Le langage est-il un instrument de domination?

Les règles de la langue ne nous apparaissent pas comme des instruments de domination car nous les avons apprises dès l’enfance. Cependant, d’où viennent ces règles ? Qui les édicte ? Une connaissance de l’histoire de la langue française concernant la question du genre permet de comprendre en quoi le langage peut être un instrument de domination, mais aussi d’émancipation.

Cet article est la suite d’une intervention faite aux journées académiques de Versailles le 13 juin 2019 par F.Bernard et Héloïse Facon, professeures de philosophie en lycée, sur une demande de l’inspectrice Mme Szpirglas.   

Le langage peut être défini comme la capacité universelle d’utiliser et de créer un système de signes permettant d’exprimer des pensées et de transmettre un message. Il est donc bien au premier abord un instrument: le moyen par lequel nous allons nous exprimer et communiquer avec autrui. Cependant, lorsque nous l’utilisons, nous n’avons pas l’impression d’être dans un rapport de domination, de dominer ou d’être dominé.e par quiconque ni par un système d’oppressions. Pourtant, le langage et son utilisation dans la parole sont bien soumis à des règles. Ces règles ne nous apparaissent pas comme des instruments de domination car nous les avons apprises dès l’enfance et que nous les appliquons quotidiennement. Cependant, d’où viennent ces règles ? Qui les édicte ? Qui choisit comment et qui parle ? L’universalité du langage est-elle un gage de sa neutralité ou un masque d’une subjectivité genrée ? Une connaissance de l’histoire de la langue française concernant la question du genre permet de comprendre en quoi le langage peut être un instrument de domination, mais aussi d’émancipation.

I) La langue reflète la domination masculine présente dans notre société.

A) Comment prendre conscience du sexisme dans la langue française  ?

Exercices à proposer aux élèves :

1/ Réécrivez ces deux textes en changeant le genre de tou.te.s les personnages :

1. « Le policier a été accusé de crime passionnel. Ses compères disaient pourtant que c’était un homme facile, un bon chef de famille. « Ce n’est pas un voyou, c’est un bon gars ! ». « Un maître pour toutes les femmes du commissariat, un bon cuisinier lors des repas de fêtes », affirma son chef sur un ton fraternel. Il est vrai que ce professionnel était un homme public : dans un autre temps, il aurait été courtisan du roi; aujourd’hui, il était commandant et un grand ami du préfet. Mais il n’avait jamais tenté de devenir un homme politique, même si, petit garçon, il avait rêvé d’être premier ministre ou chef d’Etat. Auteur d’un guide sur “être soldat dans l’armée”, sa première carrière, il aurait pourtant pu devenir un grand homme.»

2. « Mademoiselle Sophie était la fée du logis. Elle n’avait pas de femme de ménage ni de nourrice : du matin jusqu’au soir, elle s’occupait seule de ses six enfants. Quand arrivait l’heure des mamans, elle courait de classe en classe à l’école maternelle. On lui prêtait des talents de grande couturière. Certaines disaient que c’était une femme de mauvaise vie, une chipie, une mégère ou une putain, selon les interprétations, malgré son côté “garçon manqué”. Elle avait pourtant un nom d’épouse, mais le cachait car elle ne voulait pas apparaître comme une femme au foyer. »

2/ Extrait d'un communiqué de l'Académie française : de qui parle ce communiqué ?

« Le Secrétaire perpétuel et les membres de l’Académie française ont la tristesse de faire part de la disparition de leur confrère, Chevalier de la Légion d’honneur, Commandeur des Arts et des Lettres, décédée le 6 février 2015, à Paris, dans sa quatre-vingtième année. »

3/ Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Pourquoi ?

1/  a) Le terme “policière” existe-t-il? Le “crime passionnel” désignait dans l’article 324 du code pénal de 1810 certaines « excuses » pour le meurtre commis « par l’époux sur l’épouse »: cette notion n’existe plus dans le droit français pénal aujourd’hui, et il ne s’appliquait qu’au meurtre de la femme par le mari! “Compère” semble avoir pour équivalent “commères” mais cela n’a pas exactement le même sens, puisque commère a une connotation péjorative et renvoie plutôt à une femme qui fait des commérages. Un “homme facile” a une connotation méliorative tandis que l’expression symétrique “femme facile” renvoie à une prostituée. Le terme “VoyouTE” existe dans certains dictionnaires mais ne s’emploie pas beaucoup dans le langage courant. Une “garce” n’a pas le même sens que le terme “gars” au féminin, puisqu’il connote l’idée de mauvaises moeurs, là où le terme “gars” n’a pas de connotation. Le terme “maîtresse” existe mais il a une connotation sexuelle. La cuisinière désigne d’abord un meuble en français, alors comment appeler une femme dont le métier est de faire la cuisine1 ? CheFFE se met au féminin, mais faut-il préférer le terme “cheftaine”? “Professionnelle” au féminin renvoie à nouveau à la prostituée, comme “femme publique” (qui serait l’équivalent d’”homme public”) et être “courtisane” du roi n’a rien à voir avec être “courtisan”. Faut-il féminiser “commandantE” ou garder le terme du grade? Une “grande amie” est une expression qui à nouveau a une connotation sexuelle. Le terme “préfètE” renvoie à la femme du préfet dans le dictionnaire et non à une femme qui exercerait cette fonction. Une “femme politique” n’a pas le même sens2 qu’un “homme politique”, qui est une expression consacrée. En France, nous avons eu une seule “première ministre”: faut-il accorder l’adjectif? Il en va de même pour toutes les fonctions politiques, et notamment celle de “chefFE d’Etat”. Les débats sont nombreux sur le terme “autrice” ou ”auteure”, nous y reviendrons plus tard. “SoldatE” pose le problème du métier et du grade militaire. Enfin, une “grande femme” est une expression qui n’a aucun sens en français, et révèle quelque chose de notre concept de l’histoire de France.

