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Billet de blog 14 janvier 2026

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Demain, le feu

Et quand aux danses sublimes des sorcières au courage de braise, quand au feu féminin vient s’adjoindre la colère des frères, des amis, des compagnons – alors tout le monde sait que la guerre est gagnée. Peut-être pas tout de suite, mais bientôt : bientôt.

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Demain, le feu

A Erfan Soltani, condamné à être exécuté ce jour

Hier, la Tunisie

Il y a quinze ans, jour pour jour, un avion ridicule s’envolait dans le ciel tunisien, un ciel bleu, serein et libre, enfin. Dans le cockpit minuscule, un dictateur déchu. Dans la fumée de sa fuite, la complicité française, toujours prête à aider les tyrans – l’Amérique n’a rien inventé, quoi qu’en miment nos impérialismes outrés.

Gambetta en dirigeable, Ben Ali en jet privé: la lâcheté des chefs parfois prend de ces hauteurs. Que leur chute en soit plus lourde, et légers nos cœurs communeux.

Il y a quinze ans, l’étincelle allumée par Mohammed Bouazizi, le feu qui consuma son corps sacrifié, brûla tous les bâillons, et incendia la dictature tunisienne. Malgré la peur, le chômage, l’humiliation et les coups, malgré les arrestations et les tirs, la révolte implacable s’engouffre dans les ruelles les plus misérables du pays, et se déverse sur le palais de Carthage. Les manifestants scandent, simplement, au tyran: Dégage !

Pendant ce temps-là, en France, la ministre des affaires étrangères propose au dictateur l’aide de la police française – ataviquement formée, il est vrai, à mater l’insolence arabe. Nos médias ne font pas beaucoup mieux, et, loin de l’épicentre révolutionnaire, soldent une exotisation bas de gamme : destockage d’expressions clichées ramenées des vacances à Djerba, fleurs de soleil en promotion, tout doit disparaître. J’imagine parfois les discussions dans les salles de rédaction : on l’appelle comment, ce truc ? Les œillets, déjà pris. Pourquoi pas fleur d’oranger ? Trop long. Va pour le jasmin. On a déjà fait le coup il y a vingt ans, mais c’est pas grave personne ne s’en souvient. Et puis le jasmin c’est blanc, c’est joli, ça sent bon. Ça sonne pacifiste et ça couvrira l’odeur de chair brûlée.

Et parce qu’il faut bien commencer quelque part, parce qu’il faut suivre le tourbillon de l’Histoire, et parce que toujours nos cœurs battent pour les insurrections en cours, nous partons. Nous sommes quatre, nous avons vingt ans, et nous allons voir à quoi ça ressemble et quel goût ça a, une révolution en vrai (une amertume un peu sucrée, dont on ne peut plus jamais se passer).

Je me souviens de Dalel, poétesse résistante. Des militants clandestins de Gafsa ou De Redeyef. Je me souviens de Thala – de ses martyrs de dix-sept ans et de son commissariat brûlé. Des princes de la Kasbah ; des Diplômés chômeurs, leur détermination, leur union indéfectible, leur force. Des féministes infatigables, de leur courage, de leur regard, de leur protection. Je me souviens de l’enthousiasme des manifestations, de la vertigineuse vacance du pouvoir, de l’autogestion en marche – toujours claudicante. Je me souviens aussi d’un paillasson à l’effigie de Ben Ali, sur lequel on s’essuyait les pieds en entrant. Je me souviens enfin de la peur de la police – déjà, encore, toujours – fervente complice du régime, plus insidieuse et violente que l’armée.

Après quinze ans de rêves effondrés, de trahisons consommées, de corps empêchés et de voix étouffées – après la mort, quelle vie en Tunisie ? Quel vent souffle encore sur la poussière des révolutions d’hier ? J’aime à croire que les diamants envolés des larmes tunisiennes ont fleuri en Egypte, au Yemen, et jusqu’en Syrie. Que la colère est une source jamais tarie, qu’il faut simplement savoir écouter ses murmures entre deux cris, ses douceurs après la victoire, ses torpeurs après le mensonge. Savoir patienter et écouter le bruit du monde qui se lève, le sifflement ténu des aubes toujours rouges. Et méticuleusement ouvrir la main, pour que l’esprit insurgé poursuive sa course folle.

Aujourd’hui, l’Iran

Jin Jîyan Azadî1

En 2022 nous découvrons fascinés des femmes aux cheveux flamboyants dansant autour d’un brasier, dans les rues de Téhéran. Nous entendons un appel kurde résonner dans tout l’Iran, et comme à Thala onze ans avant, nous voyons des funérailles embraser la vie. Masha, Nika, Hadis...Les morts appellent les vivants, et personne en la jeunesse ne se dérobe. La terreur suprême elle-même vacille et le vieux tyran se met à manger ses enfants – pour arrêter le temps, pour empêcher l’inévitable, sa chute.

Et quand aux danses sublimes des sorcières au courage de braise, quand au feu féminin vient s’adjoindre la colère des frères, des amis, des compagnons – alors tout le monde sait que la guerre est gagnée. Peut-être pas tout de suite, mais bientôt : bientôt.

