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Billet de blog 21 nov. 2021

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De Hussards en canailles

Vous nous craignez, donc. Vous fermez nos établissements, convoquez nos collègues, judiciarisez le désaccord syndical. Vous nous avez déclaré la guerre et cherchez à nous abattre. Après tout, vous fussiez-vous rendus sans combattre, que je ne vous en aurais que davantage méprisés.

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De Hussards en canailles

« Inutile d'en rajouter, j'ai déjà purgé ma peine » 1 Casey

Un candidat RN aux élections municipales de Toulouse se dit traumatisé d'avoir été traité de « facho » lors d'une distribution de tracts. L'insulte est vieille, presque galvaudée, elle évoque les jeux de mots de mes pancartes de lycéenne contre le « F-Haine ». Devenu R-Haine, le parti, qui a remplacé le F frontal par le R de l'errance (ou de pauvres hères rageurs ?) se veut propre et mûri – blanchi, si besoin était.

Revêtu de son déguisement républicain, fort de ses scores électoraux et pompeux dans sa respectabilité nouvelle, son candidat croit pouvoir effacer le passé, le présent, la souillure et la sanie de son parti. Jouer les victimes. Crier à l'offense, lui dont l'idéologie n'est qu'offrande au fascisme furieux.

Mon collègue Léo, comme tant d'autres, s'était rendu sur les lieux de la diffusion nauséabonde et avait pris verbalement à partie le candidat.

Mardi 23 novembre, il passe en procès.

Avec lui, c'est la tradition antifasciste qui est sur le banc des accusés.

Jeudi 25 novembre ce sont d'autres collègues du Mirail à Toulouse, instituteurs eux aussi, qui sont convoqués au rectorat. Audience préliminaire dans le cadre d'une enquête administrative. Leur faute ? Avoir été présents lorsque des parents d'élèves ont occupé l'école – je dirais, suivant la mode argentine, qu'ils l'ont récupérée. Cette récupération, donc, fort temporaire, entendait tirer une sonnette d'alarme, et avertir de l'inexcusable : deux enfants scolarisés dormant à la rue depuis le mois de septembre. Mais de ça, de cet abandon, de cette honte dont les siècles à venir parleront, notre commune faute face aux exilés d'ici et d'ailleurs, il n'a pas été question lorsque la hiérarchie de l’Éducation Nationale, accompagnée de la police, est venue sur les lieux de l'occupation. De cela, il ne sera pas question non plus jeudi.

Non. Ce qui intéresse mes patrons, c'est une chasse nouvelle, la quête inédite de la hiérarchie blanquerienne : la traque de l'antiraciste.

Dans la vieille cité française

Existe une race de fer

Dont l'âme comme une fournaise

A de son feu bronzé la chair.

Tous ses fils naissent sur la paille

Pour palais ils n'ont qu'un taudis

C'est la canaille, et bien j'en suis !2

La Canaille

Comme les soignants, hier héroïsés gratis, aujourd'hui soupçonnés et suspendus, les hussards noirs de la république sont désormais piétinés par la cavalerie blanquerienne. L'obsession du pouvoir pour les idéologies fictives – indigénistes, wokistes, intersectionnalistes, islamo-gauchistes et autres billevesées – dissimule mal son combat farouche contre toute pensée critique.

Que l'on s'entende : je ne nie pas qu'il existe aujourd'hui, dans le domaine de la pensée et de l'éducation, un nombre certain de collègues, de camarades, conscients des injustices de ce monde, et prêts à beaucoup sacrifier pour les résorber. Je nie en revanche l'ensemble des affirmations absurdes émaillant le Figaro Magazine3 ou les discours de l'homme en Z.

Mais je vois surtout, dans leurs gesticulations grotesques, pantomimes saccadées de pantins mal coordonnés, les derniers soubresauts d'un monde en train de périr.

Vous craignez nos cours d'éducation civique, nos lectures actualisantes, nos analyses de texte intersectionnelles ? Vous ne supportez pas le soutien discret que nous apportons à nos élèves transgenres ? Le respect que nous montrons à nos élèves racisés, à la spécificité de leur expérience, à la force de leur colère, ou à leur droit à l'indifférence ? Vous voudriez contrôler nos mots et nos silences, et nous imposer la déférence devant la littérature patrimoniale ? Mais messieurs les ministres, Mme de Lafayette pas plus que Stendhal ne vous appartiennent : imposez-moi des œuvres, je les traiterai comme je l'entendrai, et croyez-moi, la subversion n'est jamais loin – parce que c'est comme cela que l'on aime vraiment les Lettres, avec courage et insolence.

Vous nous craignez, donc.

Vous fermez nos établissements, convoquez nos collègues, judiciarisez le désaccord syndical.

Vous nous avez déclaré la guerre et cherchez à nous abattre.

Après tout, vous fussiez-vous rendus sans combattre, que je ne vous en aurais que davantage méprisés.

Mais votre colère, les excès de vos accusations, sont après tout de fort compréhensibles réflexes de survie. Ce sont vos privilèges que nous critiquons, décryptons, attaquons. Pas plus que les autres dominants de l'Histoire, vous ne les abandonnerez sans lutte. Et grâce aux générations d'instituteurs éveillés qui vous ont endoctrinés, vous savez par cœur l'adage cornélien : à vaincre sans péril... Notre triomphe donc sera glorieux de vos violences. Et le camp des hussards noirs, par vos politiques libérales et par vos attaques idéologiques, est chaque jour un peu plus connecté à celui des Damnés de la terre – une intersection qui, ironiquement, est bien de votre fait : à force de précariser les intellectuels, vous les dressez contre vous, ne le sentez-vous donc pas ?

Je suis en colère que cette semaine, mes collègues, mes camarades, mes amis, fassent les frais de votre terreur moite.

Mais votre faiblesse fait aussi notre force, et l'affrontement auquel indignement vous nous conviez, nous ne nous y soustrairons pas. Et puisque des hussards que nous fûmes vous avez fait des canailles – cette race de fer / Dont l'âme comme une fournaise / A de son feu bronzé la chair – surveillés, méprisés, jugés et sanctionnés, alors nous embrasserons notre destin et jouerons le rôle historique qui sera le nôtre : contribuer modestement à votre chute, je l'espère.

Vos cauchemars, monsieur Macron, contrairement aux miens, ne commencent donc pas par un Z. Votre frayeur actuelle, paraît-il, a pour objet « le discours intersectionnel du moment. »4 Là macère votre effroi, tremblement intempestif qui s'empara de vous il y a exactement trois ans de cela, lorsqu'une autre armée en haillons, couleur jaune fluo, remit en cause vos certitudes arrogantes. Hier en Gilets Jaunes, aujourd'hui sombres comme l'armée de l'ombre, nous vous regardons trembler, et nous vous verrons tomber. Vous nous désignez, vous nous créez, et nous craignez.

Les enseignants, c'est la canaille ? Hé bien, monsieur Macron, j'en suis.

http://blogyy.net/

Pour soutenir Léo, RDV mardi 23 novembre à midi devant le tribunal de Grande Instance de Toulouse

1Casey vs Zone libre « Purger ma Peine »

2Chanson populaire « La canaille », 1865

3Une du Figaro Magazine « Ecole : comment on endoctrine nos enfants : antiracisme, idéologie LGBT+, décolonialisme... Enquête sur une dérive bien organisée », 12-13 novembre 2021

4 selon Mme Sarah El Haïry, que ce qui « effraie [M. Macron], encore plus que Zemmour, c'est le discours intersectionnel du moment. »

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