Nouveau Bac de français : les recettes de l'échec

Le Bac Blanquer en action : grâce au Covid, le gouvernement a échappé, cette année encore, à une confrontation au réel. Sauf en français, où pour la première fois, le nouveau Bac est expérimenté, par des profs désabusés et des élèves méprisés.

Mépris pour la littérature

Avant que M. Blanquer ne se mêle de ce qui ne le regardait pas, j'initiais mes élèves de Première à des œuvres exigeantes, ardues, belles, contemporaines : Marie NDiaye, Wajdi Mouawad, Aimé Césaire. Il se trouve qu'aucun de ces auteurs n'était blanc.

Nous en parlions ensemble, nous réfléchissions à la taille de l'Empire francophone, et à l'exiguïté de la capitale littéraire parisienne. Je choisissais aussi des textes tout à fait classiques, et j'aimais déconstruire les approches traditionnelles – Edward Saïd pour questionner Montesquieu.

Mon année était cohérente, elle s'adressait à des élèves vivants, elle posait des questions qui les touchaient, elle les accompagnait le long d'un chemin escarpé, jusqu'à une épreuve difficile, le Bac.

Le jour de l'examen, ils se trouvaient face à 3 ou 4 textes inconnus, qu'ils devaient confronter, faire dialoguer – la « question de corpus », modeste entraînement à la littérature comparée, aujourd'hui supprimé. Ensuite, ils devaient faire le commentaire composé d'un texte nouveau – seul cet exercice a survécu à la réformite blanquerienne – ou bien élaborer une dissertation littéraire générale. C'est-à-dire, en trois heures, émettre et argumenter un avis éclairé sur la littérature, en général.

Ils pouvaient pour cela se référer aux œuvres de leur choix, et les lectures personnelles étaient toujours bien vues.

Ne nous leurrons pas : seuls quelques poignées d'élèves osaient relever le défi. Mais la possibilité existait, l'exigence était là, le respect de leur opinion aussi. Les profs de philo étaient reconnaissants de ces premières bases de pensée dialectique posées en ces jeunes esprits.

Aujourd'hui, la dissert, c'est : en quatre heures, les élèves doivent donner leur avis... sur un seul livre, issu d'un programme national imposé. Un classique. Pardon : un Classique. On imagine aisément que l'approche intersectionnelle évoquée plus haut n'a pas présidé aux choix d'auteurs – quoiqu'une certaine pudeur politique obligeât visiblement à une présence féminine minimale chaque année, comme pour l'agrégation.

Ne nous méprenons pas : j'ai été ravie d'enseigner Montaigne, et si on ne m'y avait contrainte, je ne l'aurais jamais fait.

Le Rouge et le Noir est une œuvre qui méritait d'arriver jusqu'à nos élèves – même si j'avoue avoir été quelque peu écœurée d'apprendre que mon livre préféré était aussi celui d'Emmanuel Macron, je me suis consolée en me disant qu'un jeune ambitieux amoureux d'une femme plus âgée avait forcément dû trouver un écho en lui, et que l'ironie stendhalienne ainsi que le discours de classe avaient dû lui échapper – et nous avons tous trouvé des chemins tortueux pour conduire Mme de La Fayette ou Marguerite Yourcenar jusqu'à eux. En trois ou quatre heures par semaine, s'il vous plaît !

Mais l'homogénéité ici créée, la vision patrimoniale de l'histoire littéraire ainsi bâtie, le mépris par là exprimé pour la diversité des goûts, des spécialités, des choix des profs, ne laissent pas de lasser. La standardisation du dernier enseignement artistique autorisé au lycée me terrifie.

Nous n'avons pas beaucoup de temps pour faire de nos élèves des lecteurs. Avec nos vieux bouquins poussiéreux nous sommes déjà bien fragiles devant les exigences de rapidité, d'utilité, d'efficacité, de rentabilité – et ajouter de la poussière à la poussière, c'est tout ce que nous impose M. Blanquer.