Pendant ce temps-là, en France, on trie. On fait la fine bouche et doctement on décide, d’adouber certains gestes et d’en cadenasser d’autres. Et les mêmes pédants pondérés, qui refusent à tout prix l’importation de la guerre de Palestine en hexagone, ne se gênent pas en revanche pour siroter goulûment les images de dévoilements libérateurs, et pour en tendre le reflet déformé aux musulmans et musulmanes de France. La capture insidieuse de l’acte spontané et symbolique des iraniennes, son instrumentalisation par les croisés de la laïcité, n’est qu’un crachat de plus jeté au visage perse. En Iran comme en France, le voile est aussi un instrument, un outil entre les mains des puissants. Par lui ils tracent les frontières corporelles de la vertu et de la bienséance. De la féminité conforme. Ils cachent ce qui veut vivre libre, ou ils exposent ce qui veut se préserver. Toutes les manifestantes de « Femme, vie, liberté », les quelques aînées qui portent tchador, celles qui décalent discrètement le voile et celles qui l’ont arraché, toutes disent qu’en brûlant leur foulard, c’est le régime qu’elles flambent Pas leur foi, pas l’islam. Faire d’elles des « remparts » contre le cauchemar égoïste de l’Occident, c’est les réifier encore un peu, encore une fois.

L’année du sang2

Depuis le Le 8 janvier 2026 le régime, déjà-mort mais convulsant de violence, a lâché la laisse des Pasdaran, et transformé les contestataires en « terroristes ». Hier comme aujourd’hui c’est le qualificatif de toutes les terreurs, celui qui autorise la déshumanisation et le massacre. Le Guide suprême n’est plus un ogre : c’est un zombie, qui se nourrit des vies volées par milliers, des corps ravagés par les balles, des pleurs des familles aussi. De l’argent qu’elles doivent verser pour récupérer les morts. L’exposition des cadavres, en de monstrueux hangars, la confiscation des hommages, en appelle aux Antigone d’hier et de demain.

Tandis qu’Ispahan meurt, et que la loi du sang macule le pays. Tandis que Téhéran brûle et se consume en son brasier sacré. Tandis qu’on menotte les blessés, et qu’on viole les prisonnières. Tandis qu’au Kurdistan, encore, la violence est décuplée par la haine ancestrale, le mépris et la peur des peuples debout. Que les hôpitaux sont des cibles, et les enfants des victimes acceptables...

Macron appelle à la retenue.

Il donne des leçons de politesse à une armée de morts-vivants, mûe seulement par la soif – de sang, de pétrole, de pouvoir.

Et les prudences diplomatiques de pudeur se déparent : le roi est nu.

Des sourcils paternellement froncés, des remontrances feutrées : vraiment, on s’en tient là ?

Comme le scandent les manifestants iraniens aux forces de répression : honte à nous.

Pendant ce temps-là, dans les salles de rédaction pressées, on affuble un vieux monarque, héritier d’un siècle exactement de dynastie autocratique et oligarchique, de toutes les qualités d’un jeune premier monté sur les barricades. « Figure de la contestation en Iran », Reza Pahlavi, sérieusement ? Des dizaines d’autres visages viennent en mon esprit tandis que je lis médusée la presse européenne. Que la nostalgie et le désir de renouer avec un passé révolu puisse affleurer en Iran, où la tourmente révolutionnaire a ses affres et ses apories, j’entends. Que la résistance y ait de multiples facettes, comme toutes celles qui se donnent les moyens d’écraser l’ennemi, soit. Mais le manque d’imagination des médias occidentaux est d’une tristesse.

Reza Pahlavi en espoir stratégique, c’est de la paresse performative.

Enfin, pendant ce temps-là, en Amérique.

Je crois qu’en Iran nul ne sait ce qui serait pire. La trahison trumpienne, rompant la promesse de secours paternaliste ? Ou au contraire son ingérable ingérence, invasion du monde, perpétuation de la prédation américaine, cachant son amour des petrodollars derrière celui de la démocratie.

Aujourd’hui, 14 janvier 2026, jour de l’exécution programmée du manifestant Erfan Soltani, jour anniversaire de la fuite de Ben Ali, est un jour blanc. Un jour creux et brûlant, où l’incertain fait trembler la surface du réel en fusion.

Torture blanche3

Un « projecteur puissant qui fonctionne nuit et jour » dans une petite cellule. Un « silence de mort ». Une blancheur violente, qui ruisselle de lumière en l’esprit épuisé, un jour éternel, sans repère ni coupure, sans ouverture ni ombre : c’est la Torture blanche, technique et biopolitique de la destruction des opposants par la République islamique.

Nos imaginaires peuplent l’ombre de cauchemars et de vie. Face au blanc ils sont impuissants.

Commettre un crime, non dissimulé dans la nuit coupable, mais en pleine lumière. Dans un silence de coton. Les journalistes interdits et internet arraché, c’est un immense bâillon blanc qui strangule le pays – sous nos yeux écarquillés.

C’est tout l’Iran qui est soumis, en ce moment même, à la « torture blanche » : en pleine lumière, éclairé par les phares puissants de nos regards, des chiffres qui s’amoncellent, montagnes de morts qui semblent escalader le ciel. Nos regards, nos silences. Un blanc infini, qui étouffe et écrase.

La lumière irradiant les carnages interdit les lâchetés. Que ceux qui savent, que ceux qui peuvent, fassent leur office et pour une fois, pour une fois, ne saupoudrent pas leurs prudences des cendres mortuaires.

Que les braises patientent en vos brûlures Iraniennes, et que demain le feu vous venge.

1 Jin Jîyan Azadî : « Femme, vie, liberté »

2 « Cette année est l’année du sang, Khamenei sera renversé »

3Narges Mohammadi, Torture blanche, 2024.

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