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Billet de blog 10 janvier 2026

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Impressions algériennes

À côté de la réédition d’un livre d’Assia Djebar intitulé "La beauté de Joseph", les éditions Barzakh ont présenté, entre autres, lors du SILA-25, les livres de deux jeunes plumes de langue arabe fort intéressantes. Il s’agit de Khier Chouar et de Ghizlan Touati, qui publient respectivement "L’année infertile" et "Un moment inopportun pour acheter du poisson".

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L’Algérie est un pays qui a le privilège d’être raconté dans plusieurs langues. Plutôt que d’une « crise identitaire », cette richesse culturelle est un signe de grande santé que d’aucuns peinent à reconnaître en tant que tel. En arabe, en français, en tamazight ou même en italien (c’est le cas de l’écrivain Amara Lakhous), chaque artiste dévoile les secrets de ses voyages intérieurs et forge la singularité d’une esthétique entendant donner forme à la beauté qu’elle tente de saisir.

À côté de la réédition d’un livre d’Assia Djebar intitulé La beauté de Josephles éditions Barzakh ont présenté, entre autres, lors du SILA-25 (cet événement majeur qui coïncide avec le vingt-cinquième anniversaire de la maison indépendante), deux jeunes plumes de langue arabe fort intéressantes par leurs manières de traduire le monde. Il s’agit de Khier Chouar et de Ghizlan Touati, qui publient respectivement (en traduisant de l’arabe les titres) L’année infertile (roman) et Un moment inopportun pour acheter du poisson (nouvelles). Trois publications qui livrent des impressions outrepassant, par leur finesse, les discours stéréotypés sur l’univers de la création ayant pour humus le contexte algérien.

Publié pour la première fois au sein d’un coffret hors commerce proposé par les éditions Actes Sud en 1998, La beauté de Joseph est un récit d’une impressionnante érudition où Assia Djebar élève son talent exégétique à des sommets. Accompagnée d’une analyse savante de la spécialiste de littérature mystique Leili Anvar, la republication de ce texte est prolongée par une nouvelle de Hajar Bali intitulée « L’oncle Jo ». La modernité tragique qu’elle insuffle au mythe de l’homme à la beauté incommensurable garde cependant l’esprit de la lettre, à savoir la mise en exergue d’une femme qui désire éperdument un « étranger » en terre d’Égypte : « La femme du vizir aimait tellement ce bel esclave qu’elle en pleurait la nuit, alors que son mari, crédule, la consolait comme il pouvait… Elle se savait belle et désirable, Joseph la regardait, elle en était sûre… peut-être pleurait-il, lui aussi, au fond de son lit, peut-être priait-il son Dieu de le libérer de ce terrible sort… »

De quoi s’agit-il précisément ? D’une histoire biblique, celle d’un prophète violenté par sa fratrie haineuse, et de sa déclinaison islamique. Assia Djebar éclaire son lecteur d’emblée : « La sourate XII du Coran, intitulée ‘‘Joseph’’ (Youssef), reprend, dans son schéma général, l’histoire biblique de Joseph, fils de Jacob – rivalité avec ses frères qui le jettent dans le puits, sa vente comme esclave en Égypte, ses années de prison, son élévation finale auprès du pharaon, etc. » Elle précise également que les principales variations coraniques des pérégrinations de Youssef « concernent avant tout la célèbre scène de séduction par la femme de Putiphar, que fuit Joseph puis qui se mue, contre lui, en accusatrice ».

Là, on est au cœur du sujet, car la prouesse herméneutique et le raffinement sensuel de l’écrivaine renversent la longue histoire d’un stigmate défigurant la face de l’épouse de Putiphar, et des femmes par extension, à savoir la prétendue propension innée à la séduction malicieuse, à la tentation et au péché. La découverte de ce livre « fut véritablement un choc de lecture » pour Leili Anvar.

« Non seulement, continue la spécialiste des études iraniennes, parce que j’avais l’impression, en effet, que l’ensemble du récit résonnait comme un écho à beaucoup de choses que j’avais pensées et écrites, non seulement parce qu’il y avait là une analyse littéraire d’une grande finesse qui permettait de réfléchir selon un angle nouveau à la question du féminin en islam, mais aussi et surtout parce que la manière dont Assia Djebar tire les fils du récit et des subtilités poétiques de son corpus m’ont ouvert, soudain, de nouvelles portes de lecture ». Revivifié dans une prose serrée entre la sourate XII du Coran, le Yoûssouf et Zouleïkhâ du poète persan Djâmi et la tétralogie de Thomas MannJoseph et ses frères, l’autrice de La soif (Julliard, 1957 ; Barzakh, 2017) dénude la beauté du mythe en redéchirant la chemise de « la plus belle des histoires ».

Avec cette lecture ouverte et dévoilante, Assia Djebar s’affirme en exégète avant-gardiste d’un texte considéré comme « sacré », le Coran, en revendiquant ouvertement le droit d’assouvir la soif du désir de l’être aimé. Zouleikha n’est plus la pécheresse accusatrice aux mille « ruses », mais l’étoile scintillante de « l’amour-passion », l’« héroïne du pur amour » dont l’histoire, « intimement mêlée à celle de Joseph, témoigne de ce lien d’amour qui unit toutes les âmes humaines à la Face de beauté ».

