Loup et ours en France: détresse ou décrédibilisation des éleveurs?

L’ours et le loup représentent une contrainte à l’élevage, notamment Canis lupus qui s’étend géographiquement comme récemment en Nouvelle Aquitaine, Centre-Val de Loire, Normandie et Bourgogne (voir encart 1). Pourtant, des médias comme Ouest-France contribuent à diffuser des contrevérités et les pouvoirs publics sont passifs voire bienveillants face à des actes de violence anti-environnementale.

Alors qu’il est nécessaire de poser les bases d’un débat le plus serein possible, des éleveurs, souvent syndicalistes, et des chasseurs s’appuient sur certains médias complaisants pour diffuser caricatures, erreurs et contrevérités. Parallèlement à cela, la censure et la violence s’abattent sur des expressions démocratiques appelant à une bonne cohabitation dans un contexte où les pouvoirs publics, élus et préfets, oscillent entre malaise et encouragement de l’impunité.

Plusieurs exemples récents viennent illustrer ces manipulations, tant concernant le loup que l’ours dans les Pyrénées. Le premier est l’article de Ouest-France, quotidien le plus lu de France, du 22 juillet 2020 où le propos du journaliste clairement perméable à l’opposition au loup détone dans un quotidien réputé pour son professionnalisme et sa pondération1. Les premières lignes donnent la couleur avec « le loup signe un retour sanglant dans les alpages des Hautes-Alpes et de la Lozère » ce qui relève du sensationnalisme classique d’autant qu’il ne s’agit plus d’un retour, le loup étant là depuis plusieurs années, notamment dans les Hautes-Alpes où sa présence est attestée depuis le milieu des années 1990 et le début des années 2000, soit plus de 20 ans. Ainsi, le cadre de l’article concerne exclusivement le secteur du Parc national des Ecrins où le propos du journaliste Christophe Violette oscille entre parti-pris, approximations et mensonges relayés. Divers portraits sont mis en scène, notamment trois éleveurs présentés comme des victimes abandonnées. Qu’en est-il de la réalité factuelle et sont-ils si représentatifs des éleveurs ? Contre-enquête auprès de sources vérifiées et compétentes.

Le premier concerne Alban Dusserre-Bresson, présenté comme le dernier berger de Prapic se disant « cerné » par 6 meutes de loups alors qu’une seule est attestée par le suivi scientifique, ce qui est déjà une forte contrainte. Le journaliste ne discute pas le fait qu’il n’est pas berger (gardien salarié) mais éleveur (propriétaire des bêtes) et que la présence de 6 meutes autour de son estive est impossible car il n’y aurait tout simplement pas assez de ressources pour nourrir autant de loups. Il y a en revanche 9 meutes répertoriées sur les 1800 km² du Parc national des Ecrins, soit 200 km² par meute, ce qui correspond à la moyenne européenne. L’article de Ouest-France parle de « carnage », d’ « hécatombe », l’éleveur sous-entendant avoir perdu plusieurs centaines de brebis. Pourtant, quand on regarde les chiffres de la Direction départementale des territoires des Hautes-Alpes, on constate que cet éleveur a perdu 2 brebis en 2020 (une attaque), 4 en 2019 (deux attaques), 0 en 2018 et 2017. Quant à la chute mortelle de 90 brebis attribuée au loup subie par cet éleveur en 2019 qui aurait mis le feu aux alpages l’an passé, elle concerne un autre éleveur de la vallée du Valgaudemar à 25 km de là2. Erreurs ? Mensonges ? Il est permis de se questionner en lisant cet article pourtant publié dans l’édition nationale papier et web de Ouest-France.

