La Prose malsaine des Versaillais, par Maurice Rajsfus

De l'automne 2018 au printemps 2020, Maurice Rajsfus a soutenu les initiatives de l'association "Faisons Vivre la Commune», dont il fut l'un des premiers à signer l'appel. Collaborateur régulier du journal "Actualité(s) de la Commune", il y a tenu la rubrique La Commune en chantant et publié plusieurs articles que nous reprenons ici.

La Commune de Paris devait connaître, durant les soixante-douze jours de son existence, une ère de libertés inconnues jusqu’alors. Plus particulièrement cette liberté d’expression publique, auparavant souvent confisquée. C’est ainsi que la censure ne s’exerçait nullement sur une presse, très nombreuse, paraissant durant cette période. Y compris pour les organes proches du pouvoir versaillais. C’était le cas, parmi d’autres publications, du mensuel Le Musée des familles, qui ne dissimulait nullement son hostilité à la Commune.

Dans son numéro daté de juin 1871, Le Musée des famillesse déchainait, se félicitant de la défaite des insurgés, tout en dressant un tableau apocalyptique du Paris reconquis par les troupes de Thiers :

« Il y a deux Paris à cette heure : le Paris de la vie et celui de la mort, des ruines et des monuments encore debout, sauvés on peut le dire, par miracle. La Commune voulait anéantir Paris en entier, et si la ville existe encore ce n’est pas la faute des incendiaires qui, à travers les balles et les obus, ont promené leurs torches et leur pétrole des Tuileries à la Bastille, du Panthéon à La Villette. Ce qu’ils ont causé de malheurs, ce qu’ils ont fait de misères, nul le saurait le dire ; l’art semblait les irriter d’une façon particulière ; ils se tournaient avec une sorte de fureur sauvage contre les monuments et la gloire de la civilisation (…) L’horreur de ces jours de désastre et de crimes, qui en a été le témoin ne l’oubliera jamais, et jusque dans ses rêves il sera poursuivi par le bruit des décharges meurtrières, par les cris des femmes fuyant, éperdues, et par la lueur fulgurante des incendies… »

L’auteur de ces lignes vengeresses évitait naturellement de relater la terreur régnant dans Paris, au cours de la Semaine sanglante. Celui qui s’exprime ainsi veut ignorer les fusillades et la justice expéditive frappant quiconque était suspecté d’avoir quelque sympathie pour la Commune. Ce digne représentant d’Adolphe Thiers et de ses soudards ne voulait connaître que des Parisiens enfin libérés des hors-la-loi qui :

« …se battaient contre la République (…) A mesure que s’éloignait le sinistre drapeau rouge, les habitants dont les demeures avaient été épargnées par les flammes sortaient des réduits et des caves où la prudence et la terreur les avaient tenus enfermés, et leurs regards ne tombaient que sur des barricades éventrées, souillées de sang, encombrées de cadavres ; que des armes brisées, des canons abandonnés, témoignage d’une lutte abominable… »

Peu importe qu’il s’agisse là du peuple de Paris, massacré par la soldatesque versaillaise. Gros mensonge également, car tout Paris n’était pas en feu et que, bien souvent, les cadavres étaient ceux des hommes et des femmes, parfois des enfants, de ces barricadiers qui luttaient pour la liberté de la masse des défavorisés. Tout naturellement d’ailleurs, ce « spectateur » des horreurs commises, en venait à ce qui, à ses yeux, représentait l’essentiel du désastre car :

« …Tout brûlait à la fois et partout : l’Hôtel des Finances, les Tuileries, une partie du Louvre, le Palais Royal, le Conseil d’Etat, la Chancellerie de la Légion d’honneur, la rue du Bac, la Cour des Comptes, la Croix-Rouge, la rue de Rivoli, l’Hôtel de Ville, le théâtre de la Porte Saint-Martin, la place du Châtelet, les Gobelins (…) Le canal Saint-Martin qui roulait des torrents de pétrole enflammés, les magasins généraux, etc. Tout Paris n’était qu’un immense foyer de cent vingt kilomètres de circonférence, qu’attisaient des femmes abominables, des sorcières en furie… »

Cet excellent journaliste n’oubliait qu’un détail essentiel, sous la Commune, il convient de le rappeler, Le Musée des familles avait pu continuer. A publier, sans la moindre des difficultés, ses numéros de mars, avril et mai, alors que les locaux de cette revue, située rue Saint-Roch, avaient été épargnés des incendies allumés par des « pétroleuses ». Par ailleurs comment négliger le fait que l’Ouest parisien était constamment bombardé par les canons versaillais, tandis que les Prussiens utilisaient leur puissante artillerie, depuis le Mont-Valérien, pour canonner le Nord et l’Est de la capitale. Comme il était nécessaire de faire jouer la corde sensible de son lectorat bien-pensant, ce « témoin », attentif au malheur subi par les Parisiens se lamentait. Ainsi :

