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Billet de blog 19 décembre 2025

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Amin. Un enfumage algérien

"Amin" est une histoire qui se passe à Alger et dans ses alentours, mais elle se déroule également ailleurs, dans d’innombrables pays. En somme, c’est une histoire ancienne, elle change simplement de visages, de géographies, de configurations, de scènes et d’acteurs.

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C’est une histoire qui se passe à Alger et dans ses alentours, mais elle se déroule également ailleurs, dans d’innombrables pays. En somme, c’est une histoire ancienne, elle change simplement de visages, de géographies, de configurations, de scènes et d’acteurs.

Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas seulement le pouvoir qui intéresse les élites retranchées, enfermées et barricadées dans leurs citadelles fastueuses, mais la puissance, cet insatiable désir de dominer pour dominer ; ce besoin maladif d’être admiré, aimé, célébré – même de façon grotesque. Ils peuvent assiéger la mer et ses couleurs radieuses d’une ceinture de villas luxueuses abritant leurs crises de conscience, leur mal-être et ses doses ravageuses de bile noire, mais ils ne renonceront jamais à cette tentation de maîtrise absolue, même au seuil du trépas, puisqu’ils jugent que leurs actes ont rendu, rendent et rendront toujours ‘‘justice à la mère partie’’.

Ce pétrin des passions tristes, c’est le cœur de l’inversion orwellienne des rapports de domination dans les Suds mondiaux. Les Pères continuent d’effacer leurs Enfants qui manqueraient au devoir d’aimer – cet amour qui devrait être inconditionnel, illimité et éternel. Par-là, les illuminés de la parentalité anthropophage espèrent rétablir ce qu’ils croient être une injustice historique continuellement vécue : la barbarie de la dépossession et de l’effacement colonial rétrospectivement éprouvée, revécue, resignifiée et réécrite. Ces impressions de lecture, c’est « Amin. Une fiction algérienne », le nouveau roman de Samir Toumi que coéditent deux maisons indépendantes ‘‘de la périphérie’’ ([barzakh] et Elyzad), qui les suggère et leur donne chair par le truchement d’une galerie fantasque et ô combien vraisemblable de personnages qui, convaincus d’œuvrer pour le ‘‘bien commun’’, jouissent, les yeux fermés, dans le parachèvement du naufrage de leur pays.

Écrivain à succès, mais en panne d’inspiration, Djamel B. donne l’apparence d’un spectateur mondain et désengagé qui rapporte des faits et rien qu’eux. Il n’a ni la prétention de chambouler l’ordre du monde, ni celle de révéler des vérités inédites, délibérément cachées ou occultées. En compagnie d’un homme tant mystérieux que troublant, le prénommé Amin, il tente simplement, mais difficilement, de mettre en récit aussi bien la banalité que la complexité d’une toile gigantesque minant les institutions et l’essor de l’économie algérienne : la corruption.

Une odeur de fin de règne se dégage des mots, sature l’air. Le remugle des rumeurs complotiste triomphe. On attribue un roman « explosif » à cet écrivain dandy qui ne tarderait pas d’être publié – et de tout ‘‘déstabiliser’’ –, mais rien n’est sûr. L’un après l’autre, les interlocuteurs avec lesquels le jeune auteur aura documenté son projet romanesque disparaissent et laissent derrière eux des interrogations perturbantes : pourquoi ont-ils décidé de témoigner au sujet des réalités du « système » de cette manière-là, et non pas d’une autre ? Et qu’est-ce qui prouve qu’ils ont dit vrai sur eux-mêmes et sur leurs réseaux d’affaires ? Les infox se multiplient et annulent la possibilité de tout débat de fond sur les dysfonctionnements qui rongent réellement l’État. La fiction algérienne qu’Amin voulait charpenter avec Djamel B. devient la scène d’un grand enfumage, magistralement algérien. Les fantasmes empoussiérés du ‘‘qui dirige qui ? ’’ et du ‘‘complot étranger’’ se dégonflent de leurs propres exagérations grotesques.  Entretien avec Samir Toumi.

***

El Watan : En guise d’ouverture à notre échange, pouvez-vous nous dire que faisait Djamel B. avant de rencontrer, lors d’une soirée mondaine à Alger, Amin, l’homme mystérieux aux agissements troublants ?

