La Constellation du Chien

Si je me suis déjà réveillé en larmes au milieu d'un rêve, et je ne dis pas que c'est arrivé, c'est parce qu'il ne reste plus une truite, plus une. La truite mouchetée, arc-en-ciel, fario, fardée, dorée, plus une.

C'est un bouquin que j'ai acheté voilà quelques mois et qui avait été progressivement recouvert par d'autres bouquins que je me suis juré de lire. Un roman choisi comme j'ai coutume de le faire, à l'instinct. Instinct qui me conduit souvent à jeter mon dévolu sur des livres Traduit de l'anglais (Etats-Unis) dans la collection BabelActe Sud. Ecrits par des hommes, je dois bien le constater.  La Constellation du Chien, de Peter Heller. J'imagine que j'avais été séduit aussi par la photo et le propos en quatrième de couverture. Et l'absence de mention du type :

"Jubilatoire "

Télérama

"un livre coup de poing "

L'Express

ou plus sobrement

" un chef d'oeuvre " 

Le Parisien

 

En fait, je l'ai exhumé un petit peu dans l'urgence, juste avant de prendre le train qui allait me conduire sur les sentiers marécageux du Pennine way, au nord de l'Angleterre. Je l'ai glissé dans mon sac à dos où je l'ai à nouveau oublié jusqu'au trajet retour. J'ai été heureux de constater que, contrairement à tout le reste, lui n'avait pas pris l'eau. Malgré ses 408 pages, je l'ai fini en une journée.

Ca commence comme ça :

Je laisse tourner la Bête, je garde  des réserves d'Avgas 100, j'anticipe les attaques. Je ne suis pas si vieux, je ne suis plus si jeune. Dans le temps, j'aimais pêcher plus que tout au monde ou presque.

Mon nom, c'est Hig, un nom un seul. Big Hig, si vous en voulez un autre. 

Si je me suis déjà réveillé en larmes au milieu d'un rêve, et je ne dis pas que c'est arrivé, c'est parce qu'il ne reste plus une truite, plus une. La truite mouchetée, arc-en-ciel, fario, fardée, dorée, plus une.

C'en est fini du tigre, de l'éléphant, des grands singes, du babouin, du guépard. De la mésange, de la frégate, du pélican (gris), de la baleine (grise), de la tourterelle turque. Je n'ai pas pleuré jusqu'à ce que la dernière truite remonte le courant sans doute en quête d'une eau plus froide.

Mélissa, ma femme, était une vieille hippy. Pas si vieille. Elle était belle.

 

Je m'arrête pour ne pas recopier le livre in extenso. Au début, Hig nous raconte comment il survit avec Bangley ou plutôt grâce à Bangley dans un monde qui n'est pas sans évoquer Mad Max. La Fin de Toute Chose, il appelle ça. On présume un désastre écologique ou une épidémie. Grâce à Bangley, parce que Hig n'est pas à proprement parler un dur : il aime contempler la nature, la pêche et la poésie chinoise avec une appétence particulière pour celle du XIe siècle. Il aime aussi son chien. Rien qui lui soit d'une quelconque utilité dans un monde où, par nécessité,  l'homme est redevenu un loup pour l'homme. Bangley, c'est juste le contraire. Sans doute un militant actif de la NRA, quand elle existait encore. Un type prosaïque, surarmé, à la gâchette facile et terriblement efficace. La cohabitation est toute en virilité et leur vie consiste à trouver de quoi se nourrir et à "sécuriser le périmètre", ce qui signifie abattre quiconque tente d'y pénétrer. Hig est chargé de les repérer en survolant les alentours en avion. Il se demande d'ailleurs si ce n'est pas cette mission, que lui seul peut accomplir, qui a conduit Bangley à l'épargner. 

Pas évident de parler d'un livre sans le raconter. J'imagine qu'il faudrait évoquer le style en utilisant des qualificatifs comme " époustouflant " et dire des trucs comme " plume acérée " mais je me l'interdis. Pas envie d'être repris sur une quatrième de couverture. Disons que Peter Heller est un véritable amoureux de la nature et qu'il sait en parler. Il y a quelque chose de poétique dans l'écriture que parvient à faire passer, Céline Leroy, la traductrice.  " Ode à la nature " vient spontanément à l'esprit mais, allez savoir pourquoi, je trouve consternant d'écrire un truc pareil.

Evidemment, Hig, finira par partir. Ou pas. Le suspense est insoutenable. 

Je sais, ma critique n'est pas sans évoquer le Couteau sans lame auquel ne manque que le manche de Lichtenberg. Une critique sans fond à laquelle ne manque que la forme. La prochaine fois, c'est promis, je me bornerai à poster le titre du bouquin. 

En tout cas, c'est un très bon livre qui nous dépeint une humanité et un destin pas tout à fait désespérés.

 

Peter Heller, La Constellation du Chien, Acte Sud, coll Babel, 9,70 euros. 

 

 

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