Patrice Raydelet, les animaux, la nature et la France

Patrice Raydelet, fondateur du Pôle Grands prédateurs Jura, est un naturaliste inclassable. Il a récemment publié un ouvrage faisant le point sur les grands enjeux liés à la protection des animaux en France et un bilan de son engagement de plus de 30 ans pour la nature, Les Animaux, la Nature et la France : changer nos paradigmes, modifier nos comportements. Editions L’Harmattan.

Patrice Raydelet, fondateur du Pôle Grands prédateurs Jura (membre de la SFEPM), est un naturaliste inclassable, photographe, conférencier, écrivain, guide et j’en passe. Il a récemment publié un ouvrage faisant le point sur les grands enjeux liés à la protection des animaux en France et un bilan de son engagement de plus de 30 ans pour la nature, Les Animaux, la Nature et la France : changer nos paradigmes, modifier nos comportements. Editions L’Harmattan.

Propos recueillis par Farid Benhammou. Une version plus courte est publiée dans Mammifères sauvages81 de mars-avril 2021 (revue de la Société française pour l'étude et la protection des mammifères - SFEPM)

 

- Tu es un autodidacte de la nature inclassable ? Bien que tu aies arrêté tôt les études, disons académiques, peut-on dire que tu es en étude perpétuelle ?

 

Mon objectif depuis toujours est d’apprendre chaque jour quelque chose de nouveau, avec les animaux et la nature mais également dans la vie en général. J’ai préféré l’école de la vie, au sens propre du terme : connaître la nature, les animaux et mes contemporains pour trouver les leviers à activer afin de changer notre vision collective des choses. Le système scolaire ne me convenait pas. Le bac en poche, j’ai voulu faire un DEUG de biologie (L1-L2) à distance à l’université de Besançon, mais c’était impossible. Je me suis donc directement engager dans une association (la Fédération de Défense de l’Environnement du Jura) qui a pu me salarier ensuite. Mon rêve aurait été d’être l’assistant ou l’apprenti d’un grand savant comme Konrad Lorentz, le père de l’éthologie moderne. J’ai été objecteur de conscience puis salarié de l’association, ma volonté était d’être utile pour la cause de la nature et de mener des actions concrètes. J’ai ensuite suivi plusieurs autres formations, notamment garde de réserve naturelle, formation aux soins pour la faune sauvage... Quand j’étais garde de la réserve naturelle du Girard dans le Jura, j’étais certes dans un lieu exceptionnel mais avec l’impression d’être isolé du monde extérieur, pas ou peu soutenu par l’Etat et avec le désagréable sentiment de ne pas servir à grand-chose finalement. Il y avait déjà le braconnage, des cochongliers lâchés par les chasseurs etc. Je n’étais pas à ma place, je ne pouvais pas vraiment agir concrètement pour faire évoluer la situation. J’ai donc renvoyé ma carte de police de la nature au ministère en charge de l’environnement. Je n’ai jamais cessé de me documenter, de lire. Je suis tout le temps dans les bouquins. J’ai l’amour de la liberté, de mouvement et de pensée, mais ça peut coûter cher sur un plan personnel. J’ai aussi conscience de l’importance de l’union et je sais que les luttent ne se mènent pas en solitaire, même s’il faut des « déclencheurs ».

 

 

- Il y a plusieurs grands thèmes dans ton ouvrage (l’importance de la protection de la nature, la chasse, les grands prédateurs, la condition animale, le végétarisme), la sensibilité à l’animal et au vivant est-il le fil conducteur ?

Oui, c’est exactement ça. C’est l’entité animale qui m’anime et me passionne depuis ma naissance. Cela remonte probablement à l’enfance et à la relation particulière que j’avais avec le « chien-loup » de mon grand-père. Il était réputé dangereux, faisait peur à tout le monde mais veillait jalousement sur moi alors que je savais à peine marcher. J’ai toujours trouvé que les relations étaient plus simples avec les animaux qu’avec les humains. Je cherche toujours le contact avec eux, en respect et en conscience, car ils savent aussi fixer des limites que j’ai toujours acceptées.