Samir Toumi : Djamel B. porte l’étiquette flatteuse de l’écrivain à succès, même si lui-même n’a jamais vraiment cru à ce rôle qu’on lui colle à la peau. Il vient d’un milieu très aisé, et ses parents médecins avaient pour lui d’autres ambitions, plus rassurantes, plus sérieuses. Il avait pourtant toujours écrit. Depuis l’enfance, c’était son seul refuge. Mais par manque de confiance, ou par obéissance, il s’est retrouvé à Paris, la tête plongée dans les mathématiques, suivant la volonté paternelle plus que la sienne.

C’est là, dans le petit théâtre germanopratin où se mêlent l’ambition, la séduction et les mirages littéraires, que tout a basculé. Un soir, on l’a présenté à un éditeur comme on jetterait une jeune proie dans un cercle d’initiés : « un écrivain algérien très prometteur ». L’éditeur a demandé un manuscrit, et Djamel le lui a envoyé. Le roman parlait d’Alger pendant la décennie noire, des nuits où il s’abandonnait à la fête, à ses amis, pendant que la ville brûlait encore. On l’a comparé à un Breton Easton Ellis algérien, ce qui l’a propulsé dans les émissions littéraires et les salons, et lui a donné une forme de notoriété médiatique.

Il a confirmé ce premier éclair par un deuxième livre — peu vendu, mais publié par la même maison prestigieuse : cela suffit parfois à faire exister un écrivain. La vérité, plus simple, plus crue, c’est que la littérature ne payait pas son loyer, et que son père, lassé de financer cette bohème mondaine, a fini par le menacer de lui couper les vivres. Djamel est alors rentré en Algérie, où la vie lui serait plus douce. Il a repris le grand appartement de ses grands-parents au centre d’Alger, refuge confortable d’un homme qui vivote entre conférences, invitations, dîners et soirées mondaines.

A l’étranger, on a même salué son retour comme un acte de courage, alors qu’il n’était dicté que par l’économie. En réalité, Djamel est un écrivain en perte d’élan, un homme un peu déréglé, qui enchaîne les joints, qui passe ses nuits dans les mêmes salons, les mêmes cercles, entouré des mêmes visages. C’est dans ce mouvement flottant qu’il s’est retrouvé, un soir de Nouvel An, chez son ami d’enfance Djalil. Il y avait là toute la faune habituelle des soirées algéroises. Et c’est précisément dans ce décor familier, presque usé, que la rencontre a eu lieu : celle avec Amin, l’homme qui allait peut-être fissurer la surface lisse de sa vie.

« À la terrasse du bar, il m'a fait signe et je l'ai rejoint à sa table. Il s'est levé, m'a tendu une main fine et brune, aux ongles parfaitement manucurés. Tout était soigné chez lui : cheveux gris impeccablement coupés, lunettes à monture métallique, costume taillé sur mesure, chemise blanche à col italien, d'un style discret et élégant. De taille moyenne, plutôt mince, il avait un visage aux traits délicats, et les yeux d'un noir profond. Une apparence sans défauts ni aspérités, bien trop lisse pour ne pas être soigneusement étudiée ». Djamel B. décrit Amin avec des mots qui ne cachent ni sa fascination ni sa méfiance envers ce personnage venu de nulle part. Pouvez-vous nous retracer le parcours de cet homme évoluant « dans le consulting » ?

Amin appartient à cette catégorie d’hommes que l’on croise partout dans certains cercles, sans jamais vraiment savoir d’où ils viennent. Ils semblent avoir de l’entregent, des accès, des portes qui s’ouvrent devant eux sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. On les appelle tour à tour consultants, lobbyistes, conseillers officieux. En réalité, ce sont souvent d’anciens hauts fonctionnaires, des hommes passés par l’administration, qui en connaissent les couloirs, les rythmes, les failles. Ils ont accumulé au fil des années un réseau dense, patient, tissé au gré des rencontres, des services rendus, des confidences échangées. Ils savent qui appeler, à quel moment, dans quel but. Ils ne décident pas, mais ils influencent ; ils ne gouvernent pas, mais ils facilitent. Leur pouvoir n’a pas de visage, seulement une circulation de choses, de mots, d’interventions discrètes. Et surtout, ils savent le monnayer.

