Ich bin soldat

Dans un CD édité il y a quelques années, Blandine Bonjour et Bernd Köhler* interprètent à leur manière La Semaine sanglante et L’Internationale et une dizaine d’autres chansons de lutte et d’espérance. Intitulé Les Nouveaux Mousquetaires, ce recueil réserve plusieurs surprises.

La première surprise – et non des moindres – est un chant antimilitariste prussien, apparu pour la première fois en 1870. Anonyme, comme son lointain cousin français La Chanson de Craonne,ce chant va connaître une grande popularité en Allemagne : un soldat prussien engagé contre son gré dans la guerre contre la France en 1870 exhorte ses camarades à tendre la main plutôt que de tirer sur les frères d’en face et de rentrer aux pays pour le libérer des tyrans, car «seuls les tyrans veulent faire la guerre. Moi j’aimerais être un soldat de la liberté». Présent dans de nombreux recueils de chansons et de poésies du mouvement ouvrier allemand, ce chant antimilitariste et à forte consonance internationaliste reprendra du service lors du premier conflit mondial.

Je suis soldat, mais je n’aime pas ça.
Quand j’étais soldat, personne ne me le demandait.
J'ai été arraché à la caserne,
j'ai été pris comme un jeu.
Oui, je devais m'éloigner de la maison,
du cœur de ma chérie et du cercle d'amis.
Si j'y pense, je ressens la douleur de la mélancolie,
je sens les braises dans la poitrine de la colère si chaude.

Je suis soldat, mais à contrecœur,
je n'aime pas le manteau bleu du roi.
Je n'aime pas la vie sanglante des armes à feu, pour me défendre, un bâton suffirait.
O dis-moi, pourquoi as-tu besoin de soldats ?
Tout le monde n'aime que la paix et la tranquillité. Par désir de pouvoir et de mal au peuple
Laisse-la descendre, oh, le couloir doré !

Je suis un soldat, je dois marcher jour et nuit, au lieu de travailler, je dois monter la garde, au lieu d'être libre, je dois saluer
et voir l'arrogance des gars effrontés.

Et quand ça va sur le terrain, je dois assassiner des frères, dont aucun ne m'a fait de mal,
mais comme un infirme je porte un ruban et des médailles,

puis j'ai faim, je crie : j'étais un soldat!

Vous tous frères, allemands, français,
hongrois, danois, néerlandais,
verts, rouges, bleus, blancs de votre pantalon,
donnez à votre frère la main au lieu du plomb en guise de salutation !
Rentrons dans notre patrie,
libérons notre peuple des tyrans,
parce que seuls les tyrans doivent faire la guerre,
je veux être un soldat de la liberté.

Deuxième surprise, les deux interprètes nous livrent également dans ce CD une adresse à « Louise la rouge ». Écrite par Raphaelle Legrand (professeure à la Sorbonne) et Monique Surel-Tupin, en 2005, à l’occasion du 100e anniversaire de la mort de Louise Michel, elle se chante sur l’air de la Makhnovtchina, repris du Chant des partisans de l’Amour.

La troisième et dernière agréable surprise de ce recueil nous est offerte par une écriture et une composition, inédites, dont le titre – Les Nouveaux Mousquetaires – est également le titre de l’album. Première composition commune des deux auteur·e·s-compositeur·e·s, ce chant appelle à une reconnaissance des nouveaux mouvements qui, dans les rues et sur les places, aujourd’hui, croisent le fer avec les puissants: pour la liberté, la justice sociale et contre un système financier en dislocation.

Merci à l’ami lyonnais Jean S. de nous avoir permis de découvrir ces deux interprètes et cette chanson antimilitariste et internationaliste allemande, contemporaine de la Commune de Paris 1871.

La mélodie utilisée pour Ich Bin Soldat est celle de la chanson populaire française Te souviens-tu?, de Joseph-Denis Doche (1766-1825), écrite en 1817. C’est d’ailleurs ce même air qui sera repris pour la chansonParis pour un beefsteak, écrite durant le Siège de Paris par Emile Deureux. Le texte de cette chanson aux consonances patriotiques fut publié pour la première fois le 15 octobre 1870, dans le journal de Blanqui, La Patrie en danger.

D’un côté, une chanson clairement antimilitariste qui appelle également à la fraternité entre les peuples et, de l’autre, une chanson qui proteste contre la capitulation devant une invasion militaire étrangère.

Cette proximité artistique de chansons qui ne dénoncent pas exactement la même chose reste cependant intéressante à signaler dans un contexte où le chauvinisme et le militarisme ont tendance à dominer sur toute autre considération.

Les Nouveaux Mousquetaires est paru en 2011 chez Jump Up Productions, ce label allemand produit et distribue des artistes et de la musique engagée, comme on disait à une certaine époque.

Le disque de Blandine Bonjour et Bernd Köhler comporte 13 titres: Che Sara, Les Nouveaux Mousquetaires, Ich Bin Soldat, Vitti Na Crozza, Kardesin Duymaz, Les Feuilles Mortes, Le Deserteur, A Vava Inouva, Wir Sind Viele, La Semaine Sanglante, L'Internationale, Louise Michel, Bread And Roses.

Pour les amateurs, le CD peut être commandé directement auprès de Blandine Bonjour, au prix de 15 $ à l’adresse suivante: blanjour@web.de

(pdf, 104.8 kB)

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