1/ b) L’équivalent de “Mademoiselle” est “damoiseau”3 mais il n’est jamais utilisé dans le langage courant. La “fée du logis” est une expression qui n’a aucun équivalent au masculin. Peut-on dire un  “homme de ménage” ou faut-il parler de “technicien de surface”? La “nourrice” n’a absolument aucun équivalent, tant les hommes n’ont jamais rempli cette fonction d’éducation et de care dans l’histoire française. L’”école paternelle” pourrait-elle exister? De même que “l’heure des papas”? Un “grand couturier” est une expression qui a une connotation différente qu’”une grande couturière” puisqu’elle renvoie à un statut social et professionnel valorisé. Un “homme de mauvaise vie” n’existe pas en français. Il est également difficile de trouver un équivalent pour une “chipie” et une “mégère”. “Gigolo” pourrait être l’équivalent de “putain”, ou on pourrait employer l’expression contemporaine plus neutre et large “travailleur du sexe”. Une “fille manquée” aurait l’équivalent “femmelette” pour un homme, mais ce terme, alors même qu’il désigne un homme, est péjoratif pour les femmes. Le “nom d’époux” n’a aucun référent dans le réel, donc aucune expression n’existe au masculin. Un “homme au foyer” est une expression qui commence à émerger.

2/ Etrangement rédigé au masculin, ce communiqué parle pourtant d’Assia Djebar.

3/ Bilan: certains mots n’ont pas de féminin ou de masculin. 

  • Des expressions laudatives n’ont pas d’équivalent au féminin (grand ami, grand homme,...).
  • Des noms de métiers qui sont pourtant exercés par des femmes aujourd’hui n’ont pas de féminin, ou leur féminin est encore très peu employé (cuisinier, policier, pompier, soldat, préfet, commandant, chef, premier ministre, auteur).
  • Des mots qui connotent la violence n’existent qu’au masculin: voyou, assassin, bourreau, monstre. 
  • Beaucoup d’expressions péjoratives n’existent que pour les femmes, et n’ont pas d’équivalent au masculin : une peste, une greluche, une “Marie couche-toi là”, une gourde, une furie, etc., 
  • Des termes censés correspondre à la vocation naturelle des femmes n’ont pas d’équivalent masculin : en lien avec la maternité4 ou le travail domestique.
  • De nombreux mots n’ont pas le même sens au masculin et au féminin (maîtresse, professionnelle, femme facile, femme publique, courtisane, grande amie, grand couturier). En changeant de genre, le mot peut changer de sens. Des mots en apparence synonymes ne le sont pas réellement. Le mot féminin est péjoratif et il a souvent une connotation sexuelle, contrairement à l’équivalent masculin. Marina Yaguello note que les dissymétries sémantiques et morphologiques jouent toujours au détriment de la femme: “langue du mépris”5


B) Pourquoi la langue française est-elle sexiste ?

C’est le résultat d’une décision politique consciente. La langue française n’a pas toujours été sexiste. C’est l’Académie française qui a décidé de masculiniser la langue. Avec la création de l’Académie française par Richelieu en 1635, il s’agit de standardiser le français, d’inventer une norme unique. Sur le terrain idéologique, cela correspond à une période de guerre contre les femmes, qui s’est menée aussi le terrain de la langue. Eliane Viennot parle d’un processus de masculinisation du français entre le XVIIème et le XIXème siècles. Cette volonté d’exclusion des femmes a pris des formes concrètes, par exemple l’adoption de quotas pour limiter leur présence. Par exemple, au XVIIIème siècle, l’académie de peinture et de sculpture n’acceptait que quatre femmes dans ses rangs. L'Académie française n'accueillera ainsi sa première femme, Marguerite Yourcenar, qu'en 1980, citée comme “romancier”. On peut faire une rapide chronologie de cette exclusion des femmes dans les différents aspects de la langue française.

1/ La masculinisation des règles d’orthographe et de grammaire

Le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin. La règle de grammaire “le masculin l’emporte sur le féminin” a longtemps coexisté avec d’autres règles. Jusqu’au XVIIème siècle, il y avait plusieurs règles d’accord en concurrence :

  • l’accord de proximité : accord avec le substantif le plus proche. Exemples :« afin que ta cause et la mienne soit connue de tous », écrit Ronsard en 1563 dans Epître à la Response aux injures et calomnies.“surtout j’ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières”, écrit Racine, dans Athalie, en 1691. Agrippa d’Aubigné écrit : «Portant à leur palais bras et mains innocentes» (Les Tragiques III, 203). Et encore au XVIIe chez Racine : «Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle» (Athalie). Cette règle se rencontre en grec ancien et en latin, de même qu'en ancien français.
  • l’accord de majorité: avec celui qui exprime le plus grand nombre: “les enseignantes et enseignants du premier degré sont présentes lors de la fête de l’école”.
  • l’accord de choix: accord selon le bon vouloir du locuteur.

En 1647, douze ans après la création de l’Académie française, un de ses membres, Claude Favre de Vaugelas, préconise que le masculin l’emporte en grammaire au motif que « le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble » (Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire). Scipion Du pleix en 1651 écrit également: “parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif”. Un siècle plus tard, en 1767, le grammairien Nicolas Beauzée, autre membre de l’Académie française, écrit que : « le genre masculin est réputé plus noble que le genre féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle »6. En 1847, Nicolas Bescherelle confirme : “le masculin est plus noble que le féminin”. 