Dans toutes les gouvernances, on trouve ce type de personnages dont le rôle exact échappe, et dont le parcours se dérobe dès qu’on tente de le saisir. On sait qu’ils agissent, on pressent qu’ils pèsent, mais tout demeure flou. Ce flou, justement, me fascinait. J’ai connu, dans ma propre vie, quelques personnes de cette nature : hommes impeccables, toujours en mouvement, toujours connectés, et dont les motivations restaient opaques. Ces rencontres ont été l’un des déclencheurs de l’écriture de ce roman. Je voyais en eux une figure presque archétypale, emblématique de ces gouvernances intermédiaires, faites de zones grises, d’influences, et de loyautés fragiles.

Amin m’a semblé être le personnage idéal pour dérouler ma narration, pour faire apparaître ce monde où chacun tente d’exister à travers les interstices du système. Son lien avec l’écrivain Djamel, improbable au premier regard, m’intéressait précisément pour cela.

« – Je ne suis pas de la police mais je m'intéresse beaucoup à vous. – Je vois ça, c'est impressionnant, quoique un peu déroutant... Qu'attendez-vous de moi ? – Je veux que vous écriviez un roman...– Sur vous ? –  Oui, sur moi, ou plutôt à partir de moi... ». Pourquoi Amin va-t-il décider de confier la réalisation de ce ‘‘projet’’ romanesque à Djamel B., tout en lui dictant le modus operandi suivant: « – Je ne veux pas d'un livre qui dénonce, mais d'un livre qui décrit. Ce n'est pas à moi, et peut-être même pas à toi, auteur de dénoncer, mais au lecteur de le faire. Moi, je veux que tu racontes le système, avec, justement, toutes ses subtilités et ses contradictions ! » ?

C’est la première question qui surgit, naturellement : pourquoi Amin propose-t-il un tel pacte à Djamel ? Le lecteur se la pose aussitôt, et Djamel aussi. C’est même l’une des lignes de tension du roman : cette énigme que Djamel porte comme un caillou dans la chaussure, à chaque page, sans jamais parvenir à la dissiper complètement. Je ne donne pas la réponse d’emblée — ce serait briser le mouvement même du récit. Mais ce « pourquoi un tel deal » est le fil qu’on suit tout au long de la narration.

Pourquoi, alors, Djamel accepte-t-il de suivre Amin ? Sans doute parce que l’écrivain, en lui, est une créature affamée. Un vampire qui guette la moindre bribe de vie réelle susceptible de ranimer son désir d’écrire. Et puis, Djamel est un homme déréglé, fragile, qui n’existe, au fond, que par les textes qu’il produit. Il suffit qu’on lui tende une promesse d’histoire, et il s’y engouffre, même si celle-ci a l’allure d’un pacte faustien.

De son côté, Amin justifie - ou vend - sa démarche par l’idée que la littérature offre plus de liberté que n’importe quel essai, que n’importe quel écrit journalistique. Il croit — ou dit croire — que seul un roman peut approcher ce qu’un système dissimule, ses angles morts, ses contradictions intimes. Ce n’est pas un livre de dénonciation qu’il veut, mais un livre de description, un miroir tendu sans jugement, où le lecteur, et lui seul, effectuerait le travail d’interprétation.

Derrière tout cela, il y a une question qui me tient à cœur : à quoi sert la littérature ? Est-elle seulement un objet, un livre qu’on range après lecture ? Ou a-t-elle le pouvoir d’infléchir le réel, de bouger quelque chose, ne serait-ce que dans la perception d’un lecteur ? Amin semble en être persuadé. Mais l’est-il vraiment ?

« Dès que je pense à notre pays, le chagrin m’envahit […]. Avec le temps, je suis passé progressivement de la colère au désespoir ». El Hadj Akli est sans nul doute le personnage le plus tendre, le plus touchant du roman. Homme de conviction, ce « grand commis de l’état » s’est farouchement opposé à la dilapidation des biens vacants au début des années 1980.  Que représente-t-il pour Amin ?

