Féminisme

Le samedi 10 mars 2018 à Paris, aura lieu une journée, « Féminisme », fondatrice. Fondatrice pour plusieurs raisons. D'abord parce que le féminisme que nous revendiquons ce jour-là, nous femmes issues de l'immigration post-coloniale, est au singulier, et nul adjectif ne vient le compléter.

Le 10 mars, aucune raison en effet d'abandonner cet outil, le féminisme, à nos ennemi-es politiques, aucune raison de s'avouer vaincues d'avance sur le champ de bataille qui concerne la légitimité à prétendre à des termes génériques, aucune raison de se replier sur des adjectifs qualificatifs. En tout cas, pas tant que celles qui croient chapeauter le tout en se disant « féministes » point à la ligne, n'accolent pas les adjectifs « blanc » ou « bourgeois » à leur prétention universelle.

Le 10 mars, nous n'avons pas à nous définir comme des sous-catégories, comme des périphériques. De notre point de vue de femmes issues de l'immigration post-coloniale, il n'y a qu'un seul féminisme, et de notre point de vue, il est central. Nul besoin de préciser qu'il est anti-raciste, anti-colonial ou intersectionnel. Car, de notre point de vue, un féminisme qui serait raciste, ce n'est pas du féminisme. C'est du racisme. Et du sexisme.

Le 10 mars, nous refusons par exemple de reconnaître le rapport de forces politique qui existerait entre « féministes » d'un côté et « féministes anti-racistes » de l'autre. Dans le rapport de forces politique tel que nous l'analysons, le générique est pour nous, et nous laissons la sous-catégorie à nos ennemi-es politiques : nous sommes féministes, nos ennemi-es sont pseudo-féministes racistes.

Le 10 mars, nous nous approprierons ce qui en réalité nous appartient déjà : le féminisme, un des outils parmi les plus puissants pour lutter contre les oppressions que l'on subit en tant que femmes issues de l'immigration post-coloniale. Et nous refuserons catégoriquement la légitimité à mobiliser cet outil à des individus indifférents aux oppressions que l'on subit en tant que femmes non-blanches, voire militant pour qu'elle soient maintenues.

En ne gommant évidemment rien de la diversité des expériences historiques et politiques des femmes non-blanches vivant en France, ni de la légitimité que nous avons, et d'ailleurs que nous aurons tout au long de cette journée, à nous définir politiquement et stratégiquement en lien avec ces expériences spécifiques, le 10 mars, nous faisons bloc.

Cette journée est fondatrice aussi parce que l'on y inscrit le féminisme dans le prolongement des luttes de libération anti-coloniale et des luttes de l'immigration. Des luttes menées par nos parents, par nos mères, et par nos pères. Car nous venons de là, c'est notre histoire, celle qui nous a construites. Des résistantes victorieuses contre la colonisation française là-bas en Afrique, jusqu'aux résistantes immigrées dans les quartiers populaires ici en France. Des résistantes issues de l'immigration post-coloniale dans les quartiers hier, jusqu'aux résistantes issues de l'immigration post-coloniale que nous sommes dans les quartiers aujourd'hui. Telle est notre filiation la plus intime, et la plus évidente.

Journée fondatrice enfin parce qu'elle traduit la possibilité pour nous de sortir des dilemmes et impasses politiques que l'on pensait indépassables.

Car jusqu’à récemment, les oppressions que subissaient les femmes issues de l'immigration post-coloniale en France étaient, soit invisibilisées lorsqu'elles étaient institutionnelles, soit sur-visibilisées et instrumentalisées lorsqu'elles avaient lieu dans nos espaces (nos familles, nos quartiers, nos communautés).

Ce double traitement des oppressions que l'on subissait, a créé pour nous un étau aux effets multiples :

  • Nous avions peu de marges de manœuvre pour nous organiser en tant que femmes issues de l’immigration post-coloniale et/ou habitantes des quartiers populaires contre les violences sexistes que l’on subissait, même si on déclarait ces violences systémiques et non liées spécifiquement à nos communautés, car le risque d'instrumentalisation à des fins racistes et impérialistes était trop fort.