La domination du masculin ne s’est imposée qu’à la fin du XIXème siècle. C’est en 1882 que l’État tranche en faveur du masculin, lorsqu’il rend l’école publique obligatoire. La règle de grammaire officielle devient celle qui est restée en vigueur dans les manuels scolaires jusqu'à aujourd'hui : "le masculin l'emporte sur le féminin". En conséquence, il faut écrire :"les hommes et les femmes sont beaux".

L’idée que le masculin serait neutre s’est diffusée au XXème siècle, lorsqu’il était moins acceptable d’affirmer la supériorité du mâle sur la femelle. «Le masculin est le genre indifférencié» écrivent les grammairiens Wagner et Pinchon. On parle aussi de “genre par défaut”, de “genre non marqué” ou de “genre extensif”. 

Mais il n’y a pas de neutre: en français, la langue nous oblige à genrer le sujet.  Un mot est soit masculin, soit féminin. L’usage du masculin est le résultat d’un préjugé, d’après lequel le genre masculin serait le plus noble. Le masculin est censé représenter toute l’espèce humaine, mais ce n’est jamais le cas pour le féminin. La neutralité dissimule en réalité un postulat de supériorité.

Ainsi, Bernard Cerquiglini parle de “tradition misogyne” de l’académie française. Plus qu’au sexisme, c’est au conservatisme que Marina Yaguello attribue la difficulté de la formation des féminins : «La France a une lourde tradition d’académisme, de purisme et de contrôle sur la langue. Cette situation, on le sait, date de la création de l’Académie française. La question des noms d’agent illustre parfaitement, la grammaire historique nous le montre, le contraste entre la langue pré-académique et la langue post-académique»7.

2/ La masculinisation du lexique

Les grammairiens du XVIIème siècle ont combattu les noms féminins désignant des métiers et des fonctions prestigieuses, jugés trop nobles pour être exercées par des femmes. Les travaux d’Eliane Viennot8 font connaître d’anciens termes qui sont inutilisés aujourd’hui: ambassadrice,écrivaine, procureuse, jugesse, jongleresse, peintresse, unE aigle, philosophesse, cheffesse, professeuse, prud’femmes, médecine ou médecineuse. Autrice est aussi vieux qu’actrice et est formé exactement comme « amatrice » ou « spectatrice ».

Tous ces termes ont donc été combattus. Ces mots présents dans le français ancien disparaissent, car les académiciens estimaient que ces métiers devaient être réservés aux hommes. Sylvain Maréchal écrivait dans son « projet d’une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes » en 1801: « Pas plus que la langue française, la raison ne veut qu’une femme soit auteur. Ce titre, sous toutes ses acceptions, est le propre de l’homme seul. » Et Louis-Nicolas Bescherelle, dans sa Grammaire nationale, en 1834:

« Quoiqu’il y ait un grand nombre de femmes qui professent, qui gravent, qui composent, qui traduisent, etc., on ne dit pas professeuse, graveuse, compositrice, traductrice, etc. mais bien professeur, graveur, compositeur, traducteur, etc., par la raison que ces mots n’ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions. » (Louis-Nicolas Bescherelle, Grammaire nationale, 1834) 

Ils ne font pas la guerre au féminin “boulangère” ou “servante”, mais seulement aux activités qu’ils considèrent être leur chasse gardée. Les métiers moins valorisés socialement n’ont jamais été privés de leur féminin lorsqu’ils en avaient. Par exemple, le gastelier et la gastelière sont devenu.e.s le pâtissier et la pâtissière. Aujourd’hui, les académiciens disent qu’une ambassadrice ne peut être que la femme d’un ambassadeur et non une femme qui aurait pour métier d’être ambassadeur. Ils ne condamnent pas “avocate”, puisqu’il n’est pas permis pour une femme d’être une avocate à l’époque: on l’utilise au sens figuré (avocate d’une cause).

Ce sont des raisons politiques et non linguistiques qui ont justifié cette évolution de l’exclusion des termes féminins. Eliane Viennot écrit en effet : « Fermer l’université aux femmes, c’était fermer les professions prestigieuses qui dépendaient de diplômes universitaires. Il n’y a pas besoin de porter la guerre sur la question du nom, il suffit d’empêcher les femmes de devenir avocate, médecin, etc. Par contre, on n'a jamais pu empêcher une femme d’être autrice, il n’y a pas de règlement, il n’y a pas de diplômes pour devenir peintre, peintresse comme on disait à l’époque. [...] Sur ces professions, où ils ne pouvaient pas empêcher les femmes d’arriver par règlement, il y a eu une bagarre linguistique qui a été mise en place »9.

Ne pas donner les outils pour nommer les femmes, c’est un moyen de contribuer à la domination masculine. Marina Yaguello affirme ainsi: “ le dictionnaire est une création idéologique 10. Ce n’est “en aucun cas un inventaire neutre des mots de la langue. Si le choix des mots dignes d’y figurer est en soi révélateur, les définitions le sont tout autant”. Il est “l’instantané d’un moment culturel”, surtout politique pouvons-nous ajouter.

3/ Quel est l’homme derrière “l’homme”?11

Le mot “homme” est supposé inclure les femmes dans la langue française. Mais ce mot n'est pas l'équivalent de l'homo latin, qui voulait dire «être humain» (dans cette langue, le mâle humain se disait vir); dès le Moyen-Âge, il avait pris le sens de «mâle humain adulte». 

