Quelle continuité pédagogique sans chambre à soi?

Au-delà des critiques adressées à la pédagogie par le numérique, il faut voir que son utilisation implique des conditions matérielles qui sont loin d'être présentes pour tous les élèves.

      Depuis vendredi 13 mars, le ministre de l'Education Nationale a enjoint tous les professeur.e.s à la « continuité pédagogique ». Cela signifie que nous devons continuer notre progression de cours, bien que les écoles, collèges et lycées soient fermés pour limiter la propagation du coronavirus.

     Cette injonction a été comprise de façon très différente selon les académies, les établissements et les professeur.e.s. Dans certains lycées, des collègues s'acharnaient à maintenir un « bac blanc ». Dans d'autres, on en était à récupérer les adresses mails de chaque élève. Dans certaines classes virtuelles, des professeur.e.s cherchaient déjà à exclure des élèves. Dans d'autres, c'était un moment de cours instructif, une respiration dans cette période de confinement stressant.

Les personnels de l'Education Nationale et certains média ont tout de suite relevé qu'il était absurde de demander une continuité pédagogique sans outils numériques. En effet, les établissements ne fournissent ni aux élèves ni aux professeur.e.s d'outil pour travailler depuis chez eux. L'Education Nationale compte donc sur un équipement personnel, au même titre que les stylo et les feuilles en début d'année. Tout le monde aura noté qu'ils n'ont pas le même coût.

Même si le ministère n'estime qu'à 5% le nombre d'élèves ne disposant pas d'ordinateur ou de connexion internet, il est fort probable que ces 5% se concentrent dans les territoires défavorisés. Ainsi, dès le dernier vendredi avant la fermeture du lycée, une de mes élèves de terminale s'inquiétait sans que je lui pose la question : « Mais comment vais-je rédiger mes lettres dans Parcoursup ? »

Enfin, les outils qui étaient à disposition des professeur.e.s et établissements (ENT, pronote, etc.) buguent encore une semaine après la fermeture des écoles. Face à l'impossibilité de se reposer sur ces outils gratuits à disposition de tou.te.s, certain.e.s élèves et profs « geeks » ont eu le réflexe de créer des discords. J'ai vu dès lors la fracture numérique s'ouvrir : mes élèves, à l'annonce de la fermeture, me suppliaient de faire un groupe whatsapp car beaucoup ne savent pas aller lire leurs mails. Créer un discord est dès lors un privilège de ceux qui connaissent et maîtrisent la sphère numérique.

        Il est vrai que la très grande majorité des élèves de lycée, même dans les zones les plus défavorisées, possèdent un smartphone. Mais un outil seul ne sert à rien.

Premièrement, certains élèves ont des forfaits limités : il est clair qu'au bout d'un jour de confinement, ou avant même le confinement, certains avaient consommé toute « leur 4G ». Ils peuvent prendre la connexion wifi de leurs voisins, nous répondra-t-on.

Mais deuxièmement, un outil s'insère dans un milieu, sans lequel il n'a pas de sens. Comme le faisait remarquer Simondon1, l'outil technique a un milieu propre qui détermine le lieu et les limites de son fonctionnement. Il faut des chemins de fer pour que la locomotive soit un véritable train. Sans aéroport, les avions ne sont rien. Quel est le milieu d'un ordinateur portable ou même d'un smartphone ?

            Ces objets sont « portables » : on a donc l'impression qu'on peut s'en servir n'importe où, n'importe quand. Certes, on peut téléphoner ou écouter de la musique en marchant, en cuisinant, en conduisant. Mais peut-on faire le même travail qu'en classe n'importe où ? Si en tant que professeur.e, une de nos tâches les plus difficiles est de créer un espace propice au travail intellectuel dans la classe, cela ne veut-il pas dire que ces objets portables nécessitent un milieu particulier lorsqu'on les utilise pour travailler ?

          Nous, professeur.e.s devons habituellement travailler chez nous : préparation de cours, correction de copies, bulletins, mails, … Une grande part de notre travail est déjà en quelque sorte du « télétravail », même si nous pouvons aussi le faire dans notre établissement. Nous revendiquons déjà en tant que professeur.e qu'on nous fournisse des vrais outils de travail : nous payons nos ordinateurs sur lesquels nous inventons nos cours, les livres dont nous nous servons pour nos cours, nos cartouches d'encre et feuilles pour imprimer nos cours, et même certains collègues achètent leurs feutres pour les tableaux en classe.

Outre ces détails financiers, nous pouvons mobiliser tous ces outils seulement parce que nous disposons d'une « chambre à nous ». Nous voyons bien que tous les collègues qui ont des enfants en bas âge chez eux travaillent beaucoup plus dans l'établissement : leur foyer ne leur offre pas de « chambre à soi ».

           Virginia Woolf, autrice anglaise féministe du début du XXème siècle, affirme dans un essai2 que les femmes ont besoin d'une « chambre à soi » pour pouvoir être écrivaine. Cette belle expression est d'abord à prendre dans un sens matériel : il faut un espace physique clos qui nous appartienne en propre pour pouvoir se concentrer et travailler. Le lieu de l'établissement scolaire offre habituellement cet espace. L'école est pour beaucoup d'élèves un refuge, hors d'un foyer qui ne l'est pas3.

Mais en tant que professeur.e.s, nous savons que le lieu physique ne suffit pas : il faut poser un cadre agréable pour que chaque élève puisse se focaliser sur le travail qu'on lui demande. Aussi, on peut avoir une chambre à soi, mais où les chambres d'à côté ne donnent pas le cadre nécessaire à la concentration. Une élève m'écrivait il y a quelques jours : « le problème, c'est que mes parents me demandent de faire toute la cuisine, le ménage, les lessives... ». Mais elle-même disait qu'elle allait s'en sortir : elle m'avait déjà confié au début de l'année qu'elle faisait ses devoirs la nuit, quand son appartement retrouve le calme. Virginia Woolf précisait en effet qu'il faut avoir la clé de sa chambre pour pouvoir ne pas être dérangé.e par les membres de sa famille. Les femmes, malheureusement encore à notre époque, sont celles qui ont le plus de chances d'être dérangées.

Une chambre à soi, c'est aussi un espace sonore : un silence. Lors du test de la « classe virtuelle » du CNED pour un moment de retrouvaille avec ma classe, j'entendais des bébés pleurer et des enfants crier en fond sonore. Les écouteurs suffisent-il pour écouter un cours ? Si les étudiants prennent « une chambre » après le bac, ce n'est pas seulement la distance géographique qui les y contraint. Nous savons que le lieu qui sert le plus de refuge à certain.e.s élève est le CDI.

Mais une chambre à soi, c'est surtout un espace psychologique : une disponibilité de l'esprit. On sait combien il est difficile de la créer en classe quand chaque élève arrive avec tous ses problèmes (familiaux, économiques, sociaux, etc.). Mais la force du collectif de la classe permet de susciter l'intérêt de chaque élève . En plein confinement, où chaque jour BFM TV annonce les cas et les morts supplémentaires, où l'on ne sait pas quand on reprendra les cours normaux, où l'on ne sait pas si les examens de fin d'année sont maintenus, peut-on exiger des élèves et créer pour eux un tel espace psychologique ?

Le smartphone affiche « de lui-même » ces notifications d'actualité en permanence. La multiplication de fenêtres et d'onglets ouverts sur un ordinateur rappelle sans cesse cette réalité sanitaire. Les outils numériques sont-ils vraiment adéquats à un apprentissage digne de ce nom ? Leur multifonctionnalité les rend autant pratiques qu'infernaux. Nous voyons déjà en classe que les élèves n'arrivent pas à se concentrer pendant le moment du cours car leur attention est tournée vers le SMS qu'ils viennent de recevoir.

Le problème n'est donc pas que celui de la possession d'un objet (ordinateur, tablette, smartphone, etc.). On peut posséder un objet sans les conditions pour s'en servir efficacement. Les outils technologiques nécessités par la « continuité pédagogique » impliquent une chambre à soi.

Mais Virginia Woolf ajoutaient une deuxième condition à l'écriture pour les femmes : disposer de 500 £ de rente. Une chambre à soi est aussi un compte en banque. Lors de la dernière réunion pédagogique dans notre établissement, le proviseur nous lisait une lettre du conseil régional qui offrait la possibilité de donner à tou.te.s les élèves un ordinateur pour l'an prochain. Une collègue de la section professionnelle, où les tablettes ont été imposées par la région cette année sans l'avis des professeur.e.s, nous rapportait que cinq familles de sa classe n'ont pas voulu signer la convention pour obtenir la tablette. Elle est pourtant « offerte » par la région. Mais dans la convention, il est écrit que la famille doit rembourser plus de 300 euros si la tablette se détériore. Peut-on vraiment exiger de familles qui n'arrivent à joindre les deux bouts un tel contrat ? Non, donc les tablettes ne sont pas utiles dans cette classe où cinq élèves ne peuvent pas en disposer. 

            Loin de tout misérabilisme, regardons la réalité sociale en face. Le savoir acquis en tant que professeur.e doit nous servir à agir de façon la plus pertinente pendant cette période4. Nous n'avons pas lu Eddy Bellegueule pour rien : nous savons qu'il existe une réelle pauvreté économique en France en 2020. Nous n'avons pas lu Marx pour rien : nous savons que sans condition matérielle, le travail est intellectuel est difficile voire impossible. Nous n'avons pas lu Bourdieu pour rien : malgré notre institution, nous ne voulons pas par notre enseignement seulement reproduire et renforcer les inégalités socio-économiques.

Quelles conclusions pouvons-nous en tirer sur le travail que nous devons donner aux élèves et la relation que nous devons maintenir avec eux ?

         Le débat est ouvert, car il est évident que nous ne pouvons pas acter un décrochage scolaire de la part des élèves qui sont déjà dans les situations les plus défavorisées. De plus, continuer un semblant de vie normale est rassurant. Il faut maintenir le lien avec eux par tous les moyens qui sont à notre disposition et être solidaires de leur condition. Cela n'est pas si simple car ni l'ENT ni whatsapp ne remplaceront la relation quotidienne en chair et en os avec nos élèves.

        Il est donc assez évident de dire que le confinement révèle au grand jour les inégalités qui n'étaient que cachées que pour ceux qui ne voulaient pas les voir. J'enfonce sûrement une porte ouverte avec cet article, mais puisque nous sommes confiné.e.s...

 

1 Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques

2 Virginia Woolf, Une chambre à soi, Denoël, 10/18

3 On enregistre déjà des hausses de violences familiales: https://www.huffingtonpost.fr/entry/confinement-la-fcpe-deplore-une-hausse-des-violences-familiales_fr_5e772e4dc5b6f5b7c545d386

4 Comme le faisait remarquer cette collègue du supérieur qui m'a ouvert les yeux sur l'absurdité de la continuité pédagogique à marche forcée : https://academia.hypotheses.org/21189

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