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Billet de blog 21 nov. 2020

Rue de la Commune

Un collectif de trois femmes a entrepris de développer un site Internet dédié à la Commune de Paris et à son actualité, à travers diverses formes d’expression. Anouk Colombani, une des initiatrices de ce média numérique a répondu à nos questions.

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FAISONS VIVRE LA COMMUNE (FVLC): Peux-tu nous parler des raisons de la création de ce média en ligne consacré à la Commune ?

ANOUK COLOMBANI (A.C.): J’anime des ateliers philo, c’est mon travail au quotidien et le doctorat de philosophie que j’ai présenté sur les pratiques de réconciliation nationale m’a amenée à travailler sur le lien présent, la mémoire populaire, la mémoire disparue ou oubliée. Et il y a environ un an et demi, le thème de la Commune de Paris a commencé à faire sens. Nous avons commencé à lire plus activement sur cet événement, à nous y intéresser beaucoup plus. Par le biais de l’histoire familiale entre autres, cet événement a toujours été présent. Le fait que les 150 ans de la Commune commencent à se profiler nous a convaincues à engager un travail sur une espèce de création sonore avec l’objectif que ces éléments puissent être utilisables avec ou pour des enfants. Et aussi pour celles et ceux qui ne s’étaient pas encore intéressé·e·s de près à cette histoire.

J’estime que, pour être actif aujourd’hui politiquement, il faut ressaisir la mémoire des choses. Étant investie syndicalement, je trouve que le syndicalisme manque cruellement de mémoire et que tout ce qui touche de près ou de loin à la Commune de Paris devrait faire partie intégrante de la mémoire des syndicalistes. Les débats et les pratiques initiés alors, même avec un décalage historique important, dessinent encore la façon dont on peut fonctionner.

Mes comparses : il y a Hélène Maurel, qui est dessinatrice. Elle a produit de nombreuses illustrations pour enfants et elle fabrique aussi des affiches politiques. Et il y a une chanteuse, Mymytchell, qui écrit de la chanson à texte et de la chanson engagée.

FVLC: C’est le site qui a permis de fédérer les envies et les savoir-faire des unes et des autres?

A.C.: Le site, c’est la mise en lumière de la matière qui avait déjà été accumulée pendant une année. L’idée n’est pas venue de nous; au départ, c’est quelqu’un qui suivait Mymytchell qui lui a conseillé de créer un site pour mettre en valeur ses différentes créations.

Notre approche principale a consisté à s’intéresser à un métier féminin – en l’occurrence les blanchisseuses – et à nous focaliser, dans un premier temps, sur le thème du travail, plutôt que sur celui des combats armés, et sur les femmes plutôt que sur les hommes. Cela a nécessité beaucoup de recherches de notre part, car ces deux approches ne sont pas les plus documentées. L’histoire de la Commune est avant tout très masculine et très axée sur les combats, beaucoup moins sur la question du travail et l’organisation des travailleurs, et encore moins sur celle des travailleuses. D’un côté, nous partageons nos recherches et, de l’autre, nous exposons les retours variés que nous avons de la part de gens très divers chez qui résonne la Commune. Le spectre est très large. Récemment Mymytchell a accueilli un supporter d’un KOP1 de supporters de l’OM, dont le local était situé rue Auguste-Blanqui à Istres et qui s’était inventé une filiation avec la Commune de Paris. On a obtenu des témoignages de la manifestation du centenaire et les petites castagnes entre les trotskistes et les libertaires. Il y a pas mal de retours, sans compter les livres, les brochures qui sortent des greniers de machin ou d’untel. C’est une espèce de bric-à-brac, de fouillis.

FVLC : Il s’agit d’une mémoire à plusieurs tiroirs...

A.C.: Toutes ces recherches et tous ces retours nous permettent de préparer des actions sur l’année scolaire avec des enseignants autour des 150 ans de la Commune. Et le site nous permet de montrer nos recherches et nos créations et de discuter avec des interlocuteurs avec qui on pourrait monter des ateliers philosophiques populaires où se joueraient les débats politiques actuels et les débats de l’époque. Nous visons des interventions plutôt dans les quartiers populaires, car c’est là où il y a le plus d’intérêt de faire résonner ces débats.

Ces différentes démarches sont accompagnées d’enquêtes. Par exemple sur le fait que, dans un certain nombre de villes, il existe un quartier entier dont les noms de rues sont tous ceux des communards. Ou pourquoi, dans telle autre ville, ce phénomène n’est pas du tout présent.

FVLC : Peux-tu nous présenter les différentes rubriques de Rue de la Commune?

