Les orphelin.e.s de la République

01 Septembre 2020. Jour de rentrée scolaire, presque partout. Pour des milliers d'enfants et d'adultes, le fracas de la rentrée – le mot évoque à la fois le commencement et le retour. Mais pour des centaines d'enfants et d'adultes, c'est autre chose. Un vide. Une absence. Un creux : le cratère laissé par la destruction du collège Raymond Badiou, au centre de la Reynerie.

Une maison vide.
Un quartier endeuillé.
Des enfants abandonnés.

01 Septembre 2020. Jour de rentrée scolaire, presque partout.

Pour des milliers d'enfants et d'adultes, le fracas de la rentrée – le mot évoque à la fois le commencement et le retour. Un bruit de papier froissé, une odeur de livre neuf, un ciel d'automne, nostalgie et inquiétude mêlées.

Pour des milliers d'enfants et d'adultes, la crainte de ces nouveaux groupes qu'il faudra intégrer, de ces nouveaux visages à demi dissimulés qu'il faudra deviner. Pour s'adapter à ces drôles de rapports sociaux, à la fois conformistes, presque militaires en leurs subdivisions, mais aussi passionnants d'adolescence, que sont les relations au sein d'un établissement scolaire. Défi et hiérarchie, uniformité et subversion, complexité de cet état dans l'état.

Pour des milliers d'enfants et d'adultes, en ce premier septembre, déjà, la joie et l'ennui, l'excitation et le rejet, comme une nouvelle paire de chaussures : on rentre dedans mais ça serre un peu, ça coince, ça grince, mais quand même, c'est canon.

Mais pour des centaines d'enfants et d'adultes, c'est autre chose.
Un vide.
Une absence.
Un creux : le cratère laissé par la destruction du collège Raymond Badiou, au centre de la Reynerie. Aujourd'hui vidé de ses élèves, le lieu est debout mais hanté par du spectre de la belle bataille que nous avons menée pour le sauver.

Au nom de la « mixité sociale », des bureaucrates encravatés se sont saisis un jour d'une carte poussiéreuse de Toulouse. Ils ont lu des statistiques myopes et ont entouré de rouge le quartier du Mirail. En bas de page, ils ont écrit leur légende : « pauvre », « immigration », « émeutes », « drogue », « ghetto ». Ils n'ont pas écouté les voix du Mirail, parce qu'elles parlaient une autre langue, parce qu'elles employaient des mots qu'ils ne voulaient pas entendre : « convivialité », « autorégulation », « famille », « engagement », « jeunesse », « énergie », « invention », « humour ».
Puis ils ont pris une autre loupe, au verre encore plus déformant, et sur l'espace du Mirail, ont hachuré une petite zone, la Reynerie : un quart d'heure du centre-ville, un joli lac, un château. Vinci saurait quoi faire d'un tel espace. Malheureusement, outre ces indéniables atouts, ils voient aussi des milliers d'habitants, des écoles, des logements sociaux. Un collège. Observant les profils de ces empêcheurs de gentrifier en rond, ils ont aplati au marqueur fluo la multiplicité des identités, et ont fait des power point pour illustrer leurs « catégories socio-professionnelles », leurs « revenus », mais aussi leur religion et leur « ethnicité ». En regardant par-dessus leur épaule pour s'assurer que sous les euphémismes de la République, personne n'entende la vérité des sous-titres : la classe sociale et la race. Et de ces données aux prétentions objectives ils ont tiré un diagnostic : « bombe à retardement ».
Alors le sens du devoir a soufflé dans leurs poitrines arrogantes, et le feu sacré des états-majors, ceux qui envoient les autres au front, a rosi leurs peaux blanches. Il fallait détruire Raymond Badiou.

Premier septembre 2020, pour des milliers d'enfants et d'adultes, rentrée masquée, la peur de se mélanger, la « distanciation sociale », le retour au local, à la proximité.
Mais pour des centaines d'enfants, ceux de la Reynerie, l'idéologie libérale, bourgeoise, islamophobe, en a décidé autrement : les bureaucrates du centre-ville ont passé des années à chanter les louanges du mélange, à vendre les avantages de la diversité sociale, à marteler à des parents en lutte qu'ils ne savaient pas ce qui était bon pour leurs propres enfants, et à des profs volontaires que leur engagement et leur connaissance du quartier n'avait aucun sens. A prétendre que grâce à une contamination magique, les enfants de la Reynerie bénéficieraient du capital social et culturel des rejetons blancs de la bourgeoisie toulousaine par le simple fait d'être assis à côté d'eux en classe – par capillarité.

Alors pour ces centaines d'enfants, qui l'an dernier encore n'auraient eu qu'à descendre les escaliers de chez eux, marcher trois minutes, déposer les plus petits en passant, et retrouver, plus qu'un collège, une communauté, qui les connaît, les respecte et, oui, les aime ; et bien au lieu de cela, il s'agit aujourd'hui de se lever plus tôt, se masquer, traverser la ville en bus, débarquer dans un établissement « privilégié »4, et se rapprocher, un peu mais pas trop (la distanciation sociale prenant un tout autre sens) des enfants des classes supérieures.

Altérisés, exotisés, diabolisés par les pouvoirs publics censés subvenir à leurs besoins, en ce premier septembre 2020, les enfants de la Reynerie sont des orphelin.e.s de la République.

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