Dans cet esprit partisan, des propos erronés sont attribués au directeur du Parc national des Ecrins, qui fait un énorme travail pour faciliter la vie des éleveurs au sein du Parc par de nombreuses aides financières et en temps de personnels des agents (jusqu’à 80 % entre juin et octobre). Contrairement aux propos rapportés par Ouest-France, il n’a jamais dit être favorable au tir mortel de loup dans un parc national, seule catégorie d’espace représentant moins de 1 % du territoire métropolitain sans chasse. Tout au plus avait-il évoqué l’éventualité de tir d’effarouchement là où la pression des loups serait trop forte. Un autre portrait d’éleveur est présenté, Paul Davin (et non Davant comme écrit dans l’article), dans la vallée voisine du Champsaur où il se présente comme le dernier à y faire paître ses troupeaux alors que le vallon en question, extrêmement difficile et sauvage, nécessite une débauche de moyens pour très peu de brebis (voir encart 2 : Paul Davin où l’acharnement du pastoralisme dans une des zones les plus sauvages du Parc national des Ecrins). A l’heure de ces lignes, il n’a subi aucune attaque de loups dans cette estive. Selon cet article et un précédent du même journaliste3, ces éleveurs semblent délaissés, livrés à eux-mêmes. S’appuyant sur les approximations de l’universitaire Jean-Marc Moriceau qui est historien et pas spécialiste des enjeux contemporains du retour du loup, le journaliste présente les aides comme insuffisantes voire pernicieuses. Pourtant, les près de 30 millions d’euros que consacre l’État à la cohabitation avec le loup vont principalement aux éleveurs en aides financières et matérielles sous formes d’aménagements (adductions d’eau, pistes forestières, héliportages), de parcs et filets de protection, de chiens de protection et d’emplois (aide-bergers et bergers). Certes, le surcoût est en parti pris en charge par les professionnels, 80 % par l’État, mais dans les Ecrins, et les autres parcs nationaux, les éleveurs, semble-t-il insuffisamment aidés, bénéficient d’un soutien à 100 %, le Parc des Ecrins consacrant 400 000 euros par an pour soutenir les éleveurs face au loup. Ainsi, Alban Dusserre-Bresson et Paul Davin ont bénéficié chacun gratuitement d’une cabane neuve financée par des crédits déclenchés dans le cadre du Plan loup. Des bergers d’appui ont aussi été financés via le Parc des Ecrins. Les aides agricoles les plus importantes dont bénéficient ces éleveurs relèvent de la politique agricole commune (PAC), elles sont consultables sur internet. On soupçonne peu les montants considérables de fonds publics allouées aux éleveurs de ces zones dites marginales. Alban Dusserre-Bresson, qui aimerait, d’après Ouest-France, que son endettement de 800 000 euros soit pris en charge par la collectivité pour arrêter son activité, a ainsi touché dans le cadre de la PAC 166 329,83€ en 2018 et 176 825,67€ en 20194. Le responsable local des Jeunes Agriculteurs, Edouard Pierre qui se fait photographier avec une balle de carabine à lunette destinée au loup, a touché quant à lui 126 873,15€ en 2018 et 124 289,67€ en 2019. Beaucoup d’éleveurs ovins en France ont du mal à joindre les deux bouts, or, la situation de ces éleveurs en zone à loup en parc national n’est peut-être pas économiquement la plus précaire.

Dans les Pyrénées, en Ariège, des éleveurs et des élus œuvrent également à envenimer les choses dans la cohabitation avec l’ours, plantigrade omnivore, qui, rappelons-le, commet bien moins de dégâts sur troupeaux que les loups qui sont exclusivement carnivores. L’acharnement militant de leaders agricoles ariégeois à refuser le gardiennage des troupeaux a conduit à des situations contre-productives. Ils ont réussi à faire pression sur les pouvoirs publics pour qu’ils fassent passer en dégâts d’ours toute perte sur une estive située en zone à ours (à savoir la majorité des espaces montagneux pyrénéens!) sans la procédure d’authentification préalable de l’origine du préjudice. Résultats, les statistiques ont explosé, les dégâts passant de moins de 200 ovins victimes de l’ours en moyenne jusqu’en 2016 par an à plus de 1100 en 2019 !5 Cette situation de non gardiennage localisé donne aussi aux ours des comportements de prédation que médias, élus et éleveurs n’hésitent pas à dramatiser. Ainsi, L’Indépendant, journal est-pyrénéen, titrait le 16 juillet 2020 « Ariège "La bergère était en danger de mort", 4 ours attaquent 800 brebis en estive », reprenant les propos de Marcel Fort, président du groupement pastoral du col d'Escots et du maire d’Ustou, Alain Servat, qui interdit dans la foulée la randonnée dans sa commune. Des agents de l’Office français de la biodiversité (ex-ONCFS) ont en effet effarouché des ours toute la nuit. Que s’est-il passé ? Comme dans ce secteur, les moyens de protection ne sont volontairement pas adaptées à la présence des ours – seulement une bergère pour 800 brebis, pas de chiens de protection - une mère avec ses deux oursons sont venus tenter leur chance pour capturer une brebis. Ils ont été repoussés. Puis, un ours solitaire est venu également tenter sa chance. L’ours étant un animal opportuniste à l’excellente mémoire, quand le garde-manger est ouvert sans protection, il revient jusqu’à ce qu’on lui fasse comprendre que c’est une mauvaise idée. L’absence de gardiennage adapté peut donc donner de mauvaises habitudes aux ours, qui laissent relativement tranquilles les estives où il y a bergers et chiens de protection, pourtant juste à proximité.