C'est l'Académie française qui l'a défini comme signifiant «les deux sexes» dès son premier Dictionnaire (1694), en contradiction absolue avec les usages de son temps, dans le cadre de ses efforts pour accroitre toujours davantage la puissance du masculin. En réalité, le mot « homme » dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen française a longtemps servi à écarter juridiquement les femmes du droit de vote. En anglais, on parle de “human right”.  Dès 1789, des femmes ont protesté contre ce terme: 

«Le 5 octobre dernier, les Parisiennes ont prouvé qu’elles étaient pour le moins aussi braves qu’eux. […] Remettons les hommes dans leur chemin et ne souffrons pas qu’avec leurs systèmes d’égalité et de liberté, avec leurs Déclarations de droits, ils nous laissent dans l’état d’infériorité – disons vrai, d’esclavage –, dans lequel ils nous retiennent depuis si longtemps.», Mme la M. de M…, Étrennes nationales des dames, fin 1789.

L'Ordonnance du 21 avril 1944 a dû spécifier que «les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes» et la Constitution de 1946 a dû le répéter: «La loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme».

Les rédacteurs de la Déclaration onusienne de 1949 voulaient écrire «Man Rights» et ce fut la seule femme présente, Eleanor Roosevelt, qui se battit pour qu'ils adoptent « Human Rights», afin de couvrir les droits des femmes. Le  Québec francophone traduit cette expression de façon plus inclusive en parlant de « Droits de la personne humaine ».

La majuscule censée faire la différence ne s'entend pas, et elle est bien souvent oubliée. C'est du reste un mythe récent. Dans les textes anciens, on ne la trouve que sur les couvertures (de livres, de brochures…) parce que l'usage était d'en mettre à presque tous les substantifs; dès les pages intérieures, le mot est en minuscules. Dans les textes récents, la majuscule spécifique n'est de rigueur que pour les textes parlant de ou publiés par l'association Ligue des Droits de l'Homme. Pour les définitions de homme et de droits de l'homme, elle n'a fait son apparition dans les dictionnaires qu'au cours des années 1960 (y compris celui de l'Académie). Elle correspond donc à une adaptation au nouveau contexte: les femmes sont désormais citoyennes, donc il convient de faire croire que le mot est valable pour elles aussi.

La LDH française ne veut pas changer de terminologie, mais l’Association marocaine des droits humains (AMDH) s’est créée d’emblée sur cette base en 1979. Amnesty international a changé de terme en 1998. Un collectif Droits humains pour toutes et tous revendique en France ce changement.12

4/ Le genre des mots

Cette réforme de masculinisation de la langue initiée par l’Académie Française a également modifié le genre de nombreux noms communs. Les termes péjoratifs ou passifs sont désormais associés au féminin (« la douceur »). Les termes actifs et valorisés sont plutôt masculins (« le pouvoir »). « L’erreur » qui se disait d’abord au masculin devient féminine. Désormais, on ne dira plus « la langage ». Jusqu’à Napoléon, « aigle » était féminin, du fait de sa finale en « e ». Mais Bonaparte voulait en faire son emblème, alors « aigle » devient masculin, car il doit être un symbole de pouvoir et de puissance. «Fourmi » en revanche, passera du masculin au féminin.

On peut se demander si la perception genrée des mots est un hasard de la classification nominale ou s’il s’y rattache des valeurs symboliques liées aux structures mentales, sociales et aux valeurs culturelles. Les linguistes en débattent. Selon Jakobson, le genre a une fonction métaphorique: il y a un symbolisme mâle ou femelle selon les objets. Par exemple, “la mort” est masculin en allemand. Au contraire, Fodor affirme que la formation de la catégorie du genre est due à des causes internes à la langue: l’évolution phonétique, le rôle de l’analogie. Au XXème siècle, Damourette et Pichon (Essai de grammaire de la langue française, 1911-1927) , ont cherché à établir des liens entre les qualités d’un objet et son genre grammatical selon les représentations genrées. Ils écrivent

“un moteur communique la puissance et l’action à toutes les machines sans force propre qui lui obéissent; ces machines, la balayeuse, la perceuse, la moissonneuse ne peuvent rien sans lui. Les noms féminins de toutes les machines outils sont particulièrement suggestifs. On dirait qu’ils ont pour prototype la pondeuse, c’est-à-dire la poule, être éminemment féminin, dont la fécondité foncière se manifeste par un acte indéfiniment répété”.  

Ils forment le concept de “sexuissemblance”. La langue reflète les mentalités selon eux: puisqu’elles sont sexistes, il est normal que la langue le soit aussi. Mais s’agit-il d’une justification?

Les stéréotypes de sexe sont des représentations schématiques et globalisantes qui attribuent des caractéristiques supposées « naturelles » aux filles/femmes, aux garçons/hommes, sur ce que sont et ne sont pas les filles et les garçons, les femmes et les hommes, sous-entendu « par nature». Les rôles de sexe sont les traits psychologiques, les comportements, les rôles sociaux ou les activités assignés plutôt aux femmes ou plutôt aux hommes, dans une culture donnée, à une  époque donnée. Les rôles de sexe sont une mise en pratique du genre. Le genre est le système de normes hiérarchisées et hiérarchisantes de masculinité/féminité. Ces normes sont différentes, construites en opposition, et valables dans une culture donnée, à une époque donnée. Ce système produit des inégalités entre les femmes et les hommes. Lorsqu’on affirme que la langue les reflète, cela n’implique-t-il pas aussi qu’elle peut aussi les combattre?

C’est bien parce que la langue est politique que la langue française a été infléchie délibérément vers le masculin durant plusieurs siècles. Ne pourrait-on pas l’infléchir vers un égalité des genres et des sexes?

C) Comment rendre la langue plus égalitaire ?