Du psittacisme ou comment insulter l'intelligence des élèves

Je me souviens de mon oral du Bac de français. Je n'avais pas trop révisé, mais je dévorais les livres. J'adorais les cours de français, mais mon classeur était toujours à moitié vide, j'aurais été incapable de faire la moindre fiche, et je n'ai jamais compris à quoi pouvaient bien servir les nuages des cartes mentales. J'aurais sûrement échoué au Bac Blanquer.

Mais à l'époque, la part de chance qui joue dans tout examen m'a fait tirer au sort un extrait de Mme Bovary de Flaubert. Le passage où elle fait une balade à cheval avec celui qui deviendra son amant, Rodolphe. Je me souviens de la concentration dans la salle d'étude pleine de monde et de brouhaha stressé. Je me souviens du plaisir d'élaborer de toutes pièces un commentaire sur ce texte que je connaissais vaguement, mais auquel je n'avais pas prêté trop d'attention.

Et surtout je me souviens du regard surpris de l'examinateur lorsque je mets les pieds dans le plat dès l'introduction, choisissant d'analyser la métaphore érotique de ladite balade. Je me souviens du regard pétillant du prof, de son amusement, et je comprends aujourd'hui, et je sais que j'ai le même, quand un adolescent établit cette complicité un peu blasphématoire, qui rappelle joyeusement les grivoiseries de la Grande Littérature. Je me souviens de l'escrime de l'entretien, du prof qui me pousse dans mes retranchements, cherche mes contradictions, m'oblige à réfléchir, encore et encore. Je me souviens de la fatigue en sortant, comme après un beau duel, d'où nul ne sort perdant.

Aujourd'hui les élèves ont une liste de 7, 14 ou 24 textes. Ils les ont étudiés en cours. Ils doivent en présenter une analyse linéaire en 8 minutes, et leur travail n'est suivi d'aucun entretien. La problématique n'est pas obligatoire. Ils ne doivent pas naviguer dans le texte, ils ne doivent pas le décomposer, le triturer, le presser jusqu'à en extraire le sens le plus subtil. Ils doivent suivre avec rigueur et discipline l'ordre des lignes, la chronologie du document, et dire mieux que l'auteur ce que l'auteur dit...

Aucune place à l'innovation, à l'imprévu, à la trouvaille personnelle, à l'hypothèse originale. Les élèves les plus sérieux récitent la fiche fabriquée par le prof. Les autres bricolent de la reformulation forcément maladroite – Comment leur dire que Baudelaire n'a nul besoin de leur traduction ?

Lorsque la récitation est terminée – parfois la même, mot pour mot, que quelque autre élève l'ayant précédé sur le même texte – le jeune peut respirer.

Aucune question ne viendra vérifier, interroger, approfondir, bousculer. Aucun entretien ne viendra accoucher l'esprit littéraire, et nul questionnement ne viendra socratiquement donner naissance à la magie du dialogue littéraire : la co-construction du sens. Après la récitation – niveau zéro de l'intelligence, le par-cœur, niveau zéro de la réflexion – du silence.

Est-il vraiment surprenant que ce gouvernement ait érigé en norme, jusqu'en cette épreuve littéraire, l'assertion non problématisée sans aucune possibilité de dialogue ?

Big Brother is watching you

L'informatique, c'est moderne. On est au XXIème siècle, il faut vivre avec son temps.

Hier, le bruissement du papier, la texture particulière des copies d'examen, le bon vieux bic qui a définitivement détrôné le stylo plume. Mon rouge qui griffonne, souligne, entoure, annote par code quasi hiéroglyphique. Tantôt rageur (« contre-sens ! »), tantôt admiratif (« Oui ! »). Les copies étalées partout dans mon bureau, par tas : le tas des disserts, celui des commentaires. Les copies corrigées, celles que j'ai corrigées mais que je dois relire parce que je suis pas bien sûre, celles qui je remets à plus tard parce que le sujet choisi m'ennuie.

Pendant quelques jours, je trône en mon bureau, entourée de copies anonymes, et ceux qui voient là du bordel ne comprennent simplement pas la division de mes tâches, mes petites acrobaties intellectuelles, mes logiques propres, qui ont besoin de se réaliser dans l'espace exigu et toujours menacé – par mon chat, par ma fille.