El Hadj Akli appartient à cette constellation de personnages qui gravitent autour de la gouvernance et qui, chacun à leur manière, en dessinent la silhouette. Il est l’archétype du Don Quichotte moderne : un homme qui s’obstine à défendre ses principes, même lorsque tout autour de lui se délite. On appellerait aujourd’hui ces figures des lanceurs d’alerte. Lui, il est simplement resté fidèle à lui-même, avec une droiture presque anachronique, une manière de se cabrer contre la compromission qui force le respect. C’est un homme qui s’accroche, coûte que coûte, à sa vision de l’État, à ce qu’elle aurait dû être, à ce qu’elle aurait pu devenir.

Pour Djamel, la rencontre avec El Hadj Akli est un contrepoint dans la galerie qu’Amin lui fait traverser. Tous ces personnages qu’il découvre — opportunistes, intermédiaires, hommes d’ombre ou de pouvoir — forment des pièces d’un même système. Or, Akli vient introduire une autre dimension : il est naïf, désarmé, mais aussi inflexible. Et surtout, il révèle quelque chose d’inattendu chez Amin. Djamel découvre qu’Amin a protégé Akli, qu’il l’a aidé, et que d’autres personnages moins recommandables l’ont également soutenu. Rien, ici, n’est pur ni parfaitement cohérent. Les frontières qu’on croyait nettes deviennent poreuses.

Est-cela qu’Amin cherche à montrer à Djamel ? Que la réalité n’obéit pas à une logique manichéenne ? Le naïf peut être plus opportuniste qu’il n’y paraît ; l’opportuniste peut se montrer loyal envers une cause perdue. Chacun joue un rôle dans cet écosystème qui forme une gouvernance.

Amin dévoile à Djamel cette cartographie humaine faite de figures récurrentes. Et plus Djamel avance, plus il découvre que ces rôles-là — le pur, le corrompu, le pivot, le facilitateur, le destructeur — ne sont pas propres à un pays, ni à une époque. Ils traversent les gouvernances du monde entier. El Hadj Akli en est l’une figure emblématique : celle d’un homme debout dans un monde qui penche, une conscience fragile mais obstinée, à la fois un point d’ancrage et un avertissement.

A la manière d’un portraitiste, vous tracez les traits archétypaux des différents agents participant à l’agrandissement des réseaux de corruption, la fameuse toile des « co-connaissances » opaques et imbriquées. Pouvez-vous nous donner un bref aperçu de certaines figures comme celles de « l’adapté », « l’inadapté », « le protecteur », le « samsar » ou les « riyabbine » ?

En effet, l’idée du roman est de faire déambuler Djamel à travers une galerie de personnages qui incarnent les rouages d’une gouvernance. Et comme je le mentionnais, en me documentant, j’ai découvert que ces figures existent partout, sous des noms différents, dans toutes les époques et dans tous les systèmes. Rien de tout cela n’est propre à un pays : c’est presque une mécanique humaine.

Djamel va ainsi rencontrer par exemple des « protecteurs » : des hommes assez puissants pour accorder des droits, ouvrir des portes, faire basculer un dossier d’un côté ou de l’autre. Ils parrainent les hommes d’affaires, les couvrent, les légitiment. Autour d’eux gravitent les « samsars », ces intermédiaires qui mettent en relation les mondes, qui rapprochent l’homme d’affaires du décideur, moyennant argent ou participation dans une entreprise. Ils sont les tisseurs de liens, les faiseurs d’accès.

Et puis il y a les « riyabbine », la version contemporaine de ces fauteurs de trouble chargés de détruire une réputation, cette fois grâce aux réseaux sociaux. On les sollicite pour éliminer un rival, tuer un nom, fabriquer un scandale. Ainsi se dessine la fameuse toile des « connaissances », où chacun connaît quelqu’un, où chaque lien peut être activé.

Il y a d’autres figures que Djamel découvre… Je laisse le soin au lecteur de les découvrir !