A.C.: Il y a une première rubrique autour de la création proprement dite. C’est entièrement imaginaire.Ensuite, on a développé une rubrique que nous avons nommée «déambulations», constituée de photographies, de souvenirs, d’échos, de réflexions très diverses. Nos fameuses blanchisseuses font également l’objet d’une rubrique qu’on a appelée «les blanchisseuses invisibles» puisque nous nous sommes aperçues qu’il n’existait aucune synthèse historique sur ces femmes et leur activité, ce qui nous a paru assez étonnant. Il existe quelques travaux épars, mais aucune étude d’ensemble. Ce sont des comptes rendus de recherches qui alimentent cette partie du site à la fois sur les blanchisseuses, mais également sur d’autres métiers féminins et sur l’implication syndicale et ouvrière des femmes durant cette période. Et puis il y a la rubrique «chansons» où nous développons des réflexions sur les chansons communardes, autant celles d’avant que celles de pendant et après la Commune. Pour alimenter cette rubrique, on retrouve des enregistrements ou on fait réenregistrer des «goguettes» par différentes personnes. Avec Mymytchell, cela nous permet de développer nos réflexions sur la chanson comme art populaire et comme mémoire populaire.

FVLC: Dans le projet de Faisons vivre la Commune!, la chanson occupe également une place de choix, à côté du cinéma et du théâtre, dans les programmations pour le printemps 2021...

A.C.: Oui, avec la chanson on est directement dans la transmission et dans les questionnements sur la disparition de la chanson populaire. Celle qui n’est pas «mangée» par l’industrie, qui ne soit pas orientée selon les prétendus besoins de celles et ceux qui l’écoutent. C’est également ce qui est intéressant dans notre démarche, c’est d’aller chercher comment les chansons et les mélodies étaient connues au temps de la Commune. Nous remontons même à 1848, autre événement révolutionnaire encore moins connu que la Commune de Paris. C’est un fil passionnant à tirer, y compris avec le centenaire et tous ces chanteurs qui ont disparu après et qui sont aussi les derniers à avoir fait des enregistrements des chansons de et autour de la Commune de Paris. Aujourd’hui, à part le groupe Les Amis de ta femme au début des années 2000, il existe très peu de reprises des chansons communardes.

FVLC: Un des derniers grands interprètes, qui a disparu en 2018, c’est Marc Ogeret.

A.C. : Ses enregistrements vont des années 50 aux années 70. Ça date un peu et en même temps on s’aperçoit qu’au sein des mouvements sociaux les airs et les paroles de ces chansons ne sont pas inconnus et qu’une tradition demeure. Y compris auprès de très jeunes gens qui connaissent quelques airs de la Commune, beaucoup plus que des chansons de Mai 68.

FVLC: Les paroles des chansons de la Commune ont certainement une portée plus universelle...

A.C. : Et pourtant, ce qui reste intrigant, c’est la présence dans ces chansons de la Commune de gens, de lieux, de circonstances dont la signification, pour les gens qui les chantent aujourd’hui, est loin d’être évidente. Ce qui me semble important, c’est que ces chansons portent en elles une fracture que la société n’a pas réglée. C’est en cela qu’elles sont universelles parce qu’elles résonnent parfaitement avec l’époque actuelle. D’ailleurs, parmi les gens qui nous écrivent, il y a des Italiens, des Mexicains qui se retrouvent dans cette fracture, sans cesse renouvelée par la répression plus ou moins dure, suivant les pays, des mouvements sociaux.

L’absence de la Commune dans les programmes d’histoire en dit long aussi sur cette fracture. Et la propagande anticommunarde est toujours très vivace ; même chez nombre d’historiens qui s’intéressent à l’événement les critiques sur l’organisation sont nombreuses. Il y a un discours ambiant globalement négatif. Alors que, quand on lit les écrits des communards, cela ressemble tellement à ce qui se passe aujourd’hui dans les mouvements sociaux que je ne vois pas bien l’intérêt d’aller juger 150 ans après leurs faits et gestes. Sur le site on recontextualise, pour mieux parler de leurs débats et de leurs questionnements. Ce qui nous intéresse, c’est que, dans des contextes tout à fait différents que sont les luttes actuelles, on est amené à retrouver les mêmes débats, les mêmes questionnements sur la démocratie et la façon de l’organiser. Ce sont les mêmes ressorts d’émancipation politique. Aujourd’hui, par exemple si on crée une coopérative, on retrouve exactement les mêmes débats sur les salaires avec la même complexité. C’est vraiment cela qui nous intéresse, tous ces aspects très concrets que nous aimerions bien mettre en chanson.

(1) Un kOP est une tribune où se regroupent les supporteurs les plus actifs d'un club de football.

Le site : ruedelacommune.com

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