Tout se brouille dès les premières pages de L’année infertile, de Khier Chouar. Le temps ne résiste pas à la fertilité de l’imaginaire, il se disloque totalement. Les mots forgent une fêlure chronologique. Le texte déroute et intensifie la jouissance du lecteur. La géographie fait penser à l’Algérie rurale que la sécheresse assomme dans Chronique des années de braise (1975) du réalisateur Mohammed Lakhdar-Hamina (1934-2025) ; la structure et le ton du récit rappellent fortement les Voyages extraordinaires (Les Belles Lettres, 2009) du rhéteur et satiriste antique Lucien de Samosate. Khier Chouar réalise une prouesse littéraire : représenter l’arbitraire s’abattant sur un village à travers un désastre climatique, la rareté mortelle des pluies.

Dans cet entre-deux temporel, un clic sur la toile ouvre la porte des chemins qui mènent à nulle part. C’est du moins une vérité romanesque : une conversation sur un réseau social rend possible l’évocation d’une part importante, mais marginalisée et dénigrée, du patrimoine culturel algérien, les littératures populaires. Au cœur de cette histoire, une dualité : la parole et le silence. Le village agonise à cause du manque d’eau, l’agriculture connaît l’anéantissement, et une mafia s’installe autour du trafic d’une plante toxique qui protège de la famine, « talghouda » ou la châtaigne de terre. Souveraineté et terreur politique, accaparement illégal des terres et spéculation : Kaddour Le Traître et Haoues manigancent pour donner les clés de la gouvernance à un gueux, Jam’i Le Morveux.

Les seigneurs du village répriment aveuglément, mais une voix, s’incarnant en un homme volant, sature le ciel d’une espèce d’annonciation obscure. Une pluie diluvienne ne tardera pas à arriver, les terres mortes seront totalement inondées. Le narrateur avait cinq ans ce jour-là : il a vu le ciel éclater en ruisseaux et des crapauds géants tomber des nuages en même temps que l’eau si attendue. La scène est féerique. Le fleuve Wattas renaît après une mort qui aura duré trois décennies, et voici le squelette d’Ayach, l’homme qui s’est suicidé pour ne pas céder ses terres à Jam’i Le Morveux en contrepartie des maigres sacs de « talghouda », en train de nager et de révéler au peuple les agissements criminels du trio de tarentules.

Un déluge d’une dizaine de jours, après lequel réapparaîtra, à la suite d’une longue disparition, le maître de la parole, Mabrouk. Dans les marchés du village, il apprend à son public les histoires de l’île mystérieuse « Al-Khamissa » et les aventures du marin Ibn Sinjan consignées dans son célèbre manuscrit. Attentif à la répression du triumvirat mafieux et aux langues coupées des résistants du village, ce conteur, devenu magicien lors de ses voyages dans les profondeurs africaines de l’arrière-pays, finira par conscientiser son auditoire à la nécessité de parler, haut et fort, contre la conspiration du silence voulant ériger un ignorant en saint patron des lieux.

De simples traits peuvent parfois dessiner des univers insondables. Vifs, percutants et souvent drôles, la trentaine de micro-récits composant Un moment inopportun pour acheter du poisson, le deuxième recueil signé par l’autrice Ghizlan Touati, ouvrent les portes d’un imaginaire labyrinthique, singulier à bien des égards. Économe en matière de mots, son style condense des scènes de la vie quotidienne et fait des détails les plus insignifiants de l’existence des objets de méditation esthétique. Une vue d’ensemble donne à lire des nouvelles dessinées par un peintre qui multiplie les couleurs afin de comprendre et de saisir les contours de la chose qu’il veut peindre.

S’ouvrant sur un texte consacré à une « nouvelle inédite » attribuée à Borges, le livre intrigue par ses personnages donnant chacun l’impression d’être l’unique héros d’un roman fragmentaire. Au cœur de l’écriture de Ghizlan Touati, on voit clairement une préoccupation centrale : l’orientation d’une vie et les démons habitant chaque être solitaire, captif de la coquille de ses hésitations. L’intimité des déchirures humaines s’ouvre aux lecteurs dans une langue arabe épurée et plaisante. Et les personnages, essentiellement des femmes, courent derrière des destins qui échappent, qui se perdent dans des chemins tortueux. Songeurs, bizarres, ces êtres imaginaires occupent les terrasses de café et s’oublient en observant scrupuleusement les gens qui passent et les humeurs du ciel.

Borges assiste avec étonnement à la disparition de sa brosse à dents bleue et à son remplacement par une autre, de couleur blanche, et tente de continuer la rédaction de sa nouvelle en voulant comprendre la femme qui contemple le fleuve ; une mère s’esclaffe tout en tenant ses narines par peur que son nez ne s’élargisse ; une autre peine à exprimer son amour pour sa fille en dépit de l’éloignement et des années qui passent ; quatre chiens troublent la solitude d’une femme épuisée par l’état du monde et le fait même d’exister ; une jeune fille découvre la photo d’un homme n’ayant que trois doigts dans son armoire blanche et magique ; un misanthrope quelque peu narcissique renonce à son miroir et affirme que la connaissance de soi consiste à se toucher le visage continuellement. Les héros de la nouvelliste s’efforcent de résoudre les dilemmes du quotidien, à l’image de la dame qui regarde, après une dispute ayant mal tourné, son mari agoniser et se vider de son sang tout en se préparant à déclamer, comme l’indique le titre de la nouvelle, « Un éloge de l’amour ».

Faris LOUNIS

Journaliste

Lien : https://www.en-attendant-nadeau.fr/2026/01/09/impressions-algeriennes-assia-djebar-khier-chouar-ghizlan-touati/

En Attendant Nadeau, le 9 janvier 2026

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