Centre d'enfouissement nucléaire de Bure : entre géologie et géopolitique

Le pouvoir politique utilise le pouvoir judiciaire pour intimider les militants anti-nucléaires de Bure, une mise en perspectives de leur lutte et des raisons géographiques de localisation de ce centre s'impose. Extrait de «Environnement et conflits environnementaux dans les espaces ruraux français» in Les espaces ruraux français (Editions A. Colin, 2018).

Les tensions contemporaines liées aux déchets nucléaires en France

Les conflits impliquant l'énergie nucléaire prennent principalement comme théâtre les campagnes françaises. Cela s'explique par la localisation des centrales, par le transport des déchets radioactifs qui transite majoritairement par les espaces ruraux et enfin par la question de leur stockage qui est le plus récent moteur de contestation, notamment à Bure dans la Meuse. Les campagnes intéressent les acteurs du nucléaire français dans les périphéries immédiates ou plus lointaines des espaces urbains denses, pour d'éventuels problèmes de sécurité et surtout pour la moindre propension à la protestation de territoires aux caractéristiques de marginalité.

Afin de comprendre la haute conflictualité du dossier nucléaire français, il est nécessaire de faire référence à l’histoire contemporaine. A partir des années 1970, au moment où se multiplient les projets et la construction d’installations nucléaires un peu partout en France, des mouvements pacifistes et activistes prennent forme pour dénoncer l’usage potentiellement militaire et les risques de pollutions radioactives ; contestations accrues plus tard avec l’épisode Tchernobyl de 1986. Les autorités mettent alors en place un appareil répressif d’une rare violence. Des mobilisations fortes ont souvent lié des acteurs locaux aux milieux d’extrême-gauche comme à Chooz (Ardennes), Plogoff (Finistère) ou Creys-Malville (Isère).

A Malville, à la fin des années 1970, le développement du surgénérateur Superphoenix provoque plusieurs grandes manifestations dont une qui s'accompagne de la mort d’un manifestant, Vital Michalon, qui est victime d’une explosion provoquée par les gendarmes en 1977. Hormis Plogoff, ces conflits débouchent rarement sur une victoire des environnementalistes, l’abandon de Superphoenix à Creys-Malville relevant d’un constat d’échec technique. EDF et Areva1, les deux entreprises aux capitaux majoritairement publics promotrices de l’électricité nucléaire, bénéficient d’un soutien inconditionnel du pouvoir central qui œuvre à mettre hors d’état toute contestation. Celle-ci se réfugie dans l’expertise, par le biais du CriiRad2 par exemple, et dans un conflit de basse intensité qui se réchauffe lors de convois de déchet nucléaire en partance de l’usine de retraitement de La Hague (Manche) souvent à destination de l’étranger. L'ONG Greenpeace est la plus médiatiquement visible dans l'opposition au nucléaire en raison notamment de ses incursions spectaculaires dans plusieurs centrales afin d'y pointer les failles des dispositifs de sécurité. Les 19 centrales nucléaires françaises ont été conçues bien avant les attentats du 11 septembre 2001 et laissent planer des doutes sur la sécurité des installations que des militants de Greenpeace n'ont pas hésité à exploiter en s'introduisant régulièrement dans les centrales afin de montrer la vulnérabilité face à des attaques terroristes. En février 2018, des membres de l'association sont lourdement condamnés à 6 mois de prison ferme et 6 mois de sursis pour leur intrusion dans la centrale de Cattenom (Moselle).

Depuis les années 2010, le moteur de contestation le plus fort du nucléaire réside dans l'opposition aux solutions actuelles du stockage par enfouissement des déchets radioactifs, dangereux pour des milliers d'années et dont personne ne sait que faire. Ce problème est très révélateur de la considération des territoires ruraux par la filière nucléaire soutenue par l’État incarné par l'ANDRA, l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Dans les années 1980, l'agence prospecte les sous-sols des Deux-Sèvres, du Maine-et-Loire, de l'Aisne et de l'Ain. Partout, le soulèvement des habitants et des élus est radical et violent: « On ne négocie pas, nos territoires ne sont pas à vendre » (in D'Allens et Fuori, 2017). Il ne s'agit pas d'un simple phénomène NIMBY (Not in my backyard : Pas dans mon jardin) mais plutôt d'un NIAOBY (Not in anyone backyard), les manifestants ne veulent des déchets nucléaires ni ici, ni ailleurs.

