Lejaby: un long combat pour la dignité

« Nous allons tous être militantsVous avez le droit de vous reposer maintenantAlors il nous vient une idéeNous on doit tous y cotiserOui cotiserCa vous f’rait un joli cadeauEt une belle Saint ValentinNous formerions une vraie famille

« Nous allons tous être militants
Vous avez le droit de vous reposer maintenant
Alors il nous vient une idée
Nous on doit tous y cotiser
Oui cotiser
Ca vous f’rait un joli cadeau
Et une belle Saint Valentin
Nous formerions une vraie famille
Pour l’entreprise Rabérin
Nous avons tous de bonnes idées
On le doit à la CGT »[1]

Ainsi se termine l’AG du 14 février 2012 chez Lejaby à Yssingeaux, en chanson. Ce jour là, les ouvrières ont décidé de faire une surprise à leurs « leaders » et de marier Raymond Vacheron, membre du bureau de l’UD CGT 43, et Bernadette Pessemesse, déléguée syndicale CGT de l’entreprise, pour les remercier de leur investissement. Tout est prévu : l’échange de bagues, curé, maire, jet du bouquet, mais surtout, le moment le plus émouvant est cette chanson qu’entonnent les ouvrières sur l’air de Les Vieux Mariés. Cette chanson en dit beaucoup, non seulement de ce qu’a produit la mobilisation chez les ouvrières, mais aussi des liens solides qui les unissent. Et finalement, elles coupent alors l’herbe sous le pied de Raymond Vacheron, qui justement aujourd’hui, alors qu’il n’y pensait pas vraiment durant la mobilisation, décide de « faire des adhésions » car  « un syndicat sans adhérent, c’est un couteau sans lame.»[2]

Photo de l'assemblée générale des ouvrières de Lejaby dans l'usine d'Yssingeaux le 14 février 2012 © UD43 Photo de l'assemblée générale des ouvrières de Lejaby dans l'usine d'Yssingeaux le 14 février 2012 © UD43

Qu’est-ce qui a permis d’obtenir cette victoire ? L’unité, clament les ouvrières. En effet, leur unité et leur combativité les ont portées sur le devant de la scène et c’est la première chose à souligner. Mais pas seulement. Comme le souligne l’Eveil, un journal local, le 1er février 2012, leur popularité s’explique d’abord « par une simple histoire de calendrier » : « Le 18 janvier dernier, les filles de Lejaby sont au Puy devant la permanence parlementaire de Laurent Wauquiez quand elles apprennent le nom du repreneur et son intention de fermer le site d’Yssingeaux. C’est le même jour que se tient un sommet social à l’Elysée et le paradoxe, forcément, intéresse les médias. Les télés, les radios et les appareils photos enregistrent les visages décousus de ces ‘‘Lejaby’’. »[3] De plus, il s’agit d’une boite de femmes, et tout le monde se plait à croire que c’est très rare, des femmes qui luttent[4]. Bien qu’en réalité ce soit complètement faux - ce qu’admet tout à fait Raymond Vacheron - il est clair qu’en terme de communication, ça fonctionne d’insister là-dessus[5]. Par ailleurs, elles fabriquent de la lingerie et le fait que les journaux ne se lassent pas d’élaborer des titres aguicheurs[6] révèle l’intérêt particulier que suscite le produit. Enfin, les ouvrières bénéficient d’un contexte politique dans lequel François Hollande (soit directement, soit par l’intermédiaire d’Arnaud Montebourg) puis Nicolas Sarkozy cherchent à se poser en « sauveurs » mettant en avant, chacun à leur tour, plusieurs repreneurs potentiels[7].

Pourtant, les Lejaby, et pas seulement celles d’Yssingeaux, ont un long passif de combats. De combats contre les conditions de travail, de combats contre les implications des rachats, contre les fermetures successives et toujours, beaucoup d’imagination, de vitalité, de ressources dans la manière de mener ces luttes. C’est ce dont j’ai voulu rendre compte ici. Il m’a semblé aussi important de rentrer un peu dans le détail de leur quotidien au travail pour aller plus loin que « doigts de fée » ou du « savoir-faire » dont il est souvent question, ce qui, je crois permet aussi d’expliquer cette recherche de dignité. Cette recherche de dignité qui, à tous les moments, a été le moteur de leur victoire récente.

Une histoire, des combats

[8]. Quand Gabrielle Viannay (dite « Gaby ») décède en 1954, Mr et Mme Blanchard poursuivent l’activité avec environ 400 ouvrières dans trois ateliers réparties dans la vallée de la Valserine (département du Jura et de l’Ain)[9]. A partir de 1963, d’autres sites de fabrication sont crées  dont celui de Bourg-en-Bresse et l’entreprise se développe, reprise par les frères Maurice et Charles Bugnon (l’un est gestionnaire et l’autre créateur) : c’est ainsi que « Le Gaby » devient Lejaby[10]. C’est alors qu’ils reprennent Rasurel, créée en 1884 (devenue Euralis), spécialisée dans les maillots de bain et robes de plage pour l’été et les sous-vêtements chauds, les joggings, les robes d’hôtesses (robes d’intérieur longue et confortable) mais aussi Les bas de France (devenu Cogetex)[11], et Olympic[12]. Maurice Bugnon négocie avec Dupont de Nemours pour avoir l’exclusivité lors de l’arrivée du Lycra en France ce qui permet le lancement de la première collection « Stretch-Lycra »[13] et bouleverse l’industrie du soutien-gorge, « en l’espace de quelques années, Lejaby passe de la dixième à la seconde place parmi la centaine de marques françaises. »[14]

[15] A partir de 1993, elles sont formées pour produire Lejaby et progressivement, elles ne fabriquent plus que de la lingerie car Rasurel ne « marche » pas bien.

[16], les deux sociétés (Lejaby et Euralis) fusionnent pour devenir la société Lejaby SAS en vue de sa cession ce qui remet en cause des acquis sociaux comme le treizième mois[17] et oblige les syndicats à renégocier. L’ensemble de la Société se situe désormais dans la convention collective de l’habillement. Quand la fusion est annoncée, les ouvrières descendent dans la rue en octobre 1995[18] car elles redoutent un rachat qui impliquerait des licenciements. Venues de tous les sites avec onze cars,  elles décorent déjà les banderoles de soutiens gorges et de petites culottes en dentelle[19]. En juillet 1996, elles décident de l’organisation de défilés de mode « dévoilant les derniers modèles de la collection »[20] sur « la place de la mairie à Bourg-en-Bresse ». Ce type de défilé se tient aussi à Bellegarde, Beynost et Firminy. Ce sont les salariés ou les filles des salariés qui défilent en sous-vêtements et maillots de bain, « une manif comme on aimerait en voir plus souvent », souligne le journal. En novembre 1998, un téléfilm diffusé sur France 2, Tous ensemble, réalisé par Bertrand Arthuys, rend d’ailleurs compte d’une lutte d’ouvrières de la lingerie se terminant par un défilé[21]. Marie-Christine Rochon explique cette initiative ainsi : « Nous avons voulu sensibiliser la population en lui montrant de la confection de qualité française. Cette production n’a aucune garantie de survivre après le rachat de Warnaco. »[22] Car, en effet, c’est le groupe américain Warnaco qui prend le contrôle de Lejaby en 1996 et finalement, en 2003, le groupe annonce 225 licenciements et la fermeture des atelier de fabrication de Rillieux-la-Pape (Rhône), Firminy (Loire), Beynost (Ain) et Vienne (Isère) pour « développer dans les ventes », « investir dans un service marketing ».[23] Certaines ouvrières de Firminy, comme Sylvanna, sont reprises à Yssingeaux. Elles sont 18 au départ mais, finalement, 9 ne souhaitent plus faire le trajet et décident de ne pas rester[24].

On perd une bataille…

Puis, en 2008, c’est le groupe Autrichien « Palmers » qui rachète l’entreprise. Il ne se passe rien  tout de suite, bien que le groupe annonce tout de suite qu’il ne veut garder que 10% de production française, « pour être viable »[25], ce qui correspond à un seul atelier. A ce moment-là « l’entreprise Lejaby possède 3 marques : Lejaby (lingerie haut de gamme), Rasurel (Balnéaire) et Elixir de Lingerie (Lingerie grande taille) ainsi qu’une marque sous licence, Nina Ricci. Elle a un effectif en France de 653 salariés. »[26] Peu de temps après, le 30 mars 2010, la fermeture de 3 usines de fabrication sur 4 est annoncée : 88 emplois  sont supprimés à Bourg-en-Bresse (Ain), 46 à Bellegarde (Ain) et 63 à Le Teil (Ardèche) tandis qu’une expertise demandée par le CCE en 2010 fait ressortir que malgré la crise « le groupe Palmers présente des comptes solides et Lejaby apparaît comme la locomotive de la profitabilité » : la trésorerie est positive fin janvier 2010 de plus de 11 millions d’euros. Cependant, malgré ces bénéfices, les élus du CCE ont « interpellé la direction de l’entreprise sur une nécessaire politique de relance de la marque Lejaby, qui depuis près de 3 ans enregistre une forte dégradation de ses ventes. »[27] Une étude Xerfi700 fait d’ailleurs état d’une « baisse de la consommation » liée « aux tensions sur le pouvoir d’achat et aux arbitrages des ménages » qui sont « très défavorables à l’ensemble du secteur de l’habillement. ». De façon générale, cette étude souligne que « le secteur de la fabrication de lingerie est chaque année de moins en moins important en France en termes d’entreprises et d’effectifs salariés. La délocalisation des sites de production et l’importance croissante des importations est un phénomène structurel qui va se poursuivre. Dans cette optique, les groupes spécialisés, qu’ils agissent principalement dans la fabrication (Triumph, Eminence) ou comme marque-enseigne (Etam Lingerie, Petit Bateau, Princesse Tam Tam) conservent uniquement en France des unités de design. »[28]

Dès avril 2010, les ouvrières défilent « en enfilant des soutiens gorges et culottes par-dessus leurs vêtements »[29]. En septembre 2010, elles occupent le siège de Rillieux-la-Pape, mettant en avant une banderole où il est possible de lire, entre deux mannequins,  « Lejaby ne fait pas dans la dentelle »[30]. Le magasine Elle relaie alors l’information, titrant « c’est un combat de femmes. » Les ouvrières dénoncent à ce moment-là ce qui leur a été dit par la direction, qu’il faut délocaliser « pour faire comme ses concurrents. » L’émission Les pieds sur terre de France Culture propose trois épisodes, deux pendant la lutte[31] et un le dernier jour dans l’usine[32]. Et la lutte est tendue en septembre 2010. Tandis que les ouvrières occupent le siège, les négociations ont cours et le journaliste de France Culture est présent au moment où certaines veulent séquestrer la direction :

« Journaliste : alors qu’est-ce qui se passe ?
Ouvrière : et bah, là, ils en ont marre, ils sont fatigués, donc ils veulent arrêter ce soir et r’commencer d’main matin. Et ils ont fait appel à l’huissier pour constater comme quoi, ils étaient séquestrés. (rires… elle crient « négociation »).
Journaliste : Ils forcent le passage, ils sont en train de sortir, les ouvrières les bloquent. Ils essaient quand même de sortir de façon violente.
Responsable syndicale : on avait dit pas de séquestration.
Journaliste : elles ont fini par les laisser passer… »[33]

Elles occupent, de jour comme de nuit, le siège de l’entreprise. Elles s’organisent, chez elles et dans l’usine pour tenir le plus longtemps possible. Une ouvrière raconte :

« Moi, mes enfants sont grands, donc, mon mari s’débrouille, j’l’appelle tous les soirs. J’avais préparé à manger, il a juste à ouvrir la porte du frigo, à mettre dans le micro-ondes et du fait qu’on n’a pas d’enfants en bas âge, ça se passe pas mal. Mon mari en cuisine, il est pas très doué, donc, j’avais prévu, il a à manger et voilà (…) C’est pas commun d’avoir des femmes qui occupent une usine et qui arrivent à tenir dans la durée, parce que, bon, on est là, quand même depuis jeudi plus ou moins nombreuses mais on a jamais lâché et j’pense que ça, c’est pas si commun qu’ça. »[34]

La question se pose alors de l’enjeu de la lutte : s’agit-il de se battre pour le maintien de l’emploi ou pour la prime de départ ? Ne parvenant pas à gagner sur l’emploi malgré l’occupation du site de Rillieux-la-Pape et un soutien populaire important, elles essayent de faire en sorte qu’ils « donnent le maximum »[35]. Finalement, les ateliers ferment en décembre. Elles organisent un couscous dans l’usine pour le dernier jour dans l’atelier avant de se séparer pour les fêtes mais surtout sachant bien que « ça va être dur »[36] et que « plus se r’voir, ça va être difficile. J’pense que le plus dur, c’est d’plus avoir de contact. Mais c’est vrai… oui, on a vécu longtemps avec nos machines. »[37]

 L’usine

A partir du moment où Rillieux-la-Pape devient le siège de l’entreprise, c’est là que sont conçus les prototypes. Il s’agit de 2 ou 3 articles sur un modèle qui devient une collection s’il est validé par la direction. Une certaine quantité par taille et par référence est alors donnée aux représentants pour leurs clients et magasins avant d’être produit en série.

L’organisation de la production est minutée précisément. Par exemple, le soutien-gorge balconnet mousse manoir produit par les ouvrières de Bourg-en-Bresse en novembre 2010 se décompose en 18 tâches, 18 « postes » sachant qu’une ouvrière peut en assurer plusieurs. Le temps de fabrication de soutien-gorge est de 10,980 min et chacun des postes fait un temps particulier allant de 0,244 min à 0,978 min. Les postes ne requiert pas la même qualification. Certains comme le « monté-bonnet », le montage du bonnet, sont particulièrement difficiles car il s’agit de monter le soutien-gorge et de coudre le centre tout en faisant en sorte qu’il n’y ait pas de différence de hauteur, que la symétrie soit parfaite et que le milieu soit joli. Le tout se faisant essentiellement à l’œil nu, ce qui bien sûr demande une qualification importante car c’est « minutieux », c’est au « millimètre »[38]. La tâche effectuée, les ouvrières collent le ticket correspondant sur une feuille[39]. Les ouvrières sont réparties par groupes, des « cellules ». A Yssingeaux, elles sont payées en fonction de leur coefficient, de A à C, de 9,31 euros de l’heure à 9,67 euros de l’heure environ. Normalement, la classification se fait en fonction de la polyvalence des ouvrières mais Michelle et Sylvie trouvent que ça fonctionne beaucoup « à la tête du client »[40].

Ce panneau est disposé à l'entrée de l'usine d'Yssingeaux. © FG Ce panneau est disposé à l'entrée de l'usine d'Yssingeaux. © FG

Mais, l’usine, ce n’est pas seulement la production. C’est aussi une ambiance.  Ainsi, à Bourg-en-Bresse et à Rilleux-la-Pape, elles continuent de fêter les catherinettes[41], même lorsqu’il n’y en a pas[42] ; les ouvrières s’entraident quand certaines d’entre elles ne suivent pas la cadence. Elles deviennent ainsi une sorte de famille. Durant la lutte de 2010, une ouvrière raconte au journaliste de France culture : « on était très très mal payées mais on était bien, c’était un peu la famille, on s’est vu toutes grandir, on s’est vue se marier, on a eu des enfants, maintenant y-en a qui sont mamies. Donc, tout ça, on retrouvera plus tout ça après. (…) Quand y’en a une qui divorçait, on la soutenait, (…) on a eu des copines qu’ont eu des enfants qu’on eu des cancers, on les soutenues comme on a pu, tout ça, ca fait que… tout ça, on va le perdre. »[43]

Et pourtant, les conditions de travail sont rudes et dès les années 1968, les ouvrières se battent à ce niveau. En 1975, les ouvrières de Bourg-en-Bresse se battent contre la discipline qu’impose un nouveau chef d’atelier : « Le chef du personnel veut faire sa loi en voulant imposer une certaine discipline. Des personnes restants aux toilettes un temps trop long pour lui, sont appelées au bureau et sont menacées de sanction par des avertissements ou mises à pied. »[44] Dans un tract de l’année suivante, elles mettent de nouveau en avant les « réflexions désobligeantes » quotidiennes du même chef d’atelier insistant sur un de ses « péché mignon » qui est de « convoquer les ouvrières dans son bureau et de les voir en pleurs, ou en état dépressif ». Elles concluent le tract en affirmant : « nous voulons garder notre dignité. »[45]Marie-Christine se souvient de lui : « c’était un militaire », il voulait chronométrer les ouvrières[46]. Plus tard, en 1989, « les dames de Lejaby » débrayent à Bourg-en-Bresse pour dénoncer leurs conditions de salaires et de travail alors que « le soutien-gorge en Rhône-Alpes se porte bien »[47]. Le journal ajoute qu’ « elles ne donnent pas le sentiment, à les entendre, de vraiment partager les lauriers et les bénéfices des grandes marques qui les emploient. C’est à se demander, aux tarifs où elles sont payées, si elles pourraient s’offrir le soutien-gorge que porte Isabelle Adjani ou Mathilda May dans la publicité à la télé. Ce soutien-gorge qu’elles fabriquent… »[48]

Marie-Christine raconte à propos des Troubles Musculo-Squelettiques (TMS) qu’elle n’a pas su pendant longtemps que ça avait été reconnu comme maladie professionnelle et donc, elles ne déclaraient pas parce qu’elles ne savaient pas. C’est ainsi que beaucoup de filles ne disaient rien : « Elles avaient tellement peur, elles disaient rien. Elles pensaient que si elles disaient qu'elles allaient se faire opérer, elles avaient peur de se faire licencier. On n’était pas protégées. » [49] Maintenant, pour lutter contre les TMS, les ouvrières apprennent à faire différentes opérations : « on est nettement mieux, pour les problèmes de tendinites et tout, si on change de poste ». A Yssingeaux, aussi, il y a beaucoup de TMS, même si peu sont déclarées : « y-a la moitié de l’entreprise qui a eu des problèmes un jour ou l’autre, maintenant, y-en a pas beaucoup qui les ont déclarées.  Mais, c’est difficile encore maintenant de les faire reconnaître car ils disent que c’est de l’arthrose »[50]. Mais des fois, avec la monitrice, l’ouvrière peut demander à changer de poste parce qu’elle a mal au bras mais « si la fille, elle était plus rapide, elle allait pas enlever une rapide pour mettre une lente à la place. »[51]

Finalement, peu avant la mobilisation de 2010, une ouvrière explique à France Culture : « Ca fait deux ans qu’on a changé le mode de travail. Il fallait travailler encore plus, on a eu le chrono, tout le temps derrière nous (…) en même temps, ils ont mis une prime supplémentaire. Si on arrivait à tel pourcentage, on touchait encore plus. Donc, entre nous, on se surveillait, continuellement. Si y-en a une qu’allait trop vite, y-avait des remarques. Les gens se bouffaient le nez, un p’tit peu. Donc l’ambiance était cassée, c’était différent quoi. Et moi, à un moment donné, j’ai fait 6 mois d’arrêt, j’ai eu un pb a l’épaule et je pense que j’en pouvais plus, même mon corps ne répondait plus, quoi. J’avais une calcification à cause travail, oui, oui. (…) »[52]

Une victoire, enfin!

En mai 2011, alors que 3 sites viennent de fermer, les ouvrières d’Yssingeaux se battent pour des revalorisations de salaire. Les déléguées portent le conflit mais elles sont sceptiques étant donnée les informations qu’elles ont sur la situation du groupe. Elles en informent régulièrement les ouvrières mais « les filles ne croyaient pas que Lejaby pouvait ne pas avoir d’argent. »[53]Finalement, après cinq jours de protestations et 100% de grévistes, elles ne gagnent rien de plus mais obtiennent une prime de fin de conflit[54]. Quelques mois plus tard, le dépôt de bilan est prononcé le 27 octobre 2011 et la mise en liquidation, le 22 décembre. Une ouvrière, interviewée par le Monde, souligne : « on peut se demander si Palmers n’a pas utilisé la cessation de paiements pour échapper au paiement de certains engagements, comme les sommes restant dues au titre du PSE de 2010. »[55] En moyenne, les ouvrières d’Yssingeaux ont 52 ans et 30 ans d’ancienneté. En décembre, malgré l’absence des cadres qui ont déserté l’usine, les ouvrières ont tenu à « rendre la collection à temps pour les défilés à Paris. »[56]

Mais le 18 janvier, c’est la douche froide : « on était sur les nerfs complet », « c’est la qu’ça a pété ». Elles apprennent alors que le fabricant de lingerie féminine Lejaby a été attribué mercredi par le tribunal de commerce de Lyon, et pour l’euro symbolique, à l’ancien PDG de la marque de sous-vêtements italiens la Perla.

Malgré tout, elles ne laissent pas tomber. Elles ont alors recours à toutes les formes d’action et menacent même de commencer une grève de la faim. Du rassemblement symbolique cour des Voraces sur les pentes de la Croix-Rousse, haut lieu de la révolte des Canuts, aux manifestations en passant par la journée portes ouvertes, les ouvrières d’Yssingeaux ont été très actives ces dernières semaines à tel point que même quand elles rentrent chez elles, elles n’y sont pas vraiment. Sollicitées de tous côtés, elles se répartissent les émissions et les interviews, en prenant soin que ce ne soit pas toujours les mêmes, c’est peut être ce qui les a le plus stressé. Huguette raconte que le 1er février elle a « pris le train pour la première fois de ma vie pour aller à une émission toute seule à Paris, on m’aurait dit ça, y-a deux mois, j’aurais dit que j’y allais pas… »[57]