Il y a en effet plusieurs grands thèmes dans mon livre, j’ai voulu démontrer que tout était imbriqué, tout était interdépendant, dans la nature comme dans notre fonctionnement sociétal. Chacun agit sans prendre en compte ce qui se passe à côté, il faut prendre de la hauteur et avoir une vision global si on veut changer favorablement les choses. La segmentation n’est pas la solution.

 

- Ta critique de la chasse ne relève pas simplement de la sensibilité ? Comment l’inscris-tu dans ton parcours ?

C’est lié à mon attachement puissant aux animaux, je tente d’ouvrir les yeux sur cette pratique méprisable car tuer pour se faire plaisir, c’est insupportable. Se « détendre » en tuant un être sensible est intolérable. Comment se construisent ces personnes ? Comme le déterrage du blaireau ou du renard, entres autres, ces pratiques d’une violence inouïe et inutile sont incompréhensibles. Je me suis rendu compte en en parlant, en luttant, que malheureusement, les discours mensongers et récurrents des chasseurs ont fini par être intégré par une partie de la population. La plupart des gens sont a priori d’accord avec moi sur la chasse, mais ils finissent quasiment tous par dire qu’il y en a besoin ! C’est hallucinant, les chasseurs réguleraient la faune, s’occuperaient de l’entretien des milieux alors que tout est artificialisé puisqu’ils lâchent des millions animaux chaque année et contribuent sciemment aux fortes densités d’ongulés par le nourrissage. C’est exactement la même chose avec les pêcheurs. Depuis quand la nature a besoin de l’homme pour être en équilibre ? L’homme est un tueur, un massacreur, un destructeur mais n’a jamais été un prédateur au sens biologique du terme.

 

- Pourquoi parmi tous les animaux qui te passionnent, autant d’intérêt pour les grands prédateurs et particulièrement pour le lynx, dont tu es un des meilleurs voire le meilleur spécialiste de terrain en France ?

Pour le lynx, c’est simple. J’ai eu la chance de voir revenir cette espèce, qui me passionnait, à proximité de chez moi. Par bonheur, nos amis helvètes ont procédé à des lâchers au début des années 1970, et tout naturellement le félin est venu dans le Jura français puisque frontalier avec la Suisse. En tant que Jurassien, ça a été fabuleux pour moi. Mais il y avait de nombreux points de vue sur ce retour et ces derniers ne reposaient sur rien ! Il n’existait quasiment rien sur le lynx à cette époque et chacun donnait son avis selon ses convictions et son ressenti. Je me suis dit qu’il fallait absolument que tout le monde puisse avoir une base de connaissances communes. Je me suis lancé dans l’étude de cette espèce, mené un nombre incalculable d’actions pour réhabiliter son image. On ne savait pratiquement rien sur le lynx boréal en France donc…on inventait, comme toujours ! Le lynx a rapidement été source de contrevérités, de mensonges et on ressortait allègrement toutes les « conneries » du passé ! Je ne supportais pas cette forme d’injustice. Il y avait pour moi une absolue nécessité d’apporter des connaissances objectives sur l’espèce. A partir de la fin des années 1990, mes cinq premiers bouquins ont été consacrés au lynx. Celui publié chez Delachaux et Niestlé au début des années 2000 est rapidement devenu une référence. Auparavant, les informations relatives à l’espèce n’étaient que des reprises de « données » remontant à l’Antiquité, notamment celles de Pline L’Ancien. Le début des études scientifiques « fiables » et objectives ne date que des années 1980/90. C’était un animal mystérieux, voire mystique, que l’on apprend à mieux connaître depuis une trentaine d’années. Le lien avec les autres grands carnivores allait de soi car je ne supporte pas les délits de « sale gueule »,  le terme « nuisible », et la catégorisation simpliste des êtres vivants basée sur l’ignorance, le mensonge ou la volonté de nuire.

On me dit très souvent « Toi le végétarien, tu défends les carnivores ! », mais cela rien n’a rien à voir et cette vision est aussi restrictive que déplacée. L’être humain n’a pas besoin de manger de la viande pour être en bonne santé…bien au contraire ! Nous n’avons absolument aucun attribut physique de prédateurs et eux sont régis par des règles biologiques qui sont bien éloignées du mode de fonctionnement humain comme la limitation de leurs populations pour ne citer qu’un seul exemple…

 

- Dans ton parcours, tu as une relation ambiguë aux médias, que peux-tu en dire ?

