«Pourquoi commencer par casser ce qui marche ? », s'interroge benoîtement Jack Lang dans une interview donnée au Figaro. La question porte évidemment sur l'abolition des classes européennes, bilangues et sur le changement de statut du grec et du latin au sein de nos collèges.
Dans un premier mouvement, l'on a envie de le suivre et de s'étonner avec lui et d'autres de la volonté de Madame Najat Vallaud Belkacem de supprimer ou de réformer des dispositifs qui ont fait la preuve de leur capacité à produire les élites françaises, humbles et compétentes, que le monde entier nous envie. C'est vrai ça, pourquoi commencer à casser ce qui marche alors que jusqu'à présent, l'école s'est employée avec cohérence et détermination à casser ceux qui ne marchent pas ou mal ? D'où peut bien venir l'idée qu'une ministre de gauche puisse vouloir réformer un système éducatif qui est parmi les plus inégalitaires et les plus anxiogènes des pays de l'OCDE ? Et pourquoi pas, pendant que l'on y est, réformer le système capitaliste alors que l'on sait qu'il marche si bien pour un nombre non négligeable de capitalistes ?
Mais trêve de sarcasme et essayons tout de même de répondre à ce que l'on pourrait appeler, tant elle est reprise par de nombreux pseudo-intellectuels, la Jack Lang antienne. Pourquoi commencer par casser ce qui marche ? Tout simplement parce que la sociologie de l'éducation a démontré avec une certaine systématicité que ces dispositifs se traduisent par une forte ségrégation sociale au sein même du pseudo-collège unique : ils permettent de constituer des classes ghettos au coeur des établissement publics qui, contrairement à leurs concurrents du privé, sont pourtant censés ne pas trier leurs élèves. Du coup, l'on observe au sein des collèges, des classes exclusivement constituées d'élèves de milieux favorisés, où les inconduites sont rares, le niveau scolaire solide, l'ambiance propice au travail et les attentes des enseignants exigeantes. A l'inverse, les élèves de milieux populaires sont concentrés dans des classes plus remuantes, au niveau scolaire fragile et à des professeurs qui ajustent leurs exigences à la baisse. En bout de cycle, ce phénomène tend à creuser les inégalités entre les deux groupes. Or, la France a le système éducatif le plus inégalitaire, etc.
Les systèmes éducatifs les plus efficaces sont ceux qui parviennent à articuler le tronc commun le plus long et une individualisation des parcours. La mixité sociale dans les classes favorisent les progrès des élèves de milieu modeste tout en ne grevant pas ceux des élèves de milieux supérieurs. Si le savoir n'était pas un bien collectif, c'est-à-dire un bien pouvant être consommé par un nombre infini d'élèves, l'on pourrait dire que la mixité sociale des classes favorise sa redistribution. Et tel est bien l'objectif de cette réforme qui, en tant que telle, est bien une réforme de gauche.
Mais alors pourquoi, de nombreux enseignants, qui votent plutôt à gauche, s'apprêtent-ils à manifester ce 19 mai ? Pour la défense des savoirs mis en péril par la diminution des heures consacrées à l'enseignement disciplinaire ? Mais c'est oublier qu'actuellement, les élèves français sont parmi ceux qui subissent le plus grand nombre d'heures de cours, ce qui n'empêche pas de très nombreux enseignants de déplorer en permanence leur ignorance et ce qui ne se traduit pas par de meilleures performances que leurs camarades de l'OCDE.
Mais alors pourquoi défendre La fabrique du crétin, comme l'a surnommée Jean-Paul Brighelli dans son autobiographie ? Sans doute parce qu'en tant que fraction dominée de la classe dominante, dominée dans l'ordre économique mais dominante dans l'ordre culturel, la corporation enseignante a intérêt au maintien d'un système éducatif qui est, comme les performances de leurs enfants en témoignent, parfaitement ajusté aux dispositions de leur progéniture surreprésentée dans les classes qui marchent - au prix d'un entre-soi un tantinet égoïste. Les professeurs qui sont en quelque sorte les patrons dans la sphère éducative, y ont aussi la fonction d'arbitre d' une compétition dans laquelle leurs enfants sont engagés. En tendant un peu l'oreille, l'on entend derrière les cris d'orfraie sur la culture qu'on assassine, la profanation des savoirs et des sacro-saintes disciplines, le murmure inquiet de la légitime peur du déclassement pour le petit dernier qui rentre au collège en 2016...
Inquiétude légitime donc, mais largement infondée tant il ne saurait être question de supprimer la sélection scolaire mais simplement de la différer. La sélection se reportera sur le lycée (s'il n'est pas lui aussi réformé) ou l'enseignement supérieur. Pas de panique, donc. En revanche, les professeurs seraient sans doute plus avisés de s'inquiéter de la mise en échec d'une réforme menée par un gouvernement de gauche ou même de droite complexée. Car c'est bien parce que le collège part à vau l'eau que ce gouvernement s'emploie à le réformer. Les sociologues comme François Dubet ou Pierre Merle ont montré que le sentiment d'humiliation et de mépris était au coeur de l'expérience scolaire de très nombreux élèves. Le premier rappelle quelque part, qu'en France, l'on observe une augmentation des violences contre l'École elle-même. Le collège prend l'eau donc, et je crains que les enseignants ne se sabordent en laissant le champ à une réforme du système éducatif portée par une droite décomplexée et revancharde. Ils ne pourront attendre de soutien, ni des classes populaires dont les enfants sont trop souvent en échec, ni des cadres du privé qui scolarisent déjà leurs enfants dans le privé. Restera les professeurs eux-mêmes et les cadres du public, dont j'aie peur que la droite décomplexée ne fasse qu'une bouchée.