Dieu vous le rendra

Vous auriez fait quoi à ma place ? Il était quoi ? 20h, la semaine dernière, cependant que je rentrais tranquillement à pied chez moi après avoir acquis dans une supérette de quoi renouveler ma force de travail.

Vous auriez fait quoi à ma place ? Il était quoi ? 20h, la semaine dernière, cependant que je rentrais tranquillement à pied chez moi après avoir acquis dans une supérette de quoi renouveler ma force de travail. J'étais à quoi ? 30 mètres de mon immeuble. Je cheminais tranquillement sur le trottoir avec mon maigre butin quand une voix féminine et quelque peu implorante m'a tiré de mes méditations faridiennes :

- S'il vous plaît, s'il vous plaît Monsieur. 

Mon quartier est plutôt calme à cette heure là et j'ai beau chercher, je ne vois aucun être humain de l'autre côté de la rue d'où provenait ce qui ressemblait quasiment à une prière. 

- S'il vous plait Monsieur, s'il vous plait. 

C'est alors que je m'aperçois que la femme est assise au volant d'une voiture blanche garée sur une place de livraison. Elle se rend compte que je l'ai localisée et reprend d'un ton larmoyant :

- S'il vous plait Monsieur, s'il vous plait, vous pouvez me rendre un service ? 

- Ben ça dépend.

- S'il vous plait Monsieur, s'il vous plait, rendez-moi service Monsieur.

Je traverse la rue pour m'approcher de la voiture  en tentant de trouver le ton rassurant qui sied aux situations de crise :

- Que se passe-t-il Madame ? lui demandais-je sur le ton d'un garde-champêtre pagnolesque. 

- Vous pouvez me rendre un service ?

Mais elle veut quoi, là ? Je ne vais quand même pas m'engager avant même de savoir quel service elle me demandera. Si ça se trouve, elle veut dormir chez moi ou pire. C'est alors que je remarque qu'il y a une jeune fille sur le siège passager. Elle pianote sur un smartphone et ne semble pas du tout concernée par ce qui se joue du côté du conducteur.

- Ecoutez madame, je peux peut-être vous aider mais il faudrait que vous m'expliquiez ce qui vous arrive et ce que je peux faire pour vous. 

- S'il vous plait Monsieur, j'ai mon grand-père qui est en train de mourir au CHU, il est en phase terminale d'un cancer, et ce matin, le médecin m'a téléphoné pour me dire qu'il allait mourir sûrement aujourd'hui, alors je suis partie de chez moi précipitamment, j'habite dans le Xe arrondissement à Paris, et sur la route, je me suis rendu compte que je n'avais pas pris ma carte bleue et regardez si vous voulez, j'ai plus d'essence pour rentrer, est-ce que vous pouvez me rendre service s'il vous plait ? 

Et merde... 

Bizarrement, et peut-être parce je ne m'étais pas départi de mon rôle de garde-champêtre pagnolesque, la première chose qui m'est venue à l'esprit a été d'évaluer l'âge de son grand-père. Elle avait quoi ? 50 ans. Donc son père en a dans les, mettons quoi ? 75. Et son grand-père 95. Je suis un fin limier. Bien avancé. Pour gagner un peu de temps, et me recentrer sur l'essentiel, je lui pose une question purement rhétorique :

- Il a quel âge votre grand-père ? Non, c'est pas vrai, ça, c'est ce que j'ai pensé très fort. En vrai, je lui ai dit : en fait, vous voulez que je vous fasse le plein pour rentrer chez vous ?

- Oui, s'il vous plait. Vous pouvez vérifier, j'ai plus d'essence et j'habite à Paris, dans le Xe et ce matin...

Cependant qu'elle me répétait tout ça, j'ai fait le point sur la situation. Soit je postule qu'elle me ment et lui refuse mon aide au risque de me comporter comme un vrai salaud si elle dit vrai, soit je lui fais confiance au risque de passer pour un con si elle me ment. A cette alternative limpide, se mêlaient des considérations sur l'état de mes finances que je crois utile de vous épargner. Ca me permettra d'épargner quelque chose. Bref. Alors je vous repose la question : vous auriez fait quoi à ma place ?

- Bon d'accord, je vais vous mettre un peu d'essence

- Merci Monsieur, merci, montez, passe derrière toi, laisse la place au Monsieur.

Pendant que la jeune fille obtempère en se glissant entre les sièges avant, je fais le tour du véhicule et prends place du côté passager.

