Hirak en Algérie. L’invention d’un soulèvement.

Paru, hélas, 15 jours avant le début du confinement généralisé du printemps 2020 et la fermeture des librairies, Hirak en Algérie, l’invention d’un soulèvement (1), n’a pas encore connu le retentissement ou à tout le moins l’intérêt qu’il mériterait de susciter auprès d’un large public.

Les seize contributions réunies dans ce volume, sous la direction de Omar Benderra, François Gèze, Rafik Lebdjaoui et Salima Mellah, rendent compte des 10 premiers mois du soulèvement démocratique, surgit à partir de la fin du mois de février 2019 en Algérie. Mois pendant lesquels, chaque vendredi, des millions d’Algériens envahirent pacifiquement les rues des villes pour exiger le départ du régime et de ses dirigeants corrompus ; pour mettre fin à cette coupole mafieuse, organisée autour de l’armée et des services de sécurité, qui gangrène le pays depuis plus de trente ans et en confisque à son propre profit l’essentiel de la rente pétrolière.

Chercheurs, universitaires, journalistes, avocats, économiste ou ancien militaire se sont donc retrouvés autour de ce projet d’écriture collectif, à la fois varié dans ses expressions et dans les expériences de différentes générations. Quatre femmes en font partie, dont une universitaire et trois journalistes algériennes (2).

Le recueil est organisé en trois grandes parties. Les premières contributions reviennent sur l’histoire récente de l’Algérie et les raisons qui ont amené au déclenchement du hirak. Les auteurs reprennent par le menu le déroulement de la « sale guerre » des années 1990, la profondeur de la corruption du régime à tous ses niveaux et le simulacre de démocratie. Ils reviennent également, de façon très documentée, sur le profond mépris des dirigeants algériens pour leur propre peuple et comment des trésors de perversion et de manipulation ont été développés pour le museler et le surveiller, avec la mansuétude de la « communauté internationale » en prime, grâce à une véritable industrie de la désinformation à l’intérieur, comme à l’extérieur.

Cette première partie s’achève sur la contribution de Ahmed Selmane qui rappelle que l’insurrection « n’est pas tombée du ciel » et que les « accumulations lentes et silencieuses (…) finissent par donner des fruits. » Et de citer très opportunément un discours de Hocine Aït-Ahmed, tenu en mars 2012, qu’il est tentant de reprendre ici : « Casser le mur de la peur. C’est ce qu’on fait les familles de disparus depuis des années en bravant la répression et les interdits. C’est ce qu’on fait les avocats qui les ont soutenues et aidées à porter leur combat dans toutes les arènes nationales et internationales. C’est ce qu’on fait les familles de victimes du terrorisme. C’est ce qu’on fait les jeunes de Kabylie en 2001. C’est ce qu’on fait les jeunes de Gardaïa. C’est ce qu’on fait les jeunes de Ouargla. C’est ce qu’on fait les jeunes des Aurès. C’est ce qu’on fait les jeunes de l’Oranie. C’est ce qu’on fait les jeunes de Constantine. C’est ce qu’on fait les femmes de Hassi Messaoud traquées et violentées qui ont osé défier la loi de l’omerta. C’est ce qu’on fait les syndicats autonomes qui ont osé construire des rapports de force en faveur des travailleurs, depuis des années. C’est ce qu’on fait certaines associations… Et tous ces quartiers d’Algérie rendus furieux par l’exclusion et la hogra(3)… Et ces bataillons de harragas(4)… Et même si cela n’a pas fait tomber le régime, cela a participé. A mettre en évidence ses tares et ses faillites. Il manque pourtant à toutes ces résistances à l’injustice, à la violence et à l’oppression un ancrage social plus large. Il leur manque l’aide et le soutien de médias libres et crédibles. Il leur manque de de se voir et de savoir ce qui les lie et ce qui les sépare et comment ne pas tomber dans les pièges de la division, de la dispersion et de la diversion… »

La seconde partie regroupe des reportages pris sur le vif, des témoignages « à chaud » et des entretiens. C’est la partie la plus vivante de l’ouvrage au sens de l’immersion dans le mouvement, comme dans les tentatives du pouvoir de s’en emparer puis de tenter de le discréditer. La dizaine de contributions qui la composent montrent bien l’irrésistible vague populaire, la détermination des manifestant·e·s, la co-existence de différentes revendications sociales et/ou nationales. Tout ce qui a fait, avant l’interruption des manifestations, à la mi-mars 2020, pour cause de pandémie, la force et les premiers succès de ce mouvement pacifique.

A l’instar d’autres soulèvements « spontanés » comme la Commune de Paris ou les événements révolutionnaires de mai-juin 1968, toujours à Paris, les débuts festifs et l’inventivité des manifestant·e·s en matière de slogans et de chansons signent là encore la profondeur de la colère mais aussi l’espoir porté par ce mouvement auquel ont adhéré très rapidement des catégories très différentes de la population.

Deux contributions, l’une sur Constantine et l’autre sur Oran, nous donnent à voir et comprendre la profondeur de cette mobilisation au sein de la population à travers des expériences autres que celles d’Alger, beaucoup montrées et analysées.

L’implication des artistes (chanteurs, graphistes, plasticiens), dès les premiers jours du hirak, a été décisive, tant en Algérie en soutien aux manifestations du mardi et du vendredi, qu’à l’extérieur popularisant avec force l’élan démocratique. Le développement du livre sur la chanson est symptomatique de la façon dont ce mouvement a gagné très rapidement en puissance, comme une vague démultipliée par le Web et les réseaux sociaux (cf. encadré).

Le passage sur les pancartes et les banderoles est également nourrit par l’inventivité, l’humour et la lucidité des manifestant·e·s.

Une autre contribution montre aussi comment ce mouvement a retrouvé le fil de l’histoire du pays avec la lutte anti-coloniale en se réappropriant les héros de la lutte de libération. Pour les plus jeunes manifestants, le hirakagit comme une « seconde libération ».

« Le hirakest aussi une passation mémorielle et générationnelle. Les mots d’ordre disent bien son enracinement dans le passé révolutionnaire (…) Sur des banderoles géantes : « 1962, indépendance du sol, 2019, indépendance du peuple ».

« A Constantine, des manifestants scandent « Algérie libre et démocratique » puis entonnent des chants patriotiques. La devise de la guerre de la guerre de libération, « Un seul héros, le peuple », devient le mot d’ordre des manifestants francophones. Comme si les marcheurs disputaient leur part de cet héritage héroïque aux généraux qui portent sur leur poitrine les breloques d’un héroïsme de pacotille. » (5)

Une bataille moins visible et plus souterraine s’est déroulée sur les réseaux sociaux où, aux informations et mots d’ordre des activistes, répondaient, comme en écho, la désinformation des « mouches électroniques » de la police politique du régime. Cette contribution, qui clôt la seconde partie, montre bien comment le pouvoir a tenté – assez vainement d’ailleurs – d’introduire de la diversion et de la division sur les réseaux sociaux et les parades trouvées par les activistes et les manifestant·e·s.

La troisième et dernière partie de Hirak en Algériepropose plusieurs analyses sur les réactions du régime face au hiraket s’achève sur l’irruption de ce mouvement sur la scène internationale.

La crise sanitaire internationale, qui a brutalement interrompu la vague irrésistible du hirak, à partir de la mi-mars 2020, a cependant créé une situation nouvelle en Algérie, comme dans tous les pays où la protestation populaire gagnait en intensité (Hong-Kong, Chili, entre autres).

Divine surprise pour le pouvoir mafieux en place, la pandémie du Covid-19 a été mise à profit pour renforcer la répression et ce à l’abri de l’attention et des regards gênants de la presse étrangère. Plus d’un millier d’opposants sont actuellement emprisonnés et les arrestations d’activistes ou de porte-voix du soulèvement se succèdent sans discontinuer, depuis le mois de mars, sous les prétextes les plus divers. Des dizaines de personnes ont été convoquées, ces dernières semaines, par les services de sécurité pour des publications sur les réseaux sociaux.

L’expérience du hirakdemeure et pourra difficilement être effacée par les généraux. De nouvelles formes de protestation prennent le relais sur les ondes ou par le biais des réseaux sociaux, comme, très récemmentRadio Corona. Le goût de la liberté et l’aspiration à un régime démocratique finiront, tôt ou tard, par l’emporter.

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(1) La Fabrique éditions, 2020, 296 pages. 16 euros.

(2) Zineb Azouz, universitaire ; Abdelghani Badi, avocat ; Houari Barti, journaliste ; Omar Benderra, économiste ; Amine Bendjoudi, photographe et scénariste ; Hocine Dziri, journaliste ; José Garçon, journaliste ; Hadj Ghermoul, premier détenu d’opinion du Hirak ; François Gèze, éditeur ; Rafik Lebdjaoui, journaliste ; Hocine Malti, consultant pétrolier ;Hassina Mechaï, journaliste ; Mohamed Mehdi, journaliste ; Salima Mellah, journaliste ; Ahmed Selmane, journaliste ; Habib Souaïdia, ancien militaire, réfugié politique en France.

(3) Le mépris affiché des dirigeants envers le peuple algérien.

(4) Les migrants.

(5) Page 131.

 

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