« Toutes les énergies humaines », « toutes les intelligences » se déploient dans la mobilisation : « y-avait de l’émulation, de la volonté collective », « tout le monde voulait gagner », « tout le monde voulait participer ». Ca a été une « lutte heureuse », « on pensait pas qu’à Yssingeaux, on serait soutenues comme ça », « le plus grand bijoutier d’Yssingeaux a offert une rose à toutes les filles », c’est un truc impressionnant, ce qu’il s’est passé, l’école de pâtisserie de la ville a elle aussi participé : « le jour de la porte ouverte, y-avait des plateaux de gâteaux. » « On a eu des messages de la France entière »

Et finalement, après deux courriers écris à Nicolas Sarkozy, Bernadette, Huguette et Sylvanna sont invitées à l’Elysée. En effet, Sarkozy est bien décidé à ne pas laisser le PS surfer sur la lutte des ouvrières. Laurent Wauquiez, ministre et maire du Puy en Velay est dépêché par le président-candidat pour trouver des repreneurs et en particulier un « fond de commande » qui pourra permettre à la nouvelle usine de fonctionner[58]. Après quelques jours de négociations, c’est chose faite avec LVMH qui assure le remplissage du carnet de commande de Vincent Rabérin, le patron de SOFAMA qui produit de la maroquinerie de luxe pour Louis Vuitton.

Elles découvrent alors un autre monde. Même si la rencontre a été très rapide, Huguette a été marquée par « l’entrée de Sarkozy dans la pièce », « j’ai eu l’impression que c’était le roi Louis XIV qui arrivait », « il fallait rester debout », « on nous a dit de nous lever » parce qu’il ne « fallait pas s’asseoir avant qu’il arrive ». Sarkozy est alors annoncé, « y-a, comment on peut l’appeler, ce monsieur, un  ‘‘majordome’’ qui s’est mis sur le côté au garde à vous et qui a annoncé  ‘‘monsieur de président de la république’’. » « C’est le truc qui m’a le plus marqué ». La conversation ? Elle était « détendue », « Bernadette, elle a fait son show », elle l’a « interpellé plusieurs fois ». Bernadette réagit : « Ah bah oui, parce qu’un moment, il voulait me couper, j’lui ai dit « j’vous ai écouté, vous allez m’écouter. » Et pendant qu’elles étaient là, « son téléphone portable a sonné, et il a dit ‘‘mon ange, je suis en conférence avec les filles de Lejaby qui viennent d’arriver’’ ». Ca les fait rire, les « filles de Lejaby », toute cette mise en scène. La veille, l’Elysée leur a demandé de quoi elles voulaient discuter. Elles ont donc évoqué, « l’emploi, les 4 sites[59] et de leur supra-légale qui n’est pas honorée ». Ils ont dit : « on connaît, on s’en occupe », « c’est beaucoup les réponses qu’on a eues », « ils sont au courant de tout. » Les ouvrières se sont « trouvé assez à l’aise ». « D’ailleurs à un moment, il nous a dit ‘‘on fait quelque chose ça fait pas, on fait rien, ça fait pas, on dit, ça fait pas, on dit rien, ça fait pas’’ , il ajoute  ‘‘j’vais pas m’énerver…’’, mais il aurait pu, il ne nous a pas fait peur… » Et, pas dupes, les « Lejaby » soulignent lors de leur conférence de presse , devant l’Elysée : « Nous rappelons que depuis 18 mois, 450 emplois ont été supprimés dans le groupe Lejaby et qu’avec la reprise d’Yssingeaux il reste encore 350 postes à sauver[60]. Une solution est trouvée pour nous, il faut en trouver une pour tous. […]Si nous nous réjouissons du résultat de notre lutte, nous n’oublions pas que l’an dernier 900 entreprises ont fermé ou licencié et que depuis 5 ans, il y a 700 000 chômeurs supplémentaires, soit plus de 33% (chiffres du ministère du travail). Nous ne voulons pas être utilisées pour faire ce bilan. »[61]

Effectivement, elles ne veulent pas être récupérées et surtout pas par Sarkozy dont elles mesurent chaque jour les conséquences de la politique. Chantal, par exemple, explique à Libération qu’elle fait la plonge tous les week-end dans un restaurant d’Yssingeaux pour permettre à son fils de manger : « Pour moi, l’époque Sarkozy restera celle des horodateurs et du pouvoir d’achat en baisse. »[62] Elles ne veulent donc même pas remercier le gouvernement : « Les ministres, ils ont pas besoin de merci, ils ont fait leur boulot : nous, ils ne nous disent pas merci quand on fait une journée. »[63]