« … je suis un patriote et j'œuvre pour le bien de notre pays ! L'Algérie, je l'ai dans la peau, dans le sang, et je ferai tout pour la protéger... »; « Nheb echaab, kho ! Que je sois à Reykjavik, à New York ou à Moscou, je ne pense qu’à un seul lieu, la Casbah. L’Algérie me dévore de l’intérieur. Comme mon père, ce pays m’a engloutie. Ou bien, c’est mon père qui m’a engloutie, bref, peu importe, mon père ou le pays, c’est le pareil… ». Qu’il s’agisse d’un homme d’affaires corrompu ou de la fille d’un ancien et éminent maquisard de la lutte anticoloniale, les dominants saturent l’espace public en usant avec excès de ce type d’énoncés débordant d’un pathos sénescent. A les écouter, on a l’impression qu’ils s’échinent à rendre des services incommensurables à la multitude des déshérités, et attendent impatiemment, en retour, leurs applaudissements et leurs gratitudes. Que vous inspire cet émiettement du langage et cette déliquescence de la pensée ?

Ce que vous appelez l’émiettement du langage, la déliquescence de la pensée, je les vois plutôt comme un moyen, pour certaines personnes, de fabriquer une cohérence pour justifier leurs actes et leurs choix de vie. L’être humain est capable de se trouver toutes les raisons du monde pour légitimer ses actions.

Ce qui m’intéresse dans ces figures, c’est justement ce décalage entre ce qu’elles disent et ce qu’elles font. On est souvent étonné de leur incohérence, mais en réalité, elle est logique : c’est elle qui leur permet de continuer à vivre avec leurs actes. Il faut une certaine forme d’aveuglement — ou de lyrisme creux — pour assumer des actes qui ne sont pas moraux. C’est dans cet écart que naît le malaise intérieur. Quand la dissonance devient trop forte, quand on n’arrive plus à verbaliser ce que l’on fait, ni pourquoi on le fait, il ne reste plus que des échappatoires : l’alcool, la drogue, le bruit, tout ce qui peut étouffer la voix intérieure qui rappelle l’incohérence. Je tiens quand même à dire que nous avons tous en nous des incohérences, qui peuvent, parfois nous mettre à mal à l’aise !

Prenez Abdelkader, l’homme d’affaires : dans son monde, il crée de l’emploi, il fait tourner une économie, il se voit presque comme un bienfaiteur social. Quand on lui rappelle qu’il ne respecte aucune règle, il répond que ce sont « les règles du jeu » et que chacun est libre de s’y plier ou non. Tout est là : un discours ahurissant pour Djamel, mais cohérent dans sa propre logique.

Ou cette dame issue d’un milieu extrêmement aisé, qui vit à mille lieues de la réalité algérienne, mais qui brandit un nationalisme incantatoire comme une carte de visite morale. Sa vie n’a rien à voir avec ce qu’elle prétend défendre, mais cela ne l’empêche pas de se proclamer dévorée par l’Algérie. Chacun, dans son paradigme personnel, finit par justifier l’injustifiable.

C’est cela que j’ai voulu montrer : notre capacité infinie à se créer un récit intérieur où nos actes apparaissent légitimes, presque nobles. Et lorsque les mots se détachent ainsi du réel, ils perdent de leur sens et deviennent des paravents, des petites fictions personnelles...

Djamel B. semblait avancer dans la rédaction de son texte, mais la disparition d’Amin, vers la fin du récit, vient semer le trouble. En conséquence, l’auteur interroge la crédibilité des informations collectées durant plusieurs mois pour donner corps à son « roman explosif », et décide d’orienter autrement son chantier d’écriture. Est-ce que vous considérez que la rumeur est un personnage central de votre histoire ?

Oui, la rumeur est un personnage central du roman, et je suis heureux que vous l’ayez relevé. Elle n’apparaît pas comme un simple bruit de fond : elle est une force active, un principe organisateur, presque une respiration du système lui-même. Les gouvernances, quelles qu’elles soient, ont ceci de commun qu’elles manquent de transparence ; c’est vrai partout, y compris dans les systèmes dits démocratiques, où l’on proclame le contraire ! Et l’absence de transparence crée du vide — un vide que la rumeur vient remplir. Elle devient un mode de circulation de l’information, une manière de comprendre ce qui se trame derrière les portes closes, un outil pour interpréter ce qui nous échappe.

