Certaines «élites» intellectuelles face à la Commune, par Maurice Rajsfus

De l'automne 2018 au printemps 2020, Maurice Rajsfus a soutenu les initiatives de l'association "Faisons Vivre la Commune», dont il fut l'un des premiers à signer l'appel. Collaborateur régulier du journal "Actualité(s) de la Commune", il y a tenu la rubrique La Commune en chantant et publié plusieurs articles que nous reprenons ici.

Durant toute la période de la Commune, comme dans les années qui allaient suivre, quel pouvait bien être le comportement des « élites » des lettres françaises ? Nous avons déjà noté longuement l’analyse complexe du plus célèbre écrivain de l’époque, Victor Hugo, lequel regrettait qu’à la tête de ce mouvement révolutionnaire il n’y avait que des inconnus – ce qui était faux – et surtout des ignorants. Dans sa préface à l’ouvrage de Maurice Choury, les Poètes de la Commune (1), Jean-Pierre Chabrol montrait du doigt ces vedettes des lettres françaises qui avaient exprimé une haine farouche de la Commune.

Parmi cette cohorte de revanchards sociaux, Alphonse Daudet qui, dans Les Contes du Lundi, décrit les révoltés parisiens tel : « Un ramassis de bien vilain monde », ou même, « Paris au pouvoir des nègres », les Fédérés étant présentés comme des « enragés ». Après le racisme, le sexisme exprimé par Alexandre Dumas fils, à à propos des Communards : « Nous ne dirons rien de leurs femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes. »

Le doux poète Lecomte de L’Isle n’hésitait pas à évoquer : « Cette bande de bêtes furieuses… », ajoutant, pour bien se faire comprendre, « J’espère que la répression sera telle que rien ne bougera plus et, pour mon compte, je désirerais qu’elle fût radicale ! » Pour Gustave Flaubert, l’auteur alors sulfureux de Madame Bovary, comment ne pas relever le ton adopté dans un courrier à George Sand : « Quels rétrogrades ! Quels sauvages ! C’est la dernière manifestation du Moyen Age… Je trouve qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune, et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer toutes les ruines de Paris. La chaîne au cou, en simples forçats… On est tendre avec ces chiens enragés ! » Quant à l’auteure de La Mare au Diable, il semble qu’elle avait également déversé son fiel contre les barricadiers.

Pour Barbey d’Aurevilly, qui avait tellement célébré les Chouans, dans ses écrits, sa réaction était celle d’un humaniste féroce : « (Il faudrait) montrer à toute la France le citoyen Courbet, scellé dans une cage, sous la colonne… On le ferait voir pour de l’argent. » Rares sont les grands intellectuels, témoins hostiles de la Commune, ayant échappé à l’expression de cette haine proclamée. Même Emile Zola qui, plus tard, s’épanchera longuement sur la misère du peuple, ne pourra retenir son ressentiment face aux révoltés parisiens : « Qui enseignera à nos enfants le respect de la liberté et de l’ordre ; tout le côté féroce et avide de la bête humaine. » Le même, après la défaite de la Commune, exprimera une apparente pitié envers les vaincus : « Pauvres gens, encore tout secoués par les émotions du siège, qui ont pris l’oisiveté des camps et préfèrent encore aujourd’hui le corps de garde à l’atelier. » Et puis encore cette triste réflexion : « Pauvres diables, qui se sont battus pour les trente sous ! »

Dans son ouvrage Les écrivains contre la Commune(2), Paul Lidsky ne pointe pas seulement du doigt les écrivains ouvertement réactionnaires, tels Alphonse Daudet ou Alexandre Dumas mais également ceux qu’il serait possible de qualifier de « modérés » ou « républicains », ou même « sociaux » comme Jean Richepin, voire « socialistes », comme se présentait George Sand, en 1848. Emile Zola ou le jeune Anatole France n’échappant pas à cette recension. Tous, selon un registre plus ou moins violent, se sont allés à vitupérer contre la « canaille », la « populace », ou les « voyous », quand ce n’était pas les « pétroleuses ». Ces « brigands », ces « barbares », ou ces « bêtes fauves », ayant préparé leur coup depuis longtemps, sont sinistrement campés par un Théophile Gautier dans ses Tableaux du Siège de Paris : « Ces animaux féroces se répandent par la ville épouvantée, avec des hurlements sauvages. Des cages ouvertes s’élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune. »

Pour Maxime Du Camp, qui devait publier en 1889 une volumineuse histoire de la Commune, sous le titre Les Convulsions de Paris, « …L’origine de la Commune remonte au temps de la Genèse, elle date du jour où Caïn a tué son frère. C’est l’envie qui est derrière toutes ces revendications bégayées par des paresseux auxquels leur outil fait honte et qui, en haine du travail, préfèrent les chances du combat à la sécurité du travail quotidien. »

