faut-il ? C’est comme si l’on demandait : quelle quantité de guérison faut-il ? Il la faut toute. Il faut fermer toute la plaie. Il faut éteindre toute la haine. (…) Allons au fait. L’amnistie est-elle juste ? Oui ou non. Si elle est juste, elle est politique. Là est toute la question (…) La Justice ne se mêle point des guerres civiles, mais elle ne les ignore pas, et elle y intervient. Et savez-vous à quel moment elle y arrive ? Après. Elle fait les tribunaux d’exception, et quand ils ont fini, elle commence. Alors, elle change de nom et elle s’appelle la clémence. La clémence n’est pas autre chose que la justice plus juste (…) Messieurs, la clémence a raison. Elle a raison dans l’ordre civil et social, et elle a plus raison encore dans l’ordre politique. Là, devant cette calamité, la guerre entre citoyens, la clémence n’est pas seulement utile, elle est nécessaire (…) Je demande pour les faits du 18 mars l’amnistie pleine et entière.

FVLC : Votre proposition d’amnistie ayant été largement rejetée par le Sénat, vous allez la réitérer le 28 février 879, avec le même insuccès. Il faudra attendre le 11 juillet 1880, suite à votre discours au Sénat, le 3 juillet, pour qu’enfin l’amnistie des Communards soit adoptée. Quelle pouvait être alors votre réaction face à cette décision qui représentait pour vous une victoire du droit ?

V.H. : Vous donnerez à l’armée le drapeau, qui exprime à la fois la guerre glorieuse et la paix puissante, et vous donnerez à la nation l’amnistie qui signifie Concorde, oubli. Conciliation et qui, là-haut, dans la lumière, place au-dessus de la guerre civile la paix civile. Oui, ce sera un double don de paix que vous ferez à ce grand pays : le drapeau qui exprime la fraternité du peuple et de l’armée ; l’amnistie qui exprime la fraternité de la France et de l’Humanité.

C’était là une réponse, une fois de plus, ambigüe. Le citoyen Hugo qui, tout au long de ces années où il s’était battu pour l’amnistie, n’avait jamais cessé de proclamer la nécessité de l’Oubli, finalement, des massacres de mai 1871, tout en stigmatisant les exécutions des otages de la Commune. En 1890, le poète-chansonnier Jules Jouy répondait peut-être à cet appel à l’oubli, en publient son poème, Le Mur :

 

Assassins, l’avenir vous nâvre

La révolte va reverdir

Sur ce sol, de chaque cadavre

Jaillit l’herbe du souvenir

Fleuron railleur de sa couronne

Gavroche fusillé

Y trace le mot de Cambronne

Que plus tard il viendra crier

Bourgeois, quand le blé des revanches

Au cimetière sera mûr

On fauchera vos faces blanches

Au mur !

Pour ce qui nous concerne, héritiers moraux des Fédérés, nous ferons en sorte que le voile de l’oubli ne recouvre jamais les tombes de ces Communards qui combattaient pour un monde meilleur. Et nous ne cesserons d’expliquer qu’il est nécessaire de Faire vivre la Commune !

Propos recueillis par Maurice Rajsfus dans Après l’Exil, de Victor Hugo

 

 

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