Dans le roman, je me suis interrogé sur ce que peut déclencher un livre au sein d’un microcosme où tout repose sur l’implicite, le soupçon, les sous-entendus. Est-ce qu’un roman peut produire une rumeur suffisamment puissante pour ébranler un système ? Et surtout : qui crée la rumeur ? Dans quel but ? On ne sait jamais très bien si elle naît d’elle-même, comme une conséquence naturelle du flou, ou si elle est fabriquée, volontairement instrumentalisée par ceux qui y trouvent un intérêt. C’est une question sans réponse définitive, presque un paradoxe : la rumeur précède-t-elle l’événement, ou l’événement naît-il de la rumeur ?

Ce qui m’intéresse aussi, c’est la manière dont la rumeur change de nature aujourd’hui. Les réseaux sociaux l’ont rendue instantanée, émotionnelle, virale. On l’appelle le désormais le buzz. Ce n’est pas nouveau que la rumeur traverse les sociétés — elle a toujours existé, l’histoire en est pleine — mais sa puissance, aujourd’hui, est décuplée. Elle façonne les perceptions, modifie les comportements, et parfois même, influence les décisions. Dans ce roman, la rumeur n’est pas un décor : elle est un moteur, un révélateur et un rouage important d’une gouvernance.

Par-delà les réalités désastreuses de la corruption, les interactions entre Djamel B. et Amin interrogent aussi bien le statut de la fiction en Algérie que les fantasmes qui entourent ce qu’on appelle communément la figure du ‘‘grand intellectuel arabe’’. Pour vous, que signifie le fait d’écrire un roman dans l’Algérie d’aujourd’hui ?

Il y a deux éléments dans votre question, et je préfère les dissocier pour mieux les éclairer. Le premier, c’est cette « fabrique » du grand intellectuel arabe. Avec Djamel B., j’ai voulu explorer ce mécanisme par lequel les sociétés occidentales construisent une figure rassurante, presque décorative, de l’intellectuel venu du monde arabe. Dès lors qu’il écrit en français — et non en arabe — on l’imagine spontanément laïque, moderniste, farouchement opposé à l’islamisme, bref, conforme à ce que l’Occident attend de lui. Un intellectuel qui lui ressemble, qui lui parle, qui ne le dérange pas.

Quand on est écrivain algérien francophone, on ressent très vite cette tentation d’être assigné à cette case. C’est subtil, rarement explicite, mais c’est là. Et si l’on n’est pas vigilant, on peut se retrouver instrumentalisé presque malgré soi. Djamel, lui, a laissé faire. Il a surfé sur cette construction flatteuse : le jeune écrivain arabe éclairé, courageux, que l’on admire dans les dîners parisiens. Lorsqu’il rentre en Algérie pour des raisons purement économiques, il n’est pas gêné qu’on le décrive comme un homme brave retournant affronter le danger — alors qu’il n’a jamais été menacé, et qu’il retrouve simplement le confort de l’appartement de ses grands-parents et de son niveau de vie. Djamel n’est pas un héros : il se laisse porter, il se laisse définir, et il étouffe son malaise dans les brumes du cannabis….

Le second élément de votre question touche à l’acte même d’écrire un roman dans l’Algérie d’aujourd’hui. Pour moi, c’est essentiel. La littérature a cette capacité singulière d’être un témoignage intime, parfois plus juste que les discours officiels, plus profond que les analyses politiques. Elle dit qui nous sommes, non pas en blocs théoriques, mais par la subjectivité de l’écrivain, par les vies minuscules, par les gestes, les contradictions, les silences. Elle permet de nous explorer, de nous comprendre — individuellement et collectivement — et elle le fait en convoquant l’émotion, l’empathie, ou parfois le rejet. C’est là, je crois, la puissance de la littérature : elle ne démontre pas, elle révèle. Elle ouvre des brèches dans ce que nous pensions savoir, et c’est peut-être ce dont nous avons le plus besoin !

Votre nouvelle publication s’intitule « Amin. Une fiction algérienne ». En terminant la lecture de ce roman, on se met vraiment à douter de tout, et on pense à un autre titre comme « Amin. Un enfumage algérien », un peu à l’image de vos personnages qui, de la première à la dernière page, fument incessamment. Seriez-vous d’accord pour donner ce second titre à votre fiction ?