  • Nous nous sommes vues imposer des débats, et des termes du débat, qui n'étaient pas les nôtres. Ainsi entre autres exemples, on s’est vu imposer un débat sur la légitimité à porter un foulard, là où nous aurions préféré par exemple parler de l’interdiction illégale d’accès au travail pour les femmes qui portent un foulard. On a pu nous imposer d’articuler “foulard” et “laïcité”, ou “foulard” et “république”, alors que nous voulions articuler “foulard” et “discriminations”.

  • Nos luttes contre les discriminations institutionnelles que l’on subissait ont été systématiquement disqualifiées (jugées « paranoïaques », synonymes de « victimisation», « communautaristes », voire « islamistes »). Nous avons été entravées dans notre organisation politique concrète, notamment dans les quartiers populaires, en termes de mobilisations locales et de visibilité de ces mobilisations.

Ce contexte hostile nous a amenées à consacrer beaucoup de temps et d'énergie à éviter les pièges qui nous étaient tendus, notamment dans l’espace médiatique.

La lutte politique contre l'instrumentalisation de nos causes était devenue pour nous prioritaire, par rapport à la lutte politique contre les oppressions que l’on subissait spécifiquement.

Mais aujourd'hui, nous sommes à un tournant!

Nous ne renions rien : la lutte que l’on a menée contre l’instrumentalisation raciste et impérialiste de nos causes est pour nous un acquis politique central qui structure, et qui continuera à structurer, notre engagement et nos stratégies médiatiques et politiques.

Mais nous avons acquis la maturité politique pour affronter, de notre point de vue, et dans la perspective d’une libération totale du système d’oppressions de classe, de genre et de race, les questions que l'on prenait peu ou pas du tout en charge auparavant, et qui pourtant nous concernent directement. Nous sommes en mesure de dépasser les dilemmes que l'on croyait indépassables, sans rien sacrifier de toutes nos nécessaires luttes.

Ce tournant a été rendu possible grâce à un rapport de forces politiques que nous avons réussi à imposer, et qui rend plus difficile la confiscation de notre parole. La nature ayant horreur du vide, d’autres que nous parlaient à notre place sur les sujets que l’on ne prenait pas en charge politiquement. Mais aujourd’hui nous sommes partout, dans les médias, dans la production culturelle et artistique, dans les institutions, dans les universités. Dans les lieux de pouvoir.

Nous sommes partout, et nous y sommes debout!

Aujourd'hui, nous sommes en mesure d'imposer nos débats et nos propres termes du débat.

Comment voit-on les choses selon notre point de vue de femmes issues de l’immigration post-coloniale, selon nos propres histoires, nos références, nos vécus, nos interrogations? Quelles sont nos priorités en termes de lutte? Quelles sont nos stratégies d’action?

La journée que le Réseau Classe/Genre/Race propose le 10 mars a vocation à lancer cette nouvelle dynamique.

Nous parlerons très concrètement des discriminations que nous subissons dans tous les espaces sociaux où nous sommes, les discriminations à l’école, au travail, par rapport à nos situations administratives.

Mais nous parlerons aussi des questions liées à notre santé mentale, des violences obstétricales spécifiques que nous subissons, de la culture du viol et des violences intrafamiliales contre les femmes dans le système français. Des viols et des violences intrafamiliales contre les enfants aussi. Car si on ne s'occupe pas des violences que subissent nos enfants, personne ne le fera.

Le 10 mars, on travaillera à des pistes en termes d’organisation politique, pour lutter concrètement et localement contre toutes les oppressions que nous subissons.

Ainsi contribuerons-nous aux luttes de libération.

Fatima Ouassak, Fondatrice du Réseau Classe Genre Race

Rdv pour la journée "Féminisme" organisée par le Réseau Classe Genre Race, le 10 mars, de 9h à 20h, à La Générale, 14 avenue Parmentier, 75011 Paris (https://www.weezevent.com/feminisme)

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