Féminisme, luttes de l'immigration et quartiers populaires

Aujourd'hui en France, nous œuvrons à un tournant politique dans le féminisme, en l'inscrivant dans le prolongement des luttes de l'immigration post-coloniale et des quartiers populaires, et celui de l'héritage de nos parents et grands parents immigrés.

Un contexte français très hostile à notre combat féministe

Jusqu'à maintenant, le féminisme avait très mauvaise presse dans les quartiers populaires, notamment parce que les femmes issues de l'immigration post-coloniale ont très bien compris à quel point le féminisme pouvait être un puissant outil légitimant les politiques de répression des quartiers populaires et des familles immigrées.

Utilisé ainsi à des fins répressives, l'outil « Féminisme » a crée de nombreux dilemmes et impasses politiques face auxquels se sont retrouvées confrontées les femmes issues de l'immigration post-coloniale, notamment :

  • Une invisibilisation des discriminations institutionnelles qu'elles subissaient, avec disqualification au prétexte de « communautarisme » ou de « victimisation »,

  • Une sur-visibilisation des discriminations et violences qu'elles étaient censées subir au sein de leurs espaces (familles immigrées, communauté musulmane, quