Laissons les roses, prenons le pouvoir!

La question est de savoir comment nous pouvons réellement nous libérer des oppressions que nous subissons en tant que femmes issues de l'immigration post-coloniale et habitant les quartiers populaires. La réponse est simple : en prenant le pouvoir! Comment y parvenir ? En luttant concrètement là où nous vivons, sur nos territoires, dans nos quartiers. Du local au global.

En France, une femme est tuée par son conjoint ou ex-conjoint tous les 2 jours ; moins de 2% des affaires de viol aboutissent à une condamnation en cour d'assises ; les discriminations racistes et sexistes dans l'accès au marché du travail sont massives ; les femmes portant un foulard sont quasiment toutes interdites d'accès à l'emploi ; les femmes issues de l'immigration post-coloniale sont sur-concentrées dans les secteurs d'activité les plus précaires. Etc, etc.

La liste des discriminations et violences structurelles que nous subissons est longue.

Ces chiffres et ces données, nous les connaissons. Nous les dénonçons.

Mais dénoncer ne suffit pas.

La question est de savoir comment nous pouvons réellement nous libérer des oppressions que nous subissons en tant que femmes issues de l'immigration post-coloniale et habitant les quartiers populaires.

La réponse est simple : en prenant le pouvoir! (Et en assumant de vouloir le prendre).

Comment y parvenir ? En luttant collectivement et concrètement là où nous sommes, là où nous vivons, sur nos territoires, dans nos quartiers. Du local d'abord, au global.

Cette ligne politique construite lors des 5 dernières années est née d'expériences de terrain menées par trois organisations : un collectif local de femmes sur Bagnolet/Montreuil dans le 93, le syndicat de parents Front de mères, et le Réseau Classe/Genre/Race. Ces trois organisations articulent différentes échelles territoriales mais elles sont liées par une même centralité autour des luttes portées par des femmes, et s'inscrivent toutes dans le prolongement des luttes de l'immigration et des quartiers populaires.

Les différentes luttes concrètes menées par ces organisations nous ont menées, petit à petit, en bricolant en fonction des échecs, des entraves, des trahisons et des victoires, à (oser) envisager la prise de pouvoir comme une nécessité pour s'en sortir, pour mettre hors d'état de nuire les violeurs, les exploiteurs, et autres oppresseurs, pour nous libérer, et bâtir un monde respirable pour nous, et pour nos enfants.

Voici quelques unes de ces expériences politiques singulières.

1- De la dépossession de la responsabilité du parent sur des enjeux d'alimentation, à la mobilisation du rôle de « mère » comme puissant sujet politique.

A Bagnolet il y a 3 ans, nous étions quelques femmes à ne pas comprendre pourquoi la viande était imposée dans les assiettes de nos enfants à la cantine. On nous avait vaguement expliqué que c'était une question de laïcité, que la France étant une république, il fallait manger de la viande, que c'était pour éviter les carences en protéines B57, que c'était comme ça. Cette viande dans les assiettes de nos enfants nous était imposée avec cette évidence que nous, parents des quartiers populaires, n'avions pas à donner notre avis là-dessus. Cela ne nous regardait pas.

Nous avons estimé que l'alimentation des êtres que nous avions portés et mis au monde nous regardait un peu quand même, et nous avons entamé une lutte pour une alternative végétarienne, pour une alimentation sans maltraitance animale, pour des repas sains et qui ont bon goût. Cette lutte nous a permis de prendre conscience du contrôle de notre alimentation par l'industrie agro-alimentaire, et son obsession du profit aux dépends de notre santé. Nous ne voulions plus de cela. Nous voulions reprendre le contrôle sur notre alimentation, et celle de nos enfants, avoir accès au bon, et au beau.

Nous avons élargi notre combat à d'autres problématiques liées à l'éducation et à la transmission. Ce qui nous a amenées à repenser notre responsabilité vis-à-vis de nos enfants non pas comme facteur de culpabilisation par rapport au fait de « mal faire », mais comme facteur de réappropriation du pouvoir que l'on a sur leur devenir. Nous n'étions plus les mères « démissionnaires du 93 » que l'on pointait du doigt, mais les mères « sujets politiques » critiques vis-à-vis d'institutions défaillantes.

2- Des pannes d'ascenseurs qui assignent à résidence, à la volonté de reprendre le pouvoir dans nos espaces de vie

A Bagnolet toujours, il y a près de 2 ans, dans un quartier où les ascenseurs étaient en panne depuis des années dans des immeubles de 18 étages, une femme a failli mourir suite à une défaillance technique dans l'ascenseur, et ce dans la plus totale et répugnante indifférence du bailleur social. Nous nous sommes d'abord mobilisées en solidarité avec elle. C'est petit à petit que nous avons pris conscience qu'il y avait une volonté de la part des pouvoirs publics d'entraver la liberté de circulation des habitant.es dans leurs quartiers, et que les pannes d'ascenseurs pouvaient être utiles à cet effet. Par peur d'être bloqué.es dans l'ascenseur ou que les enfants le soient, beaucoup d'entre nous préféraient éviter de sortir, et retenaient les enfants à l'intérieur. Il n'est ainsi pas étonnant que ce soit les enfants des classes populaires qui consomment le plus de numérique (télévision et jeux vidéos). Reste tranquille devant la télé petit poisson, tu n'as rien à faire dehors...

