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Billet de blog 29 avr. 2020

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Et si les femmes s'arrêtaient?

Depuis le début du confinement, parmi les travailleurs qui continuent d’être mobilisés, on compte une proportion importante de femmes : des aides à domiciles aux infirmières en passant par les aides-soignantes, les caissières ou les « femmes de ménage ». Autant d’activités sous-rémunérées et souvent précaires.

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Et si les femmes* s’arrêtaient[1] ?

Depuis le début du confinement, parmi les travailleurs qui continuent d’être mobilisés, on compte une proportion importante de femmes : des aides à domiciles aux infirmières en passant par les aides-soignantes, les caissières ou les « femmes de ménage ». Autant d’activités sous-rémunérées et souvent précaires. Souvent, elles sont effectuées par des femmes non-blanches et/ou migrantes, de classes populaires. Pour les métiers dits du « care », du soin à la personne, l’infériorisation professionnelle s’explique par le fait qu’on considère leur travail comme le prolongement de leur rôle (ou destin) de mère, une activité qui n’appellerait pas de rémunération puisqu’elle serait naturelle. En réalité, apprendre aux petites filles, dès le plus jeune âge, à s’occuper des autres constitue une formation. Pour ce qui est des caissières ou des couturières, actuellement largement mobilisées bénévolement pour la fabrication de masque, on retrouve là l’idée selon laquelle les femmes sont « adaptées naturellement aux tâches répétitives et simples » comme l’écrivait le CNPF – l’ancêtre du MEDEF – en 1971. Pas étonnant que l’ancienne représentante des patrons, Laurence Parisot, tweet son admiration et son enthousiasme « face à ces couturières qui partout en France se sont substituées à l’Etat »[2].  Du fait de leur prétendue « nature », elles se trouvent ainsi assignées à ces tâches et déqualifiées alors même que leur travail est crucial.

Depuis le début du confinement, à la maison, le temps du travail domestique s’allonge et la charge mentale explose : outre la gestion de la « continuité pédagogique » pour celles qui vivent avec des enfants, il faut ajouter les liens maintenus très régulièrement, presque quotidiennement, avec la famille pour laquelle on s’inquiète, les ami-e-s, les parents d’élèves avec lesquels on échange. Et là encore, ce travail incombe principalement aux femmes, parce que, « naturellement », elles s’occupent des autres, elles prennent soin de leurs proches, quel que soit leur âge ou leur productivité. Ce travail est gratuit[3], alors même qu’il est irremplaçable.

Dans de nombreux pays, la crise sanitaire rend visible ce travail du carequi n’est pas reconnu alors même qu’il constitue le ferment de la société[4]. Ce travail est reproductif au sens où il permet la reproduction de la vie : c’est effectivement grâce au soin aux autres dans toutes ses dimensions, à l’écoute, au partage et à la solidarité que nous pouvons survivre au capitalisme et à ses crises et surtout sur ces bases que peut naitre une société fondée sur les besoins plutôt que sur les profits[5]. Il est à présent urgent de renverser les priorités[6] et nous y travaillons.

Inter-individuellement, dans ce travail quotidien, nous construisons du collectif. Dans le journal de confinement d’un des collectifs en lutte de Paris 8, les Radicools, un podcast récent était intitulé La solidarité est un nom fémininpour rendre hommage à ce travail de soin, gratuit ou mal rémunéré, effectué par les femmes. Il est question de la sick women theoryqui affirme que « la protestation la plus anticapitaliste consiste à prendre soin des autres et de soi-même », qu’il s’agit à présent de « prendre au sérieux la vulnérabilité, la fragilité et la précarité de l'autre, et le soutenir, l'honorer, lui donner du pouvoir »[7]. La manière dont nous avons été élevées, socialisées, nous a conduites depuis le 18 mars 2020 en France à recréer du lien, construire du collectif, être solidaire, à nous organiser pour tenir sur la durée, à gérer l’angoisse et la peur. Nous participons ainsi activement – sans doute majoritairement – à l’ensemble des cadres de solidarité locaux qui se créent dans les quartiers.