  • Une lutte qui ne date pas d’hier

D’abord du point de vue historique, Eliane Viennot montre que cet effort pour masculiniser le français a suscité des résistances. La diversité des règles d’accord a perduré jusqu’au XIXème siècle. En 1694, Madame de Sévigné accorde le pronom attribut avec le genre de la personne : 

« Madame, je suis enrhumé. 

— Je la suis aussi, me dit-elle. 

— Il me semble, Madame, que selon les règles de notre langue, il faudrait dire : je le suis. 

— Vous direz comme il vous plaira, ajouta-t-elle, mais pour moi, je croirais avoir de la barbe au menton si je disais autrement.»

Simone de Beauvoir aurait ainsi dû écrire: « On ne nait pas femme, on la devient. »

Au cours de la Révolution Française, les femmes demandent que cesse l’usage de la suprématie du masculin, en même temps qu’elles réclament le droit de vote. Requête des dames à l'Assemblée nationale, article 3 du Projet de décret adressé à la Législative, 1792 : « Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent être et sont également nobles ».

  • Peut-on atteindre l’égalité matérielle par la langue?

Cependant, si les femmes n’ont pas eu gain de cause au XVIIème et XVIIIème siècle, on peut se dire que la stratégie féministe ne doit pas commencer par le travail sur la langue. Si le langue ne fait qu’exprimer ou refléter les rapports de forces sociaux, il peut en effet paraître vain d’essayer de la changer. Ne faut-il pas d’abord changer la société et les mentalités et ensuite changer la langue? Peut-on agir consciemment sur des constructions inconscientes? Cette évolution peut-elle se faire d’elle-même ou nécessite-t-elle une action volontariste des locuteurs et locutrices, de l’Etat, des linguistes? Une minorité peut-elle décider de la façon dont la majorité doit parler? Qui décide de la façon dont on parle? La langue ne fait-elle qu’exprimer une structure sociale qui la dépasse ?  

En réalité, la langue est aussi un outil de résistance contre la domination. La langue peut être à la fois un reflet de nos représentations sociales, et un instrument pour les changer. Marina Yaguello affirme que  la langue est à la fois un miroir, qui représente et fixe les représentations de la société, et un principe actif qui alimente ces représentations. Le préjugé ou stéréotype social serait donc antérieur au langage, mais en même temps, il est recréé par le langage. “L’action volontariste” suppose aussi une évolution des structures mentales et sociales. Par exemple, Marina Yaguello raconte qu’en Norvège, “stortingsmann” (député) a été officiellement changé par “stortingsrepresentant” pour le rendre neutre (mann renvoyant à l’homme et representant étant neutre), mais les hommes sont restés majoritaires au parlement, donc si on parle d’une députée, il faut dire “femme stortingsrepresentant” aujourd’hui. On peut avoir l’impression que l’action sur la langue n’a aucun effet dans la réalité matérielle et que l’objectif du combat des inégalités doit se concentrer sur la réalité matérielle plutôt sur sur la langue.

Inversement, se saisir de la langue, la modifier pourrait permettre d’influer sur ces stéréotypes. La langue peut permettre de réinventer le réel. Les luttes politiques ont souvent un aspect linguistique. Se saisir des mots, c’est revendiquer non seulement un droit à la parole, mais aussi une vision du monde.

  • Des règles et un lexique non sexistes?

Exercice à faire faire aux élèves: proposer, en groupe, des règles d’orthographe et/ou des néologismes qui permettraient de rendre la langue française moins sexiste. 

Aujourd’hui, des féministes proposent une “communication inclusive”. La communication inclusive vise à réaliser une représentation égale des femmes et des hommes dans la langue. Elle ne se réduit pas à l’usage du point médian. Dire “Françaises, français” ou “chères clientes, chers clients” participe déjà de la communication inclusive. La revendication est ancienne: le philosophe John Stuart Mill en 1867 fait un discours à la chambre des Communes qui demande à ce que le mot de “man” soit remplacé par “person” dans la loi, dans le cadre de ses revendications féministes.

Le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes a réalisé un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotypes de sexe (signé par le ministère de l’éducation nationale). Il propose 10 recommandations pour une communication égalitaire. Nous en sélectionnons quelques-unes:

1) Éliminer toutes expressions sexistes

« chef de famille », « mademoiselle », « nom de jeune fille », « nom patronymique », « nom d’épouse et d’époux », « en bon père de famille »

2) Accorder les noms de métiers, titres, grades et fonctions

Le mot “autrice” a été redécouvert. Dire une “femme écrivain” plutôt qu’une écrivaine renforce l’idée que ce n’est pas normal. Cheffe s’accorde au féminin. Yvette ROUDY et Benoîte GROULT ont écrit une circulaire le 11 mars 1986 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre suite à la commission de terminologie afférente, créée par la ministre ; renforcée par la circulaire du 6 mars 1998. 

Le HCE soutient la réhabilitation de l’usage de la règle de proximité, qui consiste à accorder les mots avec le terme le plus rapproché

3) User du féminin et du masculin dans les messages adressés à tous et toutes 

La forme préconisée pour l’oral reste valide. Le point peut être utilisé alternativement en composant le mot comme suit : racine du mot + suffixe masculin + point + suffixe féminin. Le point a l’avantage d’être peu visible pour ne pas gêner la lecture, d’être le plus aisé pour les logiciels adaptés aux personnes malvoyantes, de faciliter l’écriture sur un clavier informatique et d’éviter toute connotation négative à l’inverse des parenthèses (indiquent un propos secondaire), de la barre oblique (connote une opposition), du E majuscule (peut laisser penser que seules les femmes sont désignées). Il prend également moins de place que le tiret, autre forme courante.