Mais oui, bien sûr — ce second titre me plaît énormément, parce qu’il dit quelque chose de juste et, surtout, parce qu’il a de l’ironie, ce qui me va très bien. Pas seulement parce que mes personnages fument sans arrêt, comme d’autres pratiqueraient une cérémonie du thé, mais parce que ces joints, ces volutes font partie des rituels de ce microcosme. Il y a tout un système de gestes, d’habitudes, de substances aussi, qui tiennent lieu de respiration, d’anesthésie ou d’échappatoire.

Au-delà de l’image, ce titre touche à une question fondamentale du roman : la frontière mouvante entre la fiction et la réalité. Comment la fiction peut-elle parfois enfumer le réel ? Et comment la réalité, elle, peut se montrer bien plus inventive, déconcertante ou absurde que tout ce qu’un romancier pourrait imaginer ? Cette zone de trouble m’intéresse beaucoup. C’est là que j’ai situé mon écriture pour ce roman : dans cet espace ambigu où les deux se mêlent, se contaminent, se contredisent parfois.

Pour autant, je ne crois pas que la littérature soit un enfumage. Elle cherche autre chose — pas une vérité majuscule, mais les vérités minuscules, les contradictions intimes, les fumées intérieures que chacun produit sans même s’en rendre compte. Si l’expression « enfumage algérien » fait sourire, elle dit néanmoins quelque chose de l’univers du livre. Donc oui, je la prends volontiers.

Venant souvent de champs éditoriaux extrêmement précaires, les auteurs de ce qu’on appelle communément la « francophonie » deviennent, une fois édités à Paris, et ce dans la majeure partie des cas, un simple instrument ayant pour fonction le fait de « dire à la France sa grandeur » au sein des cercles littéraires et des prestigieuses institutions parisiennes. Dans l’optique d’unifier les forces éditoriales des Suds, [barzakh] et Elyzad, les deux maisons indépendantes qui ont coédité « Amin. Une fiction algérienne », proposent au large lectorat francophone de rompre avec cette ‘‘verticalité’’ de l’auteur issu de ‘‘la périphérie francophone’’ – dont la valeur littéraire dépend principalement de « l’amour » et de « la gratitude » qu’il exprime envers la France dans ses livres. Que pouvez-vous nous dire sur le caractère inédit de cette entreprise éditoriale ô combien salutaire ?

Je suis profondément honoré par cette aventure éditoriale, et je le dis sans emphase. Elle compte beaucoup pour moi. [barzakh] et Elyzad m’ont offert une proposition rare : celle d’emprunter un autre chemin que celui, trop balisé, auquel sont souvent assignés les auteurs francophones du « Sud ». Il s’agissait d’imaginer une manière différente d’exister dans l’espace littéraire, de se positionner ailleurs que dans la verticalité traditionnelle qui fait de Paris le centre et du reste du monde francophone une périphérie reconnaissante.

Ce positionnement me donne un véritable confort intérieur : celui de défendre mon texte dans un cadre qui ne m’oblige à aucune posture. C’est un espace de liberté.

Et puis, [barzakh] et Elyzad ont ceci en commun qu’elles portent, avec une rare conviction, des voix singulières. Elles ont cette manière d’accompagner un texte pour qu’il circule, pour qu’il respire, pour qu’il voyage. Leur association est à la fois naturelle et audacieuse : naturelle parce qu’elles partagent la même exigence, audacieuse parce qu’elles affirment haut et fort que d’autres trajectoires éditoriales sont possibles.

À mes yeux, cette collaboration est une manière de fissurer la verticalité éditoriale qui domine encore le monde francophone. J’espère, très sincèrement, qu’elle ouvrira la voie à d’autres expériences de ce genre — qu’elle fera un peu bouger les lignes, qu’elle donnera des idées à d’autres maisons, à d’autres auteurs, pour imaginer de nouvelles circulations et de nouvelles alliances.

***

Propos recueillis par Faris LOUNIS

Journaliste

Samir Toumi, « Amin. Une fiction algérienne », coédition [barzakh] (Alger) / Elyzad (Paris – Tunis), 2025, 252 pages., 1000 DA / 20,00 €

Lien : https://actualitte.com/article/128225/interviews/amin-un-enfumage-algerien

ActuaLitté, le 17 décembre 2025

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