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Billet de blog 20 janvier 2026

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Analyse spectrale du Proche-Orient

Dans la multiplicité et la complexité de leurs formes, les violences qui défigurent le visage du Proche- Orient ont une histoire. Celle-ci ne se limite aucunement à « l’authenticité religieuse des Orientaux et leur ferveur », comme le veut un certain orientalisme tardif, ni à l’attrait pour la brutalité qui serait inhérent à la « psyché arabe », selon une vision néocolonialiste dominante.

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Dans la multiplicité et la complexité de leurs formes, les violences qui défigurent le visage du Proche-Orient ont une histoire. Celle-ci ne se limite aucunement à « l’authenticité religieuse des Orientaux et leur ferveur », comme le veut un certain orientalisme tardif, ni à l’attrait pour la brutalité qui serait inhérent à la « psyché arabe », selon une vision néocolonialiste saturant encore le débat public.

Dans Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours, Ziad Majed, politologue et professeur à l’Université américaine de Paris, propose une analyse spectrale des sept moments fondateurs ayant configuré l’état actuel de cette aire culturelle depuis la disparition de l’Empire ottoman. Pour élucider les origines historiques et géopolitiques de la parenthèse ouverte au lendemain du 7 octobre 2023, il s’attaque à un siècle d’histoire proche-orientale « à travers une grille de lecture sensible aux interactions, aux ruptures et aux continuités entre développements locaux et transformations globales ».

En ce sens, la force du livre de Ziad Majed réside dans sa capacité à lire l’actualité de la « Question de Palestine » aussi bien dans son environnement arabe que dans ses dimensions mondiales, intrinsèquement liées à l’impérialisme occidental. À rebours des écrits ignorant les contextes de l’espace arabophone, le chercheur démontre que les répercussions morbides de la colonialité israélienne remontent à la déclaration Balfour de 1917, au mandat britannique sur la Palestine historique et à l’écrasement de la révolte palestinienne de 1936 contre cette domination inique, mais aussi contre la radicalisation coloniale du projet sioniste.

Ne séparant aucunement le cas palestinien de ceux du Liban et de la Syrie – pays auxquels il a consacré deux ouvrages, Syrie, la révolution orpheline (Actes Sud, 2014) et Dans la tête de Bachar al-Assad (Actes Sud, 2018, avec Farouk Mardam-Bey et Subhi Hadidi), ainsi que de nombreux articles de fond –, le travail de Ziad Majed échappe aux écueils du campisme. Il décortique avec précision les mécanismes de l’impunité faisant force de loi au Machrek et au Maghreb, tant du côté des puissances impérialistes que de celui des autoritarismes locaux.

Confiscation des indépendances, militarisation de la vie politique, instrumentalisation du religieux, nihilisme mystique, déroute des expériences démocratiques, logiques de domination et de prédation impériale, délégitimation du droit international et montée spectaculaire des extrêmes droites : l’ouvrage donne à lire « la manière dont la région, notamment la Palestine, offre aujourd’hui un miroir saisissant des désordres mondiaux ».

Ce miroir se compose des répercussions de problèmes insolubles générés par les fausses promesses coloniales de 1916 et 1917, la destruction de l’Irak en 2003, le déni de la Nakba et l’impunité absolue d’Israël, la guerre de 1973 et le boom pétrolier, la révolution iranienne et le djihad afghan, la guerre du Golfe et le processus de paix interrompu des années 1990, ainsi que, naturellement, les attentats du 11 septembre 2001 et la forge d’une notion orwellienne baptisée « guerre contre le terrorisme ».

L’auteur accorde une attention particulière au cycle ouvert en 2011 par les soulèvements et révolutions arabes, suivis des contre-révolutions et des conflits qu’ils ont entraînés. Il met en exergue la trajectoire syrienne et les logiques d’intervention externe qu’elle a suscitées. De l’éclatement des manifestations contre des régimes autoritaires aux fragmentations et aux resserrements qui ont marqué l’après-2011 – prolongement des conflits armés, échec des transitions politiques et consolidation des régimes répressifs –, les soulèvements arabes ont laissé des traces durables au sein des couches populaires, notamment chez les jeunes : « les revendications de liberté, de justice sociale et de dignité ». Ces mots d’ordre ont ouvert « des espaces nouveaux – parfois fragiles, souvent informels – de mobilisation, d’expression et de résistance ».

À partir de ces révoltes et de leur écrasement militaire, le Proche-Orient devient, pendant des années, un vaste champ d’affrontements opposant autoritarismes sécuritaires et islam politique, élans démocratiques et dynamiques de restauration des « anciens régimes », en ce « septième moment fondateur de son histoire contemporaine ». Dans de nombreuses villes arabes, la ruine s’impose alors comme « une matrice dominante de l’expérience quotidienne. Elle ne représenta plus un vestige d’un épisode guerrier, mais incarna une condition politique durable, fruit d’une destruction souvent systématique, prolongée et explicitement intentionnelle ».

L’offensive militaire du 7 octobre 2023 survient dans ce contexte de déflagration généralisée, et l’anéantissement du peuple palestinien de Gaza dévoile au grand jour les deux visages du monde : « celui de la destruction, mais aussi celui où s’inventent, malgré tout, des formes inédites de résistance, de conscience critique et d’alliances transnationales ».

Au confluent des terres africaines, asiatiques et européennes, le Proche-Orient constitue, depuis au moins un siècle, un révélateur privilégié des dynamiques de la modernité politique. À l’aune du génocide en cours à Gaza et de l’ensauvagement de la colonisation dans l’ensemble de la Palestine, la région apparaît plus que jamais comme le miroir des cruautés décomplexées qui gouvernent le monde.

Faris LOUNIS

Journaliste

Ziad Majed, Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours, Paris, La Découverte, 2025, 352 pages., 18.50 €

Lien : https://actualitte.com/article/128799/chroniques/analyse-spectrale-du-proche-orient

ActuaLitté, le 19 janvier 2026

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