- Merci Monsieur, merci, c'est pas tout le monde qui rend service. 

Je trouve qu'il est toujours un peu gênant de se retrouver dans le rôle de l'homme bon à qui une autre personne manifeste ostensiblement sa gratitude. Aussi, j'essaie de mettre un terme à ses remerciements exaltés en lui indiquant l'itinéraire vers une station-service de proximité. 

- Oui, oui. C'est normal. C'est pas grand chose. Faites demi-tour et après c'est toujours tout droit.

- Merci Monsieur, merci. En plus, je dois rentrer à Paris et revenir à Rouen dès ce soir parce que mon grand-père...

Trop occupé à la guider et à me demander qu'elle somme j'allais injecter dans son réservoir,  je ne l'écoutais plus que d'une oreille distraite. Mes calculs d'homo-oeconomicus étaient parasités par la lancinante inquiétude générée par l'état de mes fonds propres. Et si ma banque refusait le prélèvement ? J'aurais l'air de quoi ? Je pourrais peut-être lui emprunter un peu d'argent ? Ben non, chuis con. J'en étais là de mes considérations et ne l'écoutais plus vraiment quand mon cerveau s'est remis en état d'alerte maximum. Avez-vous déjà remarqué comme notre cerveau semble toujours à l'affut du danger ? Je me suis toujours demandé comment, au milieu du brouhaha d'une soirée et alors que l'on semble pleinement concentré sur nos échanges mondains, il s'avère capable de vous avertir que d'autres convives, à l'autre bout de la pièce, viennent de prononcer votre prénom. Mais ce n'est pas mon prénom que la dame a prononcé :

- ... Dieu vous le rendra. 

Ben, je préfèrerais que ce soit vous en fait. C'est sûr, elle ne me les rendra pas. 

- Je vais vous mettre quoi ? 30 euros. Ca devrait suffire pour rentrer à Paris.

- Euh, 30 euros ? Peut-être que ça va le faire.

J'observe qu'elle vient de cesser de me remercier. J'insiste :

- Ca suffit largement pour faire Rouen - Paris. Ca fait quoi ? 130 km. Voilà la station. Vous rentrez par là.

Elle s'arrête devant une pompe à essence et ne bouge pas. Je descends de la voiture, insère ma carte, choisis le carburant, tape mon code et.... paiement accepté ! J'avoue que j'ai failli entamer une "célébration" à la manière de nos footballeurs après qu'ils ont marqué un but. En appuyant sur le pistolet, je me rends compte que le véhicule dont je suis en train de remplir le réservoir est une BMW qui semble d'un modèle récent. Et son moteur vient brièvement de gronder. Mais pourquoi a-t-elle tenté de remettre le contact ? Elle ne va quand même pas carrément me laisser en plan à cinq bornes de chez moi après que je lui aurai rempli son réservoir ? 30 euros et des poussières. Comme à l'accoutumée, je refuse le ticket que l'automate me propose et remonte dans le véhicule. Manquerait plus qu'elle me demande un reçu. 

- Merci Monsieur.  Merci. Je vais vous donner mon numéro de téléphone pour que vous m'appeliez pour vous rembourser. Je viens tous les jours à Rouen pour voir mon grand-père...

Ca veut dire que je devrais l'appeler pour qu'elle me rembourse ? C'est quoi ce plan ? Et si elle ne veut pas, je fais quoi ? Je me vois bien la harceler et la menacer comme dans les films de mafieux. Ecoutez, je veux mon fric, je ne le dirais pas deux fois, si je ne l'ai pas demain, je viendrais moi-même vous loger une balle dans la nuque, je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser...

- En fait, je vais plutôt vous donner le mien pour que vous m'appeliez. 

Quitte à faire confiance, autant aller jusqu'au bout. 

Elle demande à la jeune fille assise à l'arrière d'enregistrer mon nom et mon numéro de téléphone. Elle conduit trop vite et me dépose sur la place de livraison qu'elle occupait lorsqu'elle m'a interpelé. Elle m'assure qu'elle me téléphonera le lendemain sans faute, s'enquiert de l'heure qui me conviendrait le mieux, me remercie encore et me tend une franche poignet de main avant de me congédier. A peine suis-je descendu de la voiture qu'elle démarre sur les chapeaux de roue. Je regarde la voiture disparaître en ayant la certitude de ne m'être pas conduit comme un salaud. Et l'autre alternative, c'était quoi ?

 

 

 

 

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