Cette assignation à résidence poussait les familles à l'isolement dans des appartements exigus, à la résignation, entravait le lien social dans le quartier, et la possibilité d'une agora. D'autres facteurs aggravaient encore cette assignation à résidence : trafic de drogue, violences inter-quartiers, forte présence policière avec risque de contrôles au faciès, absence de services publics, pollution sonore, espace public étroit, laid, et sale.

Dès le début de notre mobilisation, nous avons exigé d'avoir de nouveaux ascenseurs pour remplacer le matériel bas de gamme que le bailleur avait installé. Dès le début nous avons exigé que les droits et la dignité des locataires soient respectés. Très vite, nous avons associé les jeunes du quartier. Ensemble, nous avons pleinement investi l'espace public : porte-à-porte, pétitions, pique-niques, réunions publiques, sit-in devant le siège social du bailleur, etc.

Cette lutte de locataires s'est soldée par une grande victoire : le bailleur social a décidé de remplacer les ascenseurs de tous les immeubles du quartier en question, pour un budget de 2 millions d'euros, et il a associé les locataires au nouveau cahier des charges. Il a reconnu lui-même que c'était la première fois que cela arrivait et que c'était lié à notre mobilisation. La lutte paye.

Cela a entrainé chez tous les locataires, y compris ceux qui étaient au départ les plus résignés, une volonté de réinvestir l'espace public, de reprendre le contrôle sur leurs lieux de vie, de créer du lien social et des solidarités, et de continuer de se mobiliser pour faire en sorte que leurs enfants puissent jouer dehors en toute sécurité.

3- Des violences sexuelles, policières et judiciaires, à la prise de conscience que notre libération ne sera possible que grâce à une auto-organisation féministe, ancrée dans nos quartiers.

Le Réseau Classe/Genre/Race a aidé plusieurs femmes racisées dans des affaires de violences, que les institutions ont essayé d'étouffer. C'est le cas notamment de Marie-Reine, jeune maman noire qui a subit il y a près de deux ans, en pleine nuit, des violences policières (coups et injures à caractère raciste et sexiste), de la part de plusieurs agents de la BAC, dont une femme blanche, principale agresseure. Là encore, on a cherché à assigner Marie-Reine à résidence, comme on le fait avec les jeunes hommes noirs et arabes habitant les quartiers populaires. On lui a violemment signifié qu'elle n'avait pas à circuler seule dans la rue la nuit. Ensuite, tout a été mis en place pour que Marie-Reine se taise, soit isolée, fasse un « régime pour se sentir mieux et passer à autre chose » dixit une psychologue, et prenne des « médicaments pour oublier ». Marie-Reine n'a rien oublié, n'a rien lâché, et elle continue de se battre aujourd'hui pour obtenir justice et réparation (après un classement sans suite de sa première plainte, et suite à notre campagne de soutien, une enquête est enfin ouverte).

Le Réseau Classe/Genre/Race a également suivi des cas de jeunes femmes violées, dont les affaires n'ont pas été prises au sérieux par l'éducation nationale, l'université, la police ou la justice. Etant donnée notre expérience aujourd'hui du système policier, des lenteurs judiciaires, des violences morales infligées aux victimes dans le cadre des démarches juridiques, du déni, de la culpabilisation des victimes, de l'impunité des agresseurs, etc, nous réfléchissons aujourd'hui à la mise en place d'un système d'auto-organisation féministe, ancré au niveau local, dans nos quartiers.

4- D'un contrôle paternaliste et clientéliste des quartiers populaires, à une autonomie assumée et offensive

Il nous a fallu également, depuis le début, contrer les attaques venant des pouvoirs publics et des organisations de gauche qui ne supportaient pas de voir des femmes noires et arabes des classes populaires s'organiser de manière autonome. Nous avons été taxées de « communautaristes » et de « dangers pour les valeurs de la République ». L'enjeu était de verrouiller au niveau local les espaces de pouvoir, même symboliques, même dérisoires, pour nous maintenir sous contrôle, et ainsi maintenir le système de discriminations et de privilèges dans l'accès aux ressources.

La lutte contre ces attaques rarement frontales fut complexe, épuisante, et elle aurait pu en décourager plus d'une si nous ne militions pas avant tout pour nos enfants. Mais nous n'avons rien lâché, nous n'avons accepté de faire allégeance à aucune organisation, et nous avons refusé la récupération de nos luttes.

On fait nous-mêmes, pour nous mêmes.

Pour conclure...

Nous revendiquons un féminisme de terrain, ancré dans les quartiers populaires, dans le prolongement des luttes de libération anti-coloniale et des luttes de l'immigration.

Notre féminisme entre également en résonance avec les luttes de nos sœurs dans nos pays d'origine, luttes où elles sont en première ligne contre la résignation et la confiscation du pouvoir, dans le Rif marocain depuis 2016, ou en Algérie actuellement. Une résonance aussi avec le mouvement des gilets jaunes auquel beaucoup d'entre nous ont participé, notamment en tant que « mères boucliers » contre la répression policière qui a visé les lycéen.nes en décembre 2018.

Notre stratégie est faite de petits pas, la recherche de victoires pour conscientiser et expérimenter le pouvoir et la possibilité de le reprendre, stratégie à très long terme, avec une conscience que la lutte nous coûte mais que, aujourd'hui ou demain, justice sera rendue.

 [Ce texte est l'ébauche d'un livre en préparation]

Fatima Ouassak

Réseau Classe/Genre/Race - Front de mères

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