Mais ça, c'était avant.

Aujourd'hui, que nous sommes aptes à faire cours seuls devant 30 petits carrés noirs étalés sur un écran (Zola mêlé au spiritisme de la visio : Est-ce que vous êtes là ? Il y en a qui sont bloqués en salle d'attente... Vous me voyez ? Je vous entends, mais je ne vous vois pas... Ha, Kevin nous a quittés...), il faut être résolument moderne. Entendons : informatisés.

Mais comme les élèves composent à l'ancienne mode (stylo-papier, c'est teeeeellement ringard), un cerveau brillant du Ministère a trouvé la solution : au lieu de donner les copies papier aux profs (Old Schoooooool), on scanne ces mêmes copies, et la correction se fait en ligne. Sur un écran. Donc : moderne, on vous dit.

Bon, évidemment, ça ne marche pas, ça plante tout le temps.

Les profs, indécrottables passéistes, râlent, et regrettent le bon vieux papier. Ils ont mal au dos, aux yeux, et se demandent combien d'années de prime informatique (150 euros annuels brut) il faudra pour acheter un ordi correct.

Mon amie C., qui travaille chez Airbus, quand elle a bénéficié d'un jour de télétravail par semaine, s'est fait payer un fauteuil ergonomique, prêter un ordinateur, a vu l'entreprise participer aux frais d'abonnements internet. Mais ne soyons pas bassement matérialistes.

L'avantage de la modernité, c'est qu'on peut communiquer : ça s'appelle un chat. Et ce qui est bien, avec le chat, c'est qu'on peut forcer les radicaux à se modérer : les commentaires acerbes sur le fil des coordonateurs sont immédiatement supprimés. Trouvaille de la modernité ! Comme si dans nos réunions d'équipe, le recteur entrait inopinément, bâillonnait le collègue syndicaliste, et repartait, l'air de rien.

En Haute-Garonne, les inspecteurs de l'éducation nationale ont pris des engagements forts : ils ont promis que cette année, les collègues qui font passer les oraux ne corrigeraient pas les copies. Ce sera l'un ou l'autre, eu égard à l'année chaotique qui s'achève. Bon, finalement, on est presque tous convoqués à l'écrit, à l'oral, aux surveillances dans les établissements, et avec un peu de chance, aux épreuves de BTS ou au Grand Oral en sus. Donc un chouia débordés en cette fin d'année.

Heureusement, les inspecteurs veillent : grâce au logiciel de correction en ligne, qui pour nous narguer porte le nom d'une île grecque paradisiaque, ils peuvent savoir quand nous nous connectons. Combien de temps nous passons par copie. Où nous en sommes de la correction.

Et c'est comme si les inspecteurs, pires intrus que mon chat ou ma fille, débarquaient dans mon bureau, piétinaient mes tas de copies, regardaient par-dessus mon épaule : « Ha, vous n'en êtes que là ? Celle-là, vous l'avez corrigée un peu vite. Vous êtes pressée ? C'est un peu le bordel, ici...»

La version moderne : les inspecteurs appellent les collègues sur leur téléphone personnel, et demandent des comptes : on corrige trop vite, ou pas assez. Ils contrôlent, quantifient, font des statistiques. Prétendent s'inquiéter – mais rassurez-vous, leur sollicitude ne va pas jusqu'à proposer un allègement de la charge de travail.

Avant, la correction, c'était un dialogue, un échange entre deux esprits : celui, parfois confus, parfois éblouissant, d'élèves qui l'espace de quelques heures se piquent de littérature, et celui du prof de français, brouillon, curieux, un peu rigide, un peu ouvert aussi. Le papier nous reliait, la confiance protégeait notre discussion silencieuse.

Aujourd'hui, un écran bleu, derrière lequel épient inspecteurs, coordonnateurs, supérieurs hiérarchiques. De quoi acérer toutes les plumes – pour planter le panoptique.

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