Ces derniers temps, les solutions simplistes et violentes (tirer sur l’animal) promues par les représentants des éleveurs et des chasseurs sont davantage reprises par les pouvoirs publics et les préfet.es alors que l’on ne s’attaque pas aux racines des difficultés. Les préfet ·es font de plus en plus preuve d’un suivisme sans recul des groupes de pression agro-cynégétiques et d’élus locaux, d’une part en raison de la faiblesse de leur formation en lien avec l’environnement et d’autre part en raison de rapports de force qui ne reflètent pas les volontés citoyennes. Les hauts-fonctionnaires sont aussi fidèles à ce que le politologue Pierre Grémion appelait le « pouvoir périphérique », à savoir que les préfets cherchent à s’accommoder avec la réglementation nationale pour l’adapter aux exigences de ces mêmes groupes et élus locaux. Ils ne peuvent cela qu’avec la bénédiction du pouvoir politique au plus haut niveau. La préfète de l’Ariège a, par exemple, voulu déclencher le protocole d’ « ours à problème » concernant l’incident ayant conduit les ours à attaquer le troupeau d’Ustou. Ce protocole vise à identifier un ours ayant un comportement anormal pouvant représenter un danger excessif pour les troupeaux et les personnes. Or, cette communication préfectorale pour plaire aux éleveurs et élus a été désavouée rapidement par l’Office français de la biodiversité, qui, dès la première phase du protocole, a constaté que, vu l’état de non gardiennage des troupeaux, les ours n’avaient pas eu de comportements anormaux et n’avaient pas représenté un réel danger pour la bergère. A noter aussi la bienveillance des autorités judiciaires et préfectorales qui autorisent abusivement des tirs non mortels contre les ours sans que de vrais moyens de protection aient été mis en place et ne sanctionnent pas les actes de violence et de vandalisme des opposants aux ours, notamment la dégradation de biens publics. L’abattage illégal d’un ours en Ariège en juin 2020 en est une des suites logiques.

De même pour les loups, élus, éleveurs et chasseurs réclament le droit de tuer toujours plus de loups, alors que l’effet sur la diminution de la prédation n’est pas avérée. Non seulement, les dégâts sur les troupeaux continuent à croître en France et plusieurs études étrangères montrent que ces éliminations peuvent même faire augmenter les pertes sur le bétail6. L’impunité d’opposants au loup et de représentants agricoles se retrouve aussi dans les Alpes. A l’été 2019, des manifestations d’éleveurs ont perturbé et dégradé les abords de la préfecture de Gap, appel à la destruction du loup dans le parc national par des personnes cagoulées à la façon de terroristes. En février 2020, le président du Conseil général, Jean-Marie Bernard, offre une queue de loup à la préfète des Hautes-Alpes, Cécile Bigot-Dekeyzer, lors de son pot de départ. Sourire gênée de la fonctionnaire face à la partie d’une espèce protégée dont on ignore la provenance. Aucune poursuite. En accompagnant ces violences contre les biens et les animaux par cette bienveillance, les pouvoirs publics laissent s’installer un sentiment d’impunité chez ces groupes d’une certaine ruralité dont la suite logique est la violence physique et symbolique contre les personnes. Les exemples anciens sont nombreux, mais un fait récent alerte par ses conséquences potentielles sur la censure et la liberté d’expression intellectuelle et artistique. Le cinéaste Jean-Michel Bertrand, réalisateur de films sur sa quête personnelle pour comprendre le monde des loups7, en a fait les frais. Alors que ses projections donnent lieu à des débats argumentés, pluralistes et de bonnes tenues, partout en France, y compris en zone à loup, le 2 août 2020 à Tende dans le Mercantour, un groupe d’éleveurs et chasseurs chauffés à blanc dont certains visiblement alcoolisés, sont venus perturber, insulter les agents du Parc national du Mercantour organisateurs d’une projection-débat, les spectateurs partagés entre habitants de la vallée curieux et touristes, entraînant l’interruption de la séance. Les nombreuses familles avec enfants présentes dans la salle et la majorité du public en sont ressorties traumatisées (lire le témoignage d’une habitante de la vallée de la Roya). Le loup peut représenter, surtout quand il vient d’arriver, un vrai choc de culture et de pratique pour les éleveurs et bergers. Il n’est pas certains que les agitateurs aient fait progresser la compréhension des difficultés des éleveurs confrontés au canidé par ce comportement. Mais pire, c’est un cas de censure avéré et les gendarmes arrivés après coup ont laissé faire. Le maire de la commune, pourtant officier de police judiciaire, a même pris la parole pour dire son soutien à ces perturbateurs de l’ordre public. Où sont les commentaires des autorités de la culture, de l’environnement ou du maintien de l’ordre sur ce qui peut représenter un grave précédent ? On les attend toujours. Y aurait-il deux-poids deux mesures ?

La question n’est donc pas de préférer le loup ou l’ours au berger, mais de mettre en oeuvre les conditions de la poursuite d’une activité potentiellement durable dans un environnement complexe.