Collectivement, nous résistons. En Argentine, lundi 30 mars, plusieurs associations féministes ont appelé les habitants à participer à un « ruidazo », un concert de casseroles, contre les violences faites aux femmes[8]et des Assemblées Générales de Travailleuses sont organisées en ligne. Le 16 avril en France, un black out féministe a été organisé sur les réseaux sociaux pour protester contre les violences faites aux femmes qui ont explosé depuis plusieurs semaines[9]. Une pétition pour la revalorisation des métiers féminisés est en ligne[10]. En Belgique, un collectif féministe s’est forgé pour dénoncer le travail gratuit des couturières fabriquant des masques[11].

En France, le 23 novembre dernier, nous étions dans la rue pour une manifestation historique contre les violences sexistes et sexuelles. Depuis le 5 décembre 2019, nous étions au cœur d’un mouvement social historique contre la réforme des retraites. Contre la propagande gouvernementale, nous avons montré que les femmes seraient les « grandes perdantes » alors même que la retraite de beaucoup d’entre nous est déjà très réduite. Quelques mois plus tard, partout dans le monde, nous participions aux manifestations féministes des 7, 8 et 9 mars. Dans de nombreux pays, nous étions en grève féministe pour rendre visible à quel point nous sommes indispensables au fonctionnement de la société alors même que notre travail se trouve la plupart du temps invisibilisé, dévalorisé, précarisé. Aujourd’hui, en période de confinement, que se passerait-il si nous nous arrêtions[12] ?

A chacune de ces étapes, nous nous sommes renforcées : une nouvelle dynamique féministe continue de se déployer à présent à l’échelle internationale en s’appuyant sur les luttes menées partout dans le monde. Assurément, ni la pandémie ni le confinement n’y  mettront fin. Et au-delà, puisque des mesures auparavant inimaginables sont actuellement prises, « notre tâche est de ne pas laisser le système oublier » ce qui est essentiel comme l’explique Tithi Bhattacharya[13].

[1]La grève féministe s’adresse à toutes les femmes de façon inclusive, mais également aux personnes qui subissent des discriminations de genre. En Suisse, l’astérisque a été utilisé pour bien signifier que, si la grève exclue les hommes cis-genre – identité de genre qui correspond au sexe assigné à la naissance -, elle peut intégrer les personnes trans, par exemple. 

[2]https://twitter.com/LaurenceParisot/status/1253575537903251457/photo/1

[3]Maud Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ?Textuel, 2019

[4]https://nuso.org/articulo/las-que-cuidan/

[5]https://acta.zone/sept-theses-feministes-sur-le-covid-19-et-la-reproduction-sociale/?fbclid=IwAR2lHEnIQdJaQKC-BRxwyYFQBeaiNiy7vFNAANjiOFKW8a1RGa9yA6zjsA4

[6]https://www.contretemps.eu/coronavirus-capitalisme-reproduction/

[7]http://www.maskmagazine.com/not-again/struggle/sick-woman-theory

[8]Aude Villiers- Moriamé, Dans une Argentine confinée, la crainte d’une explosion des violences faites aux femmes, Le Monde, le 3 avril

[9]http://mouvements.info/aux-cotes-des-femmes-a-distance/?fbclid=IwAR2EFLsY1Y4S1s8k9WP3V6tVPyM2LIU8K89rKb7chMecBW55xMS-gIsVUsk

[10]https://www.change.org/p/emmanuel-macron-revalorisez-les-emplois-féminisés?utm_source=grow_fr&utm_campaign=pss

[11]https://www.agirparlaculture.be/masques-en-tissu-des-costumieres-sorganisent-pour-sortir-du-travail-gratuit/?fbclid=IwAR2E5ierENputy3WdXW_xzgRXlRL1vsO2MPfAt5EgFjE2H9Me9MTe6oZEfM

[12]https://acta.zone/sept-theses-feministes-sur-le-covid-19-et-la-reproduction-sociale/?fbclid=IwAR2lHEnIQdJaQKC-BRxwyYFQBeaiNiy7vFNAANjiOFKW8a1RGa9yA6zjsA4

[13]https://www.contretemps.eu/capitalisme-reproduction-covid19-bhattacharya/

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