« …La masse des richesses qui a été détruite ne saurait s’évaluer ; toutes les classes de la société ont été atteintes, l’ouvrier comme le riche, le quartier indigent comme la rue opulente. A travers les pans de murs écroulés et, rien n’était plus navrant, on apercevait, fumants et noircis, les meubles des humbles familles, le berceau de l’enfant (…) Maintenant, où étaient-ils ceux qui y avaient vécu, laborieux et tranquilles ? (…) Aujourd’hui, depuis bien des heures, les foyers sont éteints, les murs chancelants et minés ont été démolis par prudence ; il ne reste plus, se dressant dans le ciel, comme pour l’invoquer, que le squelette des grandes ruines… »

Dans son numéro, daté de juillet 1871, Le Musée des familles revient sur les destructions qui auraient été commises par les Communards, particulièrement à l’église de la Madeleine et dans ses alentours :

« … Cruel spectacle ! Ce ne sont plus seulement les obus et la mitraille qui ont fait, ici, leur sanglante et sinistre besogne, c’est l’incendie qui a tout ravagé. Un tiers de la rue Royale est écroulé, la partie droite présente un long morceau de ruines, depuis le passage Berryer jusque par-delà la rue du faubourg Saint-Honoré dont, à gauche et à droite, les premières maisons ont été détruites par les flammes. (…) Les fédérés, en guenilles, ivres de vin et de désespoir, suis de femmes plus atroces encore qu’eux-mêmes, allaient, enfonçant des portes, répandant partout des flots de pétrole ; et quand une maison, deux maisons, u quartier tout entier était ainsi imprégné, accordant à peine aux habitants, aux pâles mères, aux enfants en pleurs, cinq minutes pour fuir,  ils laissaient tomber un haillon enflammé ; le feu courait comme un éclair ; : dans une seconde, du sol au grenier, tout brûlait et d’immenses colonnes de flammes rougies s’élevaient jusqu’aux cieux. »

En compagnie de l’un de ses amis, l’auteur de ces lignes, lourdes d’inventions, fait dire à cet autre témoin de moralité toute son indignation qu’il était indispensable de faire partager aux lecteurs :

« Les monstres ! Les monstres ! Tout détruire !  Tout brûler ! Les monstres ! Les monstres ! »

Pour le chroniqueur, le pire était à venir, laissant entendre que le chaos ne pouvait que s’étendre à toute la capitale :

« Après avoir mis le feu aux palais, aux quais, les incendiaires, poursuivis par les Versaillais, avaient épuisé leur rage sur la malheureuse rue du Bac. »

Comme il ne pouvait être question d’en rester là de ces lamentations, le précieux collaborateur du Musée des familles, estimait utile dans le numéro du mois d’août de cette publication, de préciser pourtant, que :

« … Le Pavillon de Flore n’a pas été détruit et que les grandes galeries du Louvre ont échappé au désastre. Les toitures ont été endommagées extérieurement ; la partie du palais qui a le plus souffert est la galerie d’Apollon dont les obus des fédérés ont écrasé la façade… »

Pour terminer, ce « journaliste », faux témoin, désespéré par le spectacle de l’Hôtel de Ville, en partie détruit, ne manque pas de se désoler, tout en injuriant les vaincus de la Semaine sanglante :

« … L’immense ruine se montre devant nous, imposante et superbe (…) Les bandits de la Commune avaient mis je ne sais combien de tonneaux de poudre ; un ordre abominable fut donné, une main exécrable obéit, et du Palais, voici tout ce qu’il reste : un prodigieux monceau de débris, des pans de murs extérieurs, la solide façade que l’explosion n’a pu renverser, des fenêtres à travers lesquelles on voit des murailles nues et démantelées, des voûtes ouvertes, d’énormes barres de fer tordues comme des fils de laiton. Tout cela est affreux mais présente un aspect d’une grandeur incomparable… »

Le Musée des familles, revue lourdement versaillaise, avait donc pu poursuivre sa parution dans Paris insurgé. Immédiatement après la revanche du Parti de l’Ordre, le directeur de cette publication dont le nom n’est pas passé à la postérité – Charles Wallut – s’adressait ainsi à ses lecteurs :

« Les terribles épreuves que la France vient de traverser ouvriront-elles pour notre pays une ère de régénération nouvelle ou marqueront-elles sa déchéance définitive ? A vous de répondre ! (…) Si nous nous abandonnons au courant de l’esprit moderne qui, par le doute, aboutit à la négation de Dieu, de la morale, de la conscience, de la patrie, la France est  perdue.»

 

Ignominies retrouvées par Maurice Rajsfus

dans la collection du Musée des familles

 

 

 

 

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