Encore plus simpliste est l’explication, donnée à chaud par Edmond de Goncourt dans son Journal, daté du 28 mars 1871 : « Ce qui arrive est simplement la conquête de la France par l’ouvrier et l’asservissement sous despotisme du noble, du bourgeois, du paysan. » De son côté, l’historien Taine se plait à pasticher le Communard, dans sa Correspondance, publiée en 1905 : « Le patron, le bourgeois non exploité, il faut le supprimer… Moi, ouvrier, je suis capable, si je veux, d’être chef d’entreprise, magistrat, général… » Pour Ernest Feydeau (père de l’auteur des célèbres Vaudeville), le postulat est tout empreint de simplicité, dans son livre, Consolation, écrit en 1872, où il se contente de proclamer : « Ce n’est même plus la barbarie qui nous menace. Ce n’est même plus la sauvagerie. C’est la bestialité pure et simple ! »

Emile Zola qui, durant les mois que durèrent la Semaine sanglante, assurait une chronique quotidienne dans La Cloche, s’exprimait également, au terme de la Semaine sanglante, dans Le Sémaphore de Marseille, daté du 3 juin 1871 : « Le bain de sang que le peuple de France vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. » De même, l’ancienne « socialiste » George Sand, dans un courrier à Alexandre Dumas fils, se laissait aller à écrire, le 24 mars 1871, que la Commune n’était que : « Le résultat d’un excès de civilisation matérielle, jetant son écume à la surface un jour où la chaudière manquait de surveillance. » Evoquant ensuite une « crise de vomissement », la Bonne Dame de Nohant concluait ainsi sa missive : « Ce sont les saturnales de la folie. »

Le bon poète Jean Richepin, dans son ouvrage consacré à Jules Vallès, traçait le portrait collectif d’une grande dureté des dirigeants de la Commune insurgée, paru en feuilleton dans La Vérité, en 1871 : « Eh bien, ces chefs ambitieux ou convaincus, charlatans ou prophètes, ont presque tous un point commun, c’est qu’ils étaient des déclassés et un gouvernement de fruits secs ! »  Pour Maxime Du Camp, le jugement est tout aussi drastique pour qualifier les « sept à huit cents » dirigeants de la Commune : « Ce sont des petits bourgeois déclassés, des patrons exaspérés de n’avoir point fait fortune ; ce sont des journalistes sans journaux, des médecins sans clientèle, des maîtres d’école sans élèves. » C’est encore George Sand qui, dans un article publié le 8 octobre 1871 dans Le Temps, intitulé Lettre à un ami, tentait de justifier son attitude face à la Commune : « Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n’appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l’ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie ou le sentiment de méchanceté naturelle. »

Entre poètes indignés, on échange des propos du même genre, et le 2 juin 1871, Lecomte de L’Isle se lamente dans une lettre ayant pour destinataire José-Maria de Hérédia, son interprétation de la Commune. Il y dénonce : « … Cette ligue de déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, romanciers de bas étage. » Pour ne pas être en reste, Alexandre Dumas Fils s’en prenait directement à Gustave Courbet, dans une Lettre sur les choses du jour, publiée en 1871, en des termes choisis : « Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent, a pu pousser ces courges sonores, cette incarnation du moi imbécile et impuissant. »

Faisant des chefs « déclassés », à l’origine de la Commune, les responsables du drame, Maxime Du Camp évoque dans son livre, Les Convulsions de Paris, ces « … brutes obtues ne comprennent rien, sinon qu’ils ont une bonne paye, beaucoup de vin, trop d’eau de vie. L’orgie a été la principale préoccupation de la plupart de ces hommes, acteurs secondaires du drame auquel ils participaient, sans bien le comprendre. » Dans une de sesLettres d’une grand-mère, publiées en 1898, la charmante Comtesse de Ségur estimait indispensable d’ajouter sa touche à cette description des masses révolutionnaires : « Ils ont tant bu de vin et d’eau de vie pendant leur règne de bandits que la moindre blessure devenait gangreneuse. »

Impossible d’en terminer sans aborder les écrits concernant les femmes de la Commune qu’Alexandre Dumas Fils qualifiait de « femelles ». Citons, une fois de plus, Maxime Du Camp, qui excellait toujours dans la basse méchanceté : « Elles avaient lancé bien d’autre chose que leur bonnet par-dessus les moulins. Tout le costume y passa. Celles qui se donnèrent à la Commune, et elles furent nombreuses, n’eurent qu’une seule ambition : s’élever au-dessus des hommes, en exagérant leurs vices… »