 

Je suis très souvent sollicité par les médias régionaux et nationaux, lorsqu’il se passe quelque chose avec le loup ou le lynx. J’ai donc pu avoir des relations de longues durées avec des journalistes et je leur demande toujours, surtout au niveau de la télévision ou de la presse écrite, d’éviter de faire du sensationnalisme. Malheureusement le mode opératoire est très souvent le même car c’est ce qui fait vendre ! Alors je pose la question : un journaliste est un commerçant ou un informateur objectif ? Dire qu’il y a une attaque de loup ou de lynx sur un troupeau ne suffit pas, il faut toujours une image sanguinolente et un vocabulaire dramatique. Je demande à mes interlocuteurs de traiter ces faits sans racolage…mais cela fait près de 30 ans que je fais ce constat ! Il y a une surenchère entre médias. Nous, qui travaillons au quotidien sur ces problématiques, nous connaissons la situation dans sa complexité, nous savons ce qu’il se passe mais le grand public n’a pas cette connaissance et les médias sont les seules fenêtres d’information d’une grande partie de la population. Avec les dérives et les carences que cette manière de présenter les choses génère.

Et lorsque l’on intervient après la diffusion d’une contrevérité ou d’une allocution mensongère, il est très difficile de rétablir la vérité. Le mal est fait…

 

- Ton ouvrage propose un chapitre « pistes de réflexion », laquelle te semble la plus importante ?

 

Deux voies me semblent liées. La première, faire comprendre qu’un changement personnel est à la base d’un changement sociétal global. La situation actuelle est la somme de nos contributions personnelles donc si nous sommes allés dans le mauvais sens, nous pouvons changer individuellement pour aller dans un autre sens. Il faut changer de direction, réorienter nos fonctionnements personnels d’où le sous-titre du livre : « Changer nos paradigmes, modifier nos comportements ».

Mais la société nous inscrit dans un système qui influe fortement sur les individus, qui ancrent profondément des manières de fonctionner ?

Certes, mais si l’on parle des incitations, des publicités et autres matraquages mentaux à répétitions personnellement je pourrais en écouter pendant des heures et ça ne me fera pas consommer ou me comporter autrement. Il est donc important de faire acquérir les armes intellectuelles au plus grand nombre pour s’en défendre. Cela s’appelle l’éducation (connaissances, informations, sensibilisation).

La deuxième voie dont je parlais est la création d’une entité unique représentant toutes les associations de protection de la nature en France. J’en parle depuis des années dans le milieu associatif car malgré les centaines, les milliers d’associations au niveau national, nous n’avons pas le poids suffisant pour faire changer les choses. Il est impératif de se rendre à l’évidence : un représentant unique doit porter la parole de toutes ces structures. Dans le livre, je présente toutes les modalités pour atteindre cet objectif ainsi que le fonctionnement de cette « grande structure », son financement et son évolution politique et internationale.

Les deux voies présentées sont liées car les choix personnels seront plus efficaces pour le changement souhaité s’il existe un groupe de pression environnemental assez puissant qui défende l’intérêt général face aux autres lobbies qui cherchent à préserver des intérêts particuliers et destructeurs (chasse, agriculture intensive et pesticides, corrida...).

 

- Tu sembles évoquer le président Macron comme souhaitant réformer un pays difficile à faire changer ? Penses-tu que le gouvernement actuel ait une politique plus favorable à la protection de la nature et la faune sauvage ?

J’ai apprécié la volonté affichée d’Emmanuel Macron de casser la rivalité gauche-droite qui n’avait plus aucun sens. Cette guéguerre gauche-droite désuète et contreproductive ne fait pas avancer la société à mes yeux. A chaque changement de « couleur », tout ce qui a été fait par l’un est détricoté par l’autre, même et surtout ce qui était bien d’un point de vue environnemental. Justement la protection de l’environnement n’est pas un point de vue qui change selon la casquette que le président a sur la tête !

