Offrez-vous la vie éternelle dans un paradis... fiscal !

"L'Italie sous les Borgia a connu 30 ans de terreur, de meurtres, de carnage... Mais ça a donné Michel-Ange, de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité, 500 ans de démocratie et de paix Et ça a donné quoi ? Le coucou ! "

 

Je connaissais cette citation sans trop savoir d'où elle venait. C'est en effectuant des recherches pour le présent billet que j'ai appris qu'il s'agissait d'une tirade d'Orson Welles dans Le Troisième Homme de Carol Reed. Longtemps, je me suis couché en trouvant qu'elle collait bien à l'idée très stéréotypée et assez rudimentaire que je me faisais de nos voisins helvétiques. Un paradis fiscal, des votations et le coucou suisse. Je sais, c'est pas brillant et surtout très loin de la réalité.

 

Évidemment il y a Dignitas, cette association universaliste qui se propose de vous assister dans votre suicide pour quelques milliers d'euros à condition quand même que vous ayez une maladie. Universaliste car il y a une autre association, Exit, dont le nom prend une connotation un rien ambiguë lorsque l'on apprend qu'elle ne réserve cette assistance qu'aux citoyens suisses.

 

Mais le plus surprenant réside dans ce que l'on peut faire avant de demander ce service qui après tout peut être utile.

 

Vous connaissez peut-être Tim, 2006, cette oeuvre de Wim Delvoye dont le support n'est autre que Tim Steiner, à qui il a tatoué le dos.

 

 

Tim Steiner au Louvre (DR)

 

Tenu de s'exposer trois fois par an, on le voit ci-dessus le faire au Louvre. Le contrat a été signé en Suisse sous le régime de la prostitution. Mais ce n'est pas tout : Tim, 2006 a ensuite été vendu à un collectionneur allemand pour la modique somme de 150 000 euros : un tiers pour Tim Steiner, un autre pour la galerie, et le dernier pour l'artiste ! A sa mort, Tim Steiner sera dépecé pour que l'oeuvre soit remise à son propriétaire. Oui, vous avez bien lu. J'imagine qu'un tel contrat s'accompagne d'une assurance pour le cas où les conditions du décès porterait atteinte à l'intégrité de l'oeuvre. Il doit aussi générer un peu de spéculation puisqu'il y a incertitude... Un produit dérivé en quelque sorte.

 

En France, des juges avaient ordonné la restitution d'un lambeau de peau à sa propriétaire qui, alors qu'elle était mineure, avait débuté une carrière cinématographique en acceptant de se faire tatouer la Tour Eiffel sur la fesse devant les caméras, puis de se faire dépecer pour vendre l'oeuvre aux enchères. La dernière clause a été frappée de nullité car elle est contraire au principe de non patrimonialisation du corps qui est au fondement de notre droit civil1.

 

L'histoire de Tim Steiner apporte un autre éclairage à l'obstination déraisonnable d'un de nos compatriotes tatoué à vouloir fuir la France. Johnny a en effet déclaré « Le jour de ma mort, je veux qu'on me découpe en morceaux, qu'on mette tous ces tatouages dans des cadres et qu'on les vende aux enchères. Ce sera pour aider les gens dans le besoin ». Peut-être son exil n'est-il pas fiscal mais plutôt altruiste après tout ?  Cela dit, il faudra aussi compter sur les droits de l'auteur des tatouages qui pourrait protester contre cet usage de ses oeuvres. Johnny a déjà eu mailles à partir avec l'un de ses tatoueurs qui s'est opposé à l'utilisation de son oeuvre pour la couverture d'un album2.

 

 

S'il n'obtient pas l'éternité sous forme d'oeuvre d'art en Suisse, Johnny pourra néanmoins devenir éternel en tant que diamant à condition d'opter pour la crémation. En effet, une entreprise y transforme les cendres funéraires en diamant depuis une dizaine d'années. On peut même en faire plusieurs à partir d'un seul corps3. Gros succès international et marché en pleine croissance. Vous pouvez désormais, au sens propre, hériter de vos parents, en plus de leur patrimoine.

 

Cette pratique est bien sûr interdite en France, où, comme chacun sait, sévit une bureaucratie tatillonne. Depuis le milieu des années 2000, les cendres funéraires y ont un statut qui les met aussi hors-commerce. Le législateur est intervenu pour mettre un terme aux situations souvent dramatiques et parfois cocasses qui résultaient de l'augmentation rapide du nombre de personnes souhaitant être incinérées après leurs décès (devais-je le préciser ?). Des urnes funéraires étaient retrouvées dans des maisons de famille et certains juges avaient ordonné le partage des cendres du défunt dans des litiges opposant des ayants droit. En Suisse, il suffit maintenant de demander plusieurs diamants pour mettre un terme à ces interminables batailles juridiques. Mais la diamantisation a aussi un autre intérêt puisque elle pourrait permettre à nos exilés fiscaux d' obtenir une forme de vie éternelle. Ils peuvent être dans la mort comme ils ont vécu en reposant en paix dans le coffre d'une banque en Suisse.

 

 

1 L'arrêt est à lire ici : http://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriJudi.do?idTexte=JURITEXT000006986113&dateTexte=

2 http://www.lapresse.ca/vivre/200811/19/01-802115-lart-dans-la-peau.php

3http://www.lematin.ch/suisse/Un-diamant-avec-les-cendres-d-un-defunt/story/27358319

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