Un accident homophobe

Parce que tel était mon devoir, j'ai placardé cette affiche dans mon établissement scolaire. Je ne vous cache pas que j'étais plutôt sceptique quant à ses vertus prophylactiques.

  

Campagne ministérielle contre l'homophobie à l'école Campagne ministérielle contre l'homophobie à l'école
 Parce que tel était mon devoir, j'ai placardé cette affiche dans mon établissement scolaire. Je ne vous cache pas que j'étais plutôt sceptique quant à ses vertus prophylactiques. D'abord parce que je ne crois pas avoir jamais vu le moindre jeune en lire une mais aussi, et peut-être surtout, parce que je ressens toujours un certain malaise lorsque je suis confronté à la communication officielle à destination de la jeunesse. Je me demande systématiquement pourquoi aucun créatif n'a encore pensé à essayer de leur parler tout simplement normalement. J'imagine régulièrement ce que pourraient être les appréciations d'un bulletin scolaire rédigées par l'un de ces experts en com'. " Si tu bossais, ce serait une tuerie ! " ; " En faisant ton TAF, t'aurais des résultats de ouf ! " ; " Ensemble trop dare ! ". On peut même imaginer que les plus audacieux oseraient le smiley ou l'acronyme textotique : " Des capacités non exploitées. LOL ", " Tu peux réussir. MDR ". Bref. 

La campagne ci-dessus est plutôt sobre en ce qu'elle ne donne pas trop dans le jeunisme langagier - même si je pense que chelou est un rien désuet et dit beaucoup de l'âge de ses concepteurs - mais véhicule quand même une représentation un tantinet caricaturale de nos têtes brunes homophobes. J'ai repensé à cette campagne, alors que je flanais en ville en dévorant mon sandwich quotidien pendant ma pause déjeuner. Je remontais tranquillement l'artère centrale de cette petite ville de province où j'effectue une partie de mon sacerdoce professoral quand j'ai entendu, au loin, quelqu'un hurler. A mesure que j'approchais, les propos se faisaient plus distincts :

- T'es à dix secondes près pour me rentrer dans le cul ? criait un homme, qui avait quitté l'habitacle de sa modeste Clio à l'entrée d'un rond-point pour poser cette question en boucle à un autre à l'air placide, resté derrière le volant de son fourgon de chantier. Le hurleur, avec son bonnet de laine vissé sur le crâne et son gros pull irlandais n'était pas sans m'évoquer le style de personnage que les publicitaires utilisent systématiquement pour vanter l'authenticité d'un fromage. Une espèce de Lou Pérac qui serait furax. Il répétait en hurlant les mêmes mots en ne se rendant visiblement pas compte qu'il avait fini par se faire remarquer. Les badauds accomplissaient conscieusement leur mission de badauds et quelques spectateurs applaudissaient depuis leur balcon avec vue imprenable sur ce rond-point.  On aurait dit du théâtre de rue. C'est alors que l'homme du fourgon, de type non caucasien, a fini par sortir aussi de son véhicule, abandonnant à la place du mort, son collègue hilare. Il est balèze aussi me suis-je dit en avalant une nouvelle bouchée de mon sandwich. Il s'approche avec beaucoup de sérénité de l'autre hystérique qui continue de hurler la même question avec une constance qui force le respect et tente de lui saisir le bras en lui disant avec un accent non caucasien :

- Je t'ai pas vu.

- Je suis à 10 cm devant toi et tu m'as pas vu ? Non mais t'es à 10 secondes près pour me rentrer dans le cul ou t'es vraiment con ?

Voilà une alternative propre à désamorcer le conflit me suis-je dit. Le chauffeur du fourgon ne s'y est d'ailleurs pas trompé et y a réagi en s'avançant avec davantage de détermination vers Lou Pérac qui hurlait toujours mais reculait subrepticement, jusqu'à réintégration de son véhicule. C'est alors qu'a eu lieu le dérapage verbal :

- C'est ça, casse toi PD va !

Consternation générale.

Depuis l'habitacle de sa Clio, l'autre pousse son avantage symbolique :

- Ah parce qu'en plus d'être con t'es homophobe ? Va voter Le Pen facho !

Là, forcément, je dois avouer que la tournure des évènements m'a conduit à abandonner  ma doctrine de neutralité bienveillante et, en achevant mon sandwich au pain bio, à me dire qu'il était dommage que notre authentique fromager hurle comme ça parce qu'au fond, je me sentais en empathie avec lui. 

- PD va !

Et puis l'autre insiste en plus. Il jete même un regard alentour avec un petit air de triomphe. Il sait bien qu'il a remporté la bataille sur le plan physique, le seul qui compte à ses yeux.

- Ouais, c'est ça, t'es homophobe, ben va voter Le Pen je t'ai dit !

J'ai vraiment eu le sentiment que le gars de chantier ne connaissait ni ne comprenait le concept d'homophobie. Il répétait ce qu'il prenait pour une insulte avec une satisfaction presque obscène et scrutait les spectateurs, cherchant à obtenir la confirmation de son éclatant succès.  Plus ça allait, plus j'éprouvais un certain malaise lié à la solidarité de classe et de culture que j'éprouvais quasiment instinctivement avec le type au pull irlandais qui poursuivait ses hurlements depuis sa voiture. Fenêtre ouverte quand même. 

- Va voter Le Pen, sale homophobe !

- Casse-toi PD !

Lou Pérac s'exécute, démarre, fait le tour complet du petit rond-point, s'arrête brusquement en vis-à-vis du fourgon et hurle une dernière fois avant de démarrer dans un crissement de pneus :

- Va voter Le Pen enculé d'homophobe !

Alors qu'il vient de protester bruyamment parce que l'autre homophobe lui a rentré dans le c.. avec trop d'empressement me suis-je dit en reprenant mon chemin. Finalement, si j'ai bien compris, dans la vraie vie, pour au moins un prétendu non homophobe, les homophobes ne sont pas des PD, ce sont des enc...  On avance. 

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