Il faut préférer vocabulaire “épicène”, c’est-à-dire un terme qui prend la même forme au masculin et au féminin: un.e élève, un.e membre, un.e fonctionnaire, etc.; ou les termes « englobants », désignant indifféremment une femme ou un homme: les enfants, les personnes, les êtres humains, le peuple, le public.

Privilégier l’expression « user du féminin » plutôt que « féminiser » la langue ou le langage, car le genre grammatical féminin existe déjà : il est simplement peu, ou plus usité. Le fait d’utiliser un verbe d’action comme « féminiser » sous-entend à tort que l’on transformerait la langue.

4) Utiliser l’ordre alphabétique lors d’une énumération

Cela permet d’éviter toute forme de hiérarchie et de galanterie. Ex: les femmes et les hommes, les conducteurs et les conductrices. Egalité femmes-hommes, les lycéennes et les lycéens, les sénateurs et les sénatrices.

5) Présenter intégralement l’identité des femmes et des hommes

6) Ne pas réserver aux femmes les questions sur la vie personnelle 

7) Parler «des femmes» plutôt que de «la femme», de la «journée internationale des droits des femmes» plutôt que de la « journée de la femme» et des «droits humains » plutôt que des «droits de l’homme»

Il est important de dissocier « la Femme » (le fantasme, le mythe, qui correspondent à des images stéréotypées et réductrices telles que la figure de « l’Arabe » ou du « Juif ») et « les femmes », qui sont des personnes réelles, aux identités plurielles, et représentatives d’un groupe hétérogène. « La Femme » est une représentation mentale produite par la société : l’expression suggère que toutes les femmes partagent nécessairement des qualités propres à leur sexe (douceur, dévouement, charme, maternité…).

8) Diversifier les représentations des femmes et des hommes

9) Veiller à équilibrer le nombre de femmes et d’hommes 

Pour un événement donné :

n Compter le nombre de femmes et d’hommes invité.e.s à s’exprimer (un outil : l’application Itcounts).

n Compter les temps de parole accordés aux femmes et aux hommes intervenant.e.s (un outil : le site arementalkingtoomuch.com ).

10) Former les professionnel.le.s et diffuser le guide

Le HCE encourage les organisations publiques, les collectivités, les services administratifs, les établissements d’enseignements supérieurs et, plus largement, toutes les organisations désireuses de formaliser leur démarche pour une communication non sexiste à signer la Convention d’engagement pour une communication publique sans stéréotype de sexe.

d) Qui fait la langue?

L’invention de nouvelles règles d’orthographe et de grammaire ainsi que de néologisme pose la question suivante: qui fait la langue? L’académie, les locuteurs et locutrices, l’Etat, les grammairiens experts? Et quel est le statut des règles de la langues: s’agit-il de normes sociales ou lois juridiques passibles de sanctions?

Exemple à travailler avec les élèves: Le député Julien Aubert a-t-il mérité sa sanction?13

En 2014, à l’Assemblée nationale, le député UMP Julien Aubert s’adresse à la présidente de séance PS Sandrine Mazetier en l’appelant « Madame le président », ce qu’elle corrige, mais il maintient, et accepte la sanction prévue par le règlement : une retenue sur son indemnité (il est privé du quart de son indemnité mensuelle, soit 1400 euros environ). Il a été soutenu par 140 députés de son parti (qui présentent un ultimatum au président de l’Assemblée, pour qu’il retire la sanction). Une pétition spontanée a recueilli plus de 36000 signatures. Faut-il être sanctionné.e par la loi pour une faute de langue? Mais s’agit-il seulement ici d’une faute de langue ou d’une parole sexiste?

On peut se demander si c’est à l’Assemblée nationale d’édicter les règles de la langue: les règles de la langue sont-elles du même ordre que les lois juridiques? N’y a-t-il pas des spécialistes de la langue à qui revient la tâche de choisir, formuler et garantir ces règles?

 En France, on pense souvent que c’est l’Académie française qui détient ce rôle. Mais en réalité, l’Académie française n’a plus aucune autorité officielle depuis l’avènement de la Vème République. En 1984, on souhaite ouvrir des professions aux femmes: Yvette Roudy, ministre des droits de la femme, a mis en place, en 1984, une Commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes, présidée par Benoîte Groult14. L’Académie proteste: c’est à elle de régir la langue et non à l’Etat! En réalité, elle n’a pas sorti de dictionnaire depuis 1936. L’Académie française n’a aucune expertise car elle ne comporte aucun linguiste, ni spécialiste de la langue. Ce sont des maisons d’édition spécialisées qui écrivent les dictionnaires (équipes composées de lexicographes, spécialistes de l’histoire de la langue, de la francophonie, de la phonétique) ainsi que des internautes bénévoles qui alimentent des dictionnaires collaboratifs en ligne. Aujourd’hui, l’Etat a mis en place différentes structures, comme la Délégation générale à la langue française et aux langues de France et la Commission d’enrichissement de la langue française.

De plus, nous avons vu que le dictionnaire est une “création idéologique” selon la formule de Marina Yaguello: en effet, quand il s’agit d’admettre de nouveaux mots, les dictionnaires peuvent faire des choix différents. Par exemple, le terme vegan fait d’abord son apparition dans le dictionnaire Hachette en 2012 puis Petit Robert et du Petit Larousse, éditions 2015. Le Petit Larousse a intégré “bolos” en 2016, avec un seul s.

Enfin, la courroie de transmission des règles de la langue, ce sont les personnes qui l’enseignent. En 2017, 314 membres du corps professoral s’engagent dans une tribune15 à ne plus enseigner que “le masculin l’emporte sur le féminin”. L’enseignement est en effet une position qui exige de transmettre, mais aussi de sanctionner et corriger la langue. 