Manifestation des ouvrières de Lejaby d'Yssingeaux © UD43 Manifestation des ouvrières de Lejaby d'Yssingeaux © UD43

Pour conclure, tandis que je feuillète le livre d’or disposé à l’entrée de l’usine, truffé de « bravo » et de « bon courage », Anne-Marie vient vers moi et me raconte que les six boites qu’elle a fait avant Lejaby ont toutes fermées. Ca pouvait être pour des raisons de déménagement, de délocalisation, d’informatisation ou de départ à la retraite du patron. Elle a travaillé dans la métallurgie, la corsetterie, le tissage, la toile cirée, le tricot et le cuir avant de se faire embaucher chez Lejaby. Elle me dit donc qu’elle est contente parce que « ça fait beaucoup ». Elles sont « contentes », voire « heureuses », les Lejaby. Ca ne les dérange pas du tout de changer complètement de production. Elles considèrent même qu’elles auraient eu du mal à continuer de faire des soutiens gorges car elles auraient toujours comparé avec Lejaby[64]. Et elles espèrent. Elles espèrent que les négociations aboutiront pour leurs collègues à Rillieux, mais aussi pour celles de l’année dernière. Et finalement, elles espèrent que leur lutte servira à « tous ceux qui sont dans la même situation que nous. »[65] C’est pourquoi, elles font bénéficier d’autres salariés en lutte de leur popularité. Conscientes d’être devenues « le symbole du refus des délocalisations et de la désindustrialisation »[66],  elles vont soutenir les salariés de Delbard contre les licenciements : « Delbard-Lejaby même combat pour obtenir le même résultat : un emploi pour tous. »[67]

 

[1] Sur l’air de les Vieux Mariés, de Michel Sardou

[2] Intervention de Raymond Vacheron pendant l’AG du 14 février

[3] L’éveil, Julien Bonnefoy, mercredi 1er février

[4] « Une usine occupée par des femmes, c’est très rare », explique Raymond Vacheron.

[5] Depuis les années 1968 au moins, les grèves de femmes avec occupation sont nombreuses, et chaque fois, cela surprend et les médias comme les responsables syndicaux insistent sur la rareté du phénomène ce qui pèse sans aucun doute sur la popularité du mouvement.

[6] « Le cœur près du bonnet » (Libération, 28 janvier 2012) , « Lejaby au 36e dessous » (Le Monde, 20 janvier 2012) « Derniers soutiens gorges pour la forme » (Le Progrès, Lyon, 5 février 2012).

 

[7] Arnaud Montebourg a proposé un projet porté par Assya Hiridjee qui veut lancer une marque de lingerie « made in France »

[8] APLJ, « Lejaby : la bonne ligne », journal inconnu, 1992 ou 1993

[9] APLJ, « Communication des représentants du  Personnel CGT du groupe Lejaby/Palmers »

[10] Ibid

[11] Spécialisée dans les bas et les collants

[12] Maillots de bain hommes et anoraks

[13] APLJ, « Lejaby : la bonne ligne », journal inconnu, 1992 ou 1993

[14] Ibid

[15] Entretien de Bernadette, Huguette, Sylvanna et Raymond, réalisé le 14 février 2012 à Yssingeaux.

[16] APJL, « Disparition de Maurice Bugnon », journal inconnu, 1995

[17] APJL, Le Progrès, « Lejaby-Euralis : restructuration avant cession », le 7 novembre 1995

[18] APJL, « La grève en dentelle des Lejaby », Le Monde du 31 octobre 1995

[19] APLJ, Le Progrès du Rhône, le 25 mai 1996

[20] APLJ, journal inconnu, le 14 juillet 1996

[21] Archives INA, Tous ensemble, réalisé par Bertrand Arthuys, diffusé sur France le 18 novembre 1998

[22] APLJ, journal inconnu, le 14 juillet 1996

[23] Entretien de Bernadette, Huguette, Sylvanna et Raymond, réalisé le 14 février 2012 à Yssingeaux.