Les vraies raisons de la localisation du centre d'enfouissement « Laboratoire Cigéo » de l'ANDRA à Bure : le viol des territoires marginaux

En 1990, le gouvernement de Michel Rocard impose un moratoire qui mettra un terme aux recherches dans ces sites. Le projet d'enfouissement n'est pas abandonné pour autant et le rapport Rouvillois mandaté par le ministère de l'équipement est sans équivoque pour revoir la stratégie de choix du territoire d'accueil des déchets radioactifs : « Il apparaît de plus en plus que (pour le projet de site d'enfouissement) la contrainte principale est la capacité de la population à accepter le principe de stockage, beaucoup plus que les avantages techniques relatifs des différents types de sols » (extrait du rapport Rouvillois cité dans D'Allens et Fuori, 2017). Ainsi, dans les années 1990, le choix de Bure dans la Meuse pour y implanter un « laboratoire » Cigéo est moins un choix géologique – présence de couches d'argiles stables pour entreposer des déchets des centaines voire des milliers d'années – qu'un choix géopolitique local. Ces territoires de l'Est ont été ravagés par les deux grandes guerres, de nombreux terrains y sont à vendre à la suite d'une déprise rurale, les densités y sont faibles, tous ces facteurs font de Bure et de ses environs un site idéal. Les élus et les acteurs locaux sont censés être sensibles aux largesses financières de l'ANDRA et d'EDF qui sont prêts ici à financer salles des fêtes, piscines, voiries flambant neuves que les municipalités ne peuvent plus se payer à cause du déclin économique des industries rurales.

Pourtant, la contestation existe dès le début du projet quand la ministre écologiste Dominique Voynet donne les autorisations à l'ANDRA en 1999 pour le site de Bure. Mais cette opposition est formaliste, moins radicale et moins forte que dans l'Ouest de la France. Des activistes extérieurs arrivent pour occuper des maisons dans le canton, vivre sur place à partir de 2004 pour contester le projet et prêter main forte à des habitants et élus locaux. En 2007, l'ANDRA commence ses recherches. L'objectif à terme est la construction de centaines de kilomètres de galeries souterraines où devront être stockés 85 000 m³ de déchets radioactifs dangereux, le chantier devant durer 130 ans et créer de 500 à 2000 emplois. Le projet semble la solution la plus rationnelle et Nicolas Hulot opposé à l'enfouissement jusqu'à son entrée au ministère de la Transition écologique en 2017 déclare : « Maintenant je suis aux responsabilités. La seule chose qui a changé c'est ma fonction. Je ne peux pas faire disparaître ces déchets comme par enchantement » (France 2, 22/02/2018). La contestation prend en effet de l'ampleur à partir de 2015 où une opposition de type « ZAD » (zone à défendre) se met en place au Bois Lejuc, que l'ANDRA a acheté et où des travaux commencés par l'agence sans cadres légaux sont démontés par les opposants à l'été 2016. Ces derniers ont afflué et redonnent un souffle à la contestation nucléaire. Outre les failles du projet mises au jour par des contre-expertises pointant les faiblesses en termes de sécurité, les anti-nucléaires contestent le projet car la moitié des déchets à stocker n'ont pas encore été produits. Leur but est donc de « constiper » la filière atomique. A Bure, après presque deux ans d'occupation d'un site stratégique de l'ANDRA, le campement du Bois Lejuc est évacué sans ménagement par les forces de l'ordre en février 2018. L'Etat ne souhaite pas voir se cristalliser une nouvelle opposition à un aménagement stratégique comme à Notre-Dame-des-Landes où le contexte politique, rural et territorial est très différent.

Pour aller plus loin :

D'Allens G. et Fuori A, 2017. Bure, La bataille du nucléaire. Seuil, Reporterre.

Benhammou F. 2011, « Conflits et environnement », in Gérardot M. (dir.), Géographie des conflits, Editions Atlande, Paris : 129-138.

1 La société prend le nom d'Orano en 2018.

2 Commission de Recherche et d'Information Indépendantes sur la RADioactivité est un laboratoire au statut associatif afin de garder ses objectifs militants et citoyens.

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