“Nous déclarons enseigner désormais la règle de proximité, ou l’accord de majorité, ou l’accord au choix;

Nous appelons les enseignantes et les enseignants de français, partout dans le monde, à renouer avec ces usages;

Nous les appelons à ne pas sanctionner les énoncés s’éloignant de la règle enseignée jusqu’à présent;

Nous appelons le Ministère de l'Éducation nationale à donner à ses personnels et à ceux des établissements sous sa tutelle des instructions précises allant dans le même sens;

Nous appelons les professionnelles et les professionnels de la presse et de l'édition, les correcteurs et correctrices, les écrivaines et les écrivains à en faire autant;

Nous appelons les citoyennes et les citoyens francophones à en faire autant.”

S’agit-il d’un choix politique personnel, d’un engagement individuel? Aujourd’hui, le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotypes de sexe est signé par l’éducation nationale mais cela ne signifie pas que tou.te.s les enseignant.e.s l’appliquent.

Mais aurait-on tout réglé avec ces nouvelles règles et ces nouveaux usages? Ce sont la société, les normes, les imaginaires qu’il faut transformer et non seulement la langue: la langue est un reflet de la société, mais elle ne peut pas transformer seulement par elle-même la société. Marina Yaguello soutient que la langue n’est pas une superstructure: la langue est en retard sur les structures sociales car les structures mentales la tirent en arrière. L’évolution de la langue ne peut précéder et forcer l’évolution des mentalités. Il vaut mieux lutter sur le terrain de l’école, institutions, médias en obtenant des dictionnaires non sexistes, des manuels non sexistes, formulaires administratifs… Ainsi, la dé-masculinisation de la langue se heurte à de nombreuses résistances.


D) Les réactions négatives et objections

Selon l’Académie française, l’écriture inclusive serait un péril mortel pour la langue française. La langue française, parlée par 315,2 millions de personnes dans le monde, soit la 5ème langue la plus parlée sur le planète, peut-elle être en péril? Il faut noter que le 28 février 2019, l’académie française s’est enfin prononcée en faveur de la féminisation des noms de métiers. La langue vit et évolue, et ne meurt pas de ses évolutions: tou.te.s finissent par le reconnaître et l’entériner. 

Cependant, on peut prendre au sérieux une des objections les plus fréquentes faites à la communication inclusive. Elle a été formulée par le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer: “Pardon de le dire, mais c’est très laid. Ça déstructure les textes”16. L’argument de la laideur est intéressant car il revient souvent, de façon totalement irrationnelle. Par exemple, le mot “autrice” est jugée horrible par Alain Finkielkraut alors que le mot “actrice” ne choque personne. En quoi autrice est-il si différent d’actrice, si ce n’est que nous n’avons pas l’habitude de l’entendre? Dans le mot “écrivaine”, il y aurait “vaine”, alors que personne n’entend “vain” dans “écrivain”: ne s’agit-il pas simplement d’habitudes auditives? Cette résistance viendrait donc d’un attachement aux habitudes et d’une difficulté à accepter les évolutions, pourtant nécessaire et courantes de la langue. L’histoire nous montre que ces réactions proviennent d’un jugement de goût fondé seulement sur une habitude. En effet, aujourd’hui tout le monde utilise le terme “étudiante” alors que ce mot désignait autrefois une prostituée dont les clients étaient majoritairement des étudiants au XIXème siècle. Lorsque les premières femmes ont pu entrer à l’université au cours du XIXème siècle, on parlait alors de "femmes étudiants" ou  d’"étudiants de sexe féminin". Le terme “étudiante” a provoqué un tollé lorsqu’il a commencé à être utilisé. Mais l'usage linguistique et les règles de grammaire habituelles se sont imposées petit à petit, si bien qu'aujourd'hui nous n’entendons dans "étudiante" aucune connotation.

La deuxième objection la plus fréquente à la communication inclusive est sa supposée complexité. On peut remarquer que cet argument est utilisé selon l’intérêt du locuteur car ce sont les mêmes qui critiquent la complexité de la communication inclusive qui la revendiquent quand il s‘agit de lutter contre l’orthographe “ognon”. De plus, il faut distinguer la langue de son usage: la langue n’est pas en soi simple ni compliquée. 

Une troisième objection consiste à dire qu’il faudrait “traduire” en communication inclusive les oeuvres littéraires17. Mais pourquoi imaginer cela? La communication inclusive propose des nouvelles règles pour le présent, et non pour le passé. On lit les textes dans la langue dans laquelle ils ont été écrite, si elle est toujours accessible d’un point de vue de la compréhension pour nous.

On pourrait donc faire l’hypothèse que ce qui gêne dans la communication inclusive, c’est  surtout l’idée que les femmes prennent de plus en plus de place dans la société, leur place.

Mais les résistances peuvent aussi venir des femmes. De nombreuses femmes résistent à la démasculinisation, défendant leur profession au masculin même lorsqu’un équivalent féminin existe. Par exemple, Michèle Alliot-Marie, successivement ministre de la Défense et ministre de l’Intérieur entre 2002 et 2009, exigeait d’être appelée Mme le ministre18. Certaines universitaires sont encore réticentes à se dire “maîtresses de conférence”. Ces femmes considèrent que le féminin est dévalorisant et pensent que le masculin les tire vers le haut. Elles sont persuadées que le féminin a moins de valeur que le masculin. Elles veulent bénéficier du prestige que confère la forme masculine à leur fonction. Marina Yaguello écrit ainsi : «souvent, ayant intériorisé la hiérarchie sociale, les femmes sont les premières à faire obstacle à la féminisation des noms d’agent. Se faisant une place minoritaire, exceptionnelle, conquise de haute lutte, dans les domaines réservés aux hommes, elles continuent à considérer ces domaines comme masculins»19.