[24] Ibid

[25] Ibid

[26] APLJ, « Communication des représentants du  Personnel CGT du groupe Lejaby/Palmers », le 3 juin 2010

[27] APLJ, « Communication des représentants du  Personnel CGT du groupe Lejaby/Palmers », le 3 juin 2010

[28] APLJ, « étude Xerfi700, Lingerie (fabrication et distribution)- Avril 2009»

[29] LeParisien.fr, 12 avril 2010

[30] Gallot (F.), De l’attachement des ouvrières au produit de leur travail, Contretemps n°10, 2011

[31] Les pieds sur terre, France culture, Lejaby 1, diffusé le 8 octobre 2010, « tendu comme un string » ; Les pieds sur terre, France culture, Lejaby 2, diffusé le 11 octobre 2010, « Des hauts et des bas » ;

[32] Les pieds sur terre, France culture, Lejaby 3,  diffusé 12 janvier 2011, « le dernier jour a l’atelier »

[33] Les pieds sur terre, France culture, Lejaby 1, diffusé le 8 octobre 2010, « tendu comme un string » 

[34] Les pieds sur terre, France culture, Lejaby 2, diffusé le 11 octobre 2010, « Des hauts et des bas »

[35] Ibid

[36] Les pieds sur terre, France culture, Lejaby 3,  diffusé 12 janvier 2011, « le dernier jour a l’atelier »

[37] Ibid

[38] D’ailleurs, des ouvrières ont été embauchées dans l’horlogerie après les fermetures.

[39] Conversation avec Sylvie et Michelle, le 14 février 2012, à Yssingeaux

[40] Ibid

[41] On appelle catherinettes, les jeunes femmes célibataires de 25 ans. Elles sont fêtées le 25 novembre, jour de la Saint-Catherine, dans la couture, au départ. Ce jour-la, les catherinettes se voient affublées d’un chapeau.

[42] Entretien de Marie-Christine Rochon et Lise Jalabert, réalisé le 5 novembre 2010 à Bourg-en-Bresse

[43] Les pieds sur terre, France culture, Lejaby 1, diffusé le 8 octobre 2010, « tendu comme un string » 

[44] APLJ, Tract de la CGT Lejaby, le 17 février 1975

[45] APLJ, Tract de la CGT Lejaby, 1976

[46] Entretien de Marie Christine Rochon et Lise Jalabert, réalisé à Bourg-en-Bresse, le 5 novembre 2010

[47] APLJ, « Jeudi : Grande marque et petites mains… », journal inconnu, 1989

[48] Ibid

[49] Entretien de Marie-Christine Rochon et Lise Jalabert, réalisé le 5 novembre 2010 à Bourg-en-Bresse

[50] Entretien de Bernadette, Huguette, Sylvanna et Raymond, réalisé le 14 février 2012 à Yssingeaux.

[51] Ibid

[52] Les pieds sur terre, France culture, Lejaby 1, diffusé le 8 octobre 2010, « tendu comme un string » 

[53] Entretien avec Bernadette, Huguette, Sylvana et Raymond, réalisé à Yssingeaux le  14 février 2012

[54] Les 6 jours de grève sont payés et la prime qui s’élève à 200 euros sont alors interprétés par les grévistes comme un encouragement à la lutte. Cette lutte pour les salaires  fait suite aux luttes victorieuses menées par 5 ou 6 entreprises du département (impulsées par l’UD du 43)

[55] Le Monde, « Lejaby au trente-sixième dessous », le 20 janvier 2012

[56] Libération, Pascale Nivelle, « Le cœur près du bonnet », le 28 janvier 2012

[57] Entretien avec Bernadette, Huguette, Sylvana et Raymond, réalisé à Yssingeaux le  14 février 2012

[58] L’éveil, Celine Demars, « Lejaby : la piste de la maroquinerie… », le 1er fevrier

[59] Les sites de Lejaby qui ont fermé

[60] Sur les 142 ouvrières qui ont perdu leur emploi en 2010, seules près de 10% ont pu se reclasser, Le Progrès, « Les ex-Lejaby réclament des solutions indsutrielles pour les autres sites », le 10 février 2010

[61] Déclaration de la délégation de salariées de Lejaby Yssingeaux reçues à l’Elysée ce vendredi 3 février 2012

[62] Libération, Pascale Nivelle, « Le cœur près du bonnet », le 28 janvier 2012

[63] Intervention de Bernadette durant l’AG du 14 février 2012, Yssingeaux.

[64] Entretien avec Bernadette, Huguette, Sylvana et Raymond, réalisé à Yssingeaux le  14 février 2012

[65] Déclaration de la délégation de salariées de Lejaby Yssingeaux reçues à l’Elysée ce vendredi 3 février 2012

[66] Intervention de Bernadette Pessemesse, déléguée syndicale CGT Lejaby Yssingeaux, à Montluçon le 17 février 2012

[67] Ibid

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