Si les chefs communards sont généralement présentés comme des « déclassés », leurs compagnes de lutte bénéficient d’un rejet particulier. Joseph Gobineau, plus tard auteur de L’Inégalité des races, se faisait moraliste, dans Le Gaulois daté du 28 mai 1871, pour dénoncer celles qui auraient dû se contenter d’élever leurs enfants : « Je suis profondément convaincu qu’il n’y a pas un exemple dans l’histoire d’aucun temps et d’aucun peuple de la folie furieuse, de la frénésie fanatique de ces femmes. » Dans ce même quotidien, également le 28 mai, le critique théâtral Francisque Sarcey, voyait dans le comportement des Communardes : « Un aspect clinique », ainsi commenté : « Aussi sont-elles cent fois plus dangereuses que les hommes » C’est déjà le thème inusable des « pétroleuses » qui se voit répandu par l’élite littéraire de ce pays, et Catulle Mendès se complaisait dans l’inventivité à propos des « allumeuses de brasiers » qui ne songeaient qu’à détruire Paris : « … Ce sont en général des femmes de 40 à 50 ans, le front ceint d’un serre-tête à carreaux rouges que dépassent des mèches de cheveux sales… Si la rue est solitaire, elles s’arrêtent un instant devant un soupirail de cave, puis elles continuent leur chemin sans trop se presser, une maison est en flammes. »

Le tableau serait incomplet si n’y étaient mêlés ces « étrangers internationaux », ainsi décrits par Paul de Saint-Victor, dans L’Orgie rouge : « Cette franc-maçonnerie du crime dont le drapeau n’a d’autre couleur que celle du sang trônait à l’Hôtel de Ville. Elle avait recruté les routiers et les malandrins de toute l’Europe. Des faussaires polonais, des bravigaribaldiens, des pandours slaves, des agents prussiens, des flibustiers yankees cavalcadant en tête des bataillons, plus chamarrés que l’état-major de Soulouque… » Pour l’historien Taine, qui note dans sa Correspondancedu 20 mai 1871, ces nombreux étrangers qui abondent dans les rues de Paris, où il serait possible de voir : « Environ cent mille insurgés dont cinquante mille étrangers. »

Nous en resterons là, après avoir relevé l’un des écrits du délicat poète Lecomte De L’Isle qui, dans une lettre à José-Maria de Hérédia, daté du 2 juin 1871, après les horreurs de la Semaine sanglante, suggère comme solution de : « … déporter toute la canaille parisienne, mâles, femelles et petits, pour en finir avec des vengeances certaines qui n’attendent que leur heure, et ce sont malheureusement les plus inexorables. »

 La liste serait longue de ces « élites », pas seulement littéraires, qui n’hésiteront pas à trainer dans la boue les désespérés qui se battaient pour un monde meilleur. Il est vrai que la plupart de ceux-là étaient dans leur rôle de soutiens naturels du pouvoir versaillais. Ces grands intellectuels se retrouvaient à l’unisson, dans leurs écrits vengeurs, aussi bien proches des procureurs des Conseils de guerre, tout comme avec le rapporteur de l’enquête parlementaire – un certain Delpit – qui, à l’image de certains historiens, faisait des révoltés, des « Barbares des temps modernes. » Dans leur ouvrage, Les Communards(3), Jean-Pierre Azéma et Michel Winock, tracent le niveau d’analyse de tous ces grands esprits : « Pour eux, les Communards furent des ouvriers – flanquées de quelques bourgeois déclassés – affaiblis physiquement par le Siège, et moralement par l’espoir chimérique d’une impossible victoire sur les Prussiens ; gâtés de plus par le travail souterrain des doctrines communistes ; armés, qui plus est, dans une garde nationale qui leur a permis de vivre dans l’oisiveté, l’ivrognerie et le désordre. La guerre sociale fut déclarée par ces enragés à la Grande et honnête opinion conservatrice. A quoi cela tenait-il ? A l’immoralité et à l’égoïsme actuel des masses. » Nos deux auteurs citent abondamment ce Delpit, qui affirmait que pour éviter à l’avenir des conflits de ce genre, il était urgent de restaurer la morale et la religion, car : « S’il n’y a rien après cette vie, vous n’avez aucun moyen de calmer le désespoir des déshérités et de les empêcher de réclamer la part dont ils se croient frustrés… » D’où cette conclusion que, sous le dôme de la religion, il fallait restituer le travail (contre la grève), la famille (contre les clubs) et la patrie (contre l’Internationale). Qu’ajouter de plus pour tenter de comprendre une répression qui devait s’avérer des plus féroces.

 

Ce recueil d’immondices, émanant de grands esprits de l’époque – esquissé par Maurice Rajsfus – était très représentatif de cette « élite » qui s’efforçait de conforter la volonté des Versaillais de poursuivre une guerre de classe qui ne prendra fin qu’après le

vote de la loi l’amnistie de 1881.

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