On peut conclure de cette première partie que la langue est historique, c’est une construction culturelle, volontaire. C’est une pratique sociale et comme toute production culturelle, on y retrouve les inégalités sexistes. Cependant, la langue n’est pas figée et change tout le temps, à la différence du langage, faculté universelle, la langue est particulière (ensemble des règles et des signes qui permettent de communiquer dans une société donnée). On pourrait donc y agir de façon volontariste contre les inégalités sexistes. Mais il est difficile de mesurer le degré d’autonomie du linguistique par rapport au social: faut-il changer l’un (la langue) pour pouvoir transformer l’autre (les moeurs sexistes)? La langue est un des lieux de luttes et controverses. Il y a des débats politiques autour de la langue française depuis le 17ème siècle. Les débats sur la représentation des femmes à travers la langue sont vieux de plusieurs siècles. 

Ainsi, la question qui se pose ici pour celles et ceux qui ne souhaitent pas être sexistes est: qui fait la langue? Qui prend des décisions sur ce qui est correct ou non ? Les locuteurs, les grammairiens, ou s’agit-il une évolution dite naturelle?  Faut-il désobéir aux règles sexistes de la langue pour la transformer? Faut-il passer par la loi juridique? La langue est un enjeu de pouvoir pour celles et ceux qui la parlent. Ce n’est donc pas seulement la langue en soi qui est un instrument de domination, mais aussi son utilisation par les individus. C’est pourquoi il est important d’interroger aussi le langage en tant que prise de parole. 

 

1 Paul Bocuse a écrit à Chrstinia Massia qui s’était arrogée le titre de “chef-cuisinière” pour tourner en dérision “la cuisine des cheftaines”

2 Simone Veil: seule femme qui a sur sa fiche “femme politique”. Son mari a dit: “je ne suis pas le mari de Simone Veil, c’est elle qui est ma femme”, au cours de sa campagne électorale. 

3 “Mademoiselle” : Le mot «demoiselle» désignait autrefois un titre de petite noblesse, dont l’équivalent masculin était «damoiseau». Peu à peu, à partir du XVIIe siècle, les appellations «Mademoiselle» et «Madame» en sont venues à désigner deux statuts matrimoniaux différents pour les femmes, tandis que tous les hommes se voyaient appelés par un vocable unique ne connotant ni le statut social ni le statut matrimonial (Sieur, Monsieur). L’égalité exige que soit abandonnée cette disparité obligeant les seules femmes à montrer si elles sont mariées ou non. Ce terme est banni dans les formulaires administratifs depuis la circulaire du Premier ministre du 23 février 2012, à l’instar des expressions «nom d’épouse», «nom de jeune fille» et «nom patronymique») 

4  “la paternité” (dans un sens métaphorique)

5 Marina Yaguello, Les mots et les femmes (éd. Payot, 1978, « Petite bibliothèque Payot », 1982). 

6 Nicolas Beauzée, Grammaire générale ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage : pour servir de fondement à l'étude de toutes les langues, livre III, chapitre VII « De la Concordance », 1767, tome II, p. 358

7 Marina Yaguello, Les mots et les femmes (éd. Payot, 1978, « Petite bibliothèque Payot », 1982). 

8 Voir: son site officiel http://www.elianeviennot.fr/ ou Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue français, 2014, Editions Ixe.

9 https://www.franceculture.fr/societe/ecriture-inclusive-le-feminin-pour-que-les-femmes-cessent-detre-invisibles 

10 Marina Yaguello, Les mots et les femmes (éd. Payot, 1978, « Petite bibliothèque Payot », 1982). Voir aussi le podcast “Votre dictionnaire est-il de droite” de la linguiste Laélia Véron: https://www.youtube.com/watch?v=DS3Ab5GtWvQ&list=PLyCRmK8pIHdYtKC0JEIfZV92OhMoM_GTW&index=3&t=0s

11 Repris de http://www.elianeviennot.fr/Langue-mots.html 

12 Le collectif Droits humains, rassemblant plus de 40 associations et fédérations de la société civile, le demande dans le cadre de la campagne « Droits humains pour tou.te.s ». Voir http://droitshumains.unblog.fr

13 On peut s’appuyer sur cette vidéo: https://www.huffingtonpost.fr/2015/01/19/madame-le-president-assemblee-nationale-julien-aubert-recours-justice_n_6500346.html

14  Benoîte Groult à propos de sa commission: https://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/benoite-groult-defenderesse-de-la-feminisation-des-titres-et-fonctions/ : madame LE secrétaire d’Etat, madame LA secrétaire du patron... Ecrire, parler, c’est faire un choix politique: Benoît Groult explique l’absence de règles: https://video-streaming.orange.fr/actu-politique/1984-benoite-groult-preside-une-commission-de-terminologie-relative-au-vocabulaire-concernant-les-activites-des-femmes-CNT0000019sIad.html 

15 https://www.slate.fr/story/153492/manifeste-professeurs-professeures-enseignerons-plus-masculin-emporte-sur-le-feminin/ 

16 Déclaration dans l’émission “Dimanche en politique” sur France 3

17 Même des “écrivains” soulèvent cette objection: http://www.slate.fr/story/152174/toujours-voulu-etre-ecrivain-pas-ecrivaine 

18 Voir l’article de Slate du 2 février 2018, http://www.slate.fr/story/156973/femmes-pouvoir-resiste-feminisation-noms-fonctions 

19 Marina Yaguello, Les mots et les femmes (éd. Payot, 1978, « Petite bibliothèque Payot », 1982). 

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