 

En ce qui concerne la politique actuelle, je ne pense pas du tout que le gouvernement du président Macron améliore les choses, au contraire ! Il suffit de voir le traitement des dossiers loup, ours, pesticides et les cadeaux faits aux chasseurs. Certes, l’État français prend parfois des décisions favorables à l’environnement, mais c’est davantage lié à des contraintes, notamment vis-à-vis de ses engagements auprès de l’Union Européenne, plutôt qu’à une volonté farouche de changer de mode de fonctionnement.

 

- Tu évoques le cas d’un élu avec qui tu sympathises à un repas. Apparemment fasciné par la nature, cet élu reconnaît qu’il privilégiera une usine polluante à un site protégé quand tu lui poses la question. Est-il certain que ces quelques emplois représentent un bénéfice plus grand à la collectivité, y compris sur le plan économique ?

Cet élu, aujourd’hui disparu, était un conseiller départemental communiste qui avait une grande ouverture d’esprit, un amoureux de la nature qui pensait qu’il fallait aussi que les gens aient un travail avant tout. Cette anecdote issue du livre date d’environ une vingtaine d’années, nous n’avions pas encore le recul actuel sur le potentiel économique que nous pouvons retirer de la nature, y compris au niveau des emplois à créer. Malgré tout, j’ai souhaité intégrer cette discussion pour signifier les contradictions de la plupart des élus face aux enjeux majeurs que nous devons relever.

La défense l’environnement doit être la priorité absolue avant toute prise de décision, et ce dans tous les domaines.

 

- Ton livre oscille entre constats argumentés (scientifiquement, statistiquement, factuellement), coups de gueule, radicalité et propositions. Dans cette continuité, quel bilan tires-tu de la crise sanitaire actuelle ?

Il y a deux choses. Tu parles de radicalité, je ne suis pas d’accord avec ce terme. Dès que l’on parle de pratiques respectueuses en France, on entend immédiatement deux mots : radicalité ou extrémisme, c’est un effet boomerang automatique ! Le lien avec la crise actuelle, il est simple. Lors du premier confinement, je voyais évoluer des choses via les réseaux sociaux, les médias ou les échanges que j’avais avec différentes personnes, je pensais que les Français prenaient la mesure de la situation pour apporter des changements visant à une meilleure prise en compte de l’environnement. Puis après le confinement, on a vu que tout est reparti comme « avant » pour la grande majorité de nos concitoyens. Donc face à ces comportements, c’est quand même difficile d’entendre parler de radicalité par rapport à mes propos !

Attention, pour moi, radicalité ne veut pas forcément dire extrémisme, mais retour à des valeurs simples et essentielles.

Ce sont tous les excès passés qui nous ont conduit à cette crise sanitaire et à la situation dans laquelle nous nous trouvons. Il faut réinventer un nouveau mode de vie. Finalement, dès que le boulet est passé, on repart comme avant puis retour à la case départ. Nous n’avons jamais eu de rapport vertueux avec la nature et les animaux. C’est même tout le contraire donc il nous faut évoluer positivement. Il y a une crise sanitaire majeure, nous en connaissons les causes mais au lieu de penser changement de fonctionnement, on cherche un vaccin qui nous permettrait de continuer dans cette voie…sans issue !

En parlant d’évolution positive, j’aime prendre l’exemple du loup. En France, malgré les problèmes actuels que nous connaissons avec le canidé (espèce protégée mais « quotas » de tirs autorisés, accointance des préfets avec les groupes de pression…), la situation du loup n’a jamais été aussi bonne dans notre pays. Durant les siècles passés, l’ensemble de la population était favorable à la destruction du loup selon un canevas bien établi que je présente dans le livre.

Il y a ne serait-ce que 50 ans, qui aurait parié sur la création d’associations de défense du loup ou sur une manifestation de plusieurs milliers de personnes pour demander la protection l’espèce en France !

Bien entendu, vu les résultats obtenus et la faible implication de la population dans le changement vital que nous devons orchestrer, nous pourrions nous dire que rien ne change, que tout est désespérément figé. Mais finalement, il y a des choses qui avancent positivement. Même si c’est très lent, je le déplore comme tous ceux qui s’impliquent au quotidien dans ce combat, des choses évoluent. Nous avons l’impérieuse nécessité de faire progresser cette évolution plus rapidement car un changement de fonctionnement radical est indispensable.

 

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