Des enjeux légitimes de cohabitation se posent dans les « nouvelles » et anciennes régions (voir encart 1) fréquentées par les grands carnivores. Ce n’est pas en diffusant des informations alarmistes, erronées et en incitant à la haine que l’on va concrètement et pragmatiquement faire progresser la cohabitation sur le terrain au bénéfice de la majorité.

 

1. Loup en France : une espèce protégée et … tirée.

D’après les dernières données de l’Office Français de la Biodiversité, la population de loup serait passée d’une estimation de 530 loup à 580 en 2019-2020 avec une croissance moindre de 9 % par an contre 22 % l’an dernier. Si la baisse de la croissance ne peut être imputée à l’augmentation des tirs légaux et des éliminations illégales, cette corrélation peut légitimement poser question. En 2019, le plafond d’élimination, qui fonctionne en réalité comme un quota, est passé à 19 % de la population estimée soit une centaine de loups qui ont été tués en dérogation du statut d’espèce protégée par la directive européenne Habitats. La France s’autorise ces dérogations jugeant que l’état de conservation de l’espèce n’est pas en péril.

Géographiquement, la présence lupine s’étend avec des nouvelles zones où il y a des indices qui ne présagent pas forcément d’un installation pérenne. Ainsi, en 2019 et 2020, les régions Centre Val-de-Loire et Nouvelle-Aquitaine ont été marquées par des signalements de loups à plusieurs reprises. Il en est de même en Bourgogne s’ajoutant aux régions plus anciennement fréquentées comme les Alpes, le Massif central, le Grand Est et les Pyrénées.

En comparaison, 52 ours ont été répertoriés en 2019 exclusivement dans les Pyrénées.

 

2. Paul Davin où l’obstination du pastoralisme dans une des zones les plus sauvages du Parc national des Ecrins

Cet éleveur est présenté dans l'article de Ouest-France comme le dernier à mettre des brebis à paître dans un vallon du Champsaur (Molines) où 4 à 5 éleveurs faisaient paître jusqu'à 1000 brebis. Après investigation, rien n'est moins sûr. Ce vallon, réputé difficile et sauvage, a été abandonné de longues dates pour ces raisons, les loups rendant compliqué le gardiennage. Contrairement à ce qu'il dit, il n'y était pas l'année précédente car un de ses chiens avait été mordu par une vipère et en 2020, ses bêtes y sont, mais au prix d'énormément de moyens qui questionnent la présence du pastoralisme dans un tel milieu. Seulement 80 brebis sont présentes, pour cela il a bénéficié d'une bergère payée par le Plan loup tout comme une nouvelle cabane. Contrairement à ses affirmations, son troupeau n’a pas été attaqué au moment de l’article et il a même demandé au gestionnaire de l’estive, de rester un mois d’été supplémentaire car tout se passe bien… en pleine zone à loup. Beaucoup de moyens sont ainsi dégagés pour lui permettre de pacager ce secteur, mais le système le pousse aussi à cela car s’il ne met pas de bête sur cette estive de montagne difficile, il perd une grande partie de ses aides agricoles. Cela pose encore la question du partage de l’espace entre nature et agriculture. Contrairement à ce qui est dit, cette estive ne retournera pas à la broussaille et aux feux de forêts car il s’agit de pelouses alpines. Si le pastoralisme a une dimension patrimoniale, doit-il être aidé, perfusé coûte que coûte y compris dans des zones difficiles à protéger. Tout est question de choix socio-politique.

 

1« Le retour du loup désespère les bergers », Christophe VIOLETTE, Ouest-France, 22 juillet 2020 : https://www.ouest-france.fr/economie/agriculture/le-retour-du-loup-desespere-les-bergers-6914650

2«  Loup : entre mensonges, violences agricoles et bienveillance de l’État », Farid BENHAMMOU, Libération.fr, 11 septembre 2019.

https://www.liberation.fr/debats/2019/09/11/loup-entre-mensonges-violences-agricoles-et-bienveillance-de-l-etat_1750230

 

3https://www.ouest-france.fr/economie/agriculture/retour-du-loup-le-peche-originel-c-est-le-deni-6914731

 

4https://www.telepac.agriculture.gouv.fr/telepac/auth/accueil.action

5A partir de 2017, les dégâts d’ours dépassent la barre des 500 ovins indemnisés à cause de dérochements, chutes de troupeaux des ravins, attribués à l’ours, même quand les preuves sont faibles voire nulles. Encore une fois, le but est l’apaisement mais le résultat est inverse.

6 Treves Adrian, Krofel, Miha, Mc Manus, Jeannine, 2016, “Predator control should not be a shot in the dark”, Frontiers in Ecology and the Environment,vol. 14 p. 380-388. https://esajournals.onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/fee.1312

 

7La Vallée des loups (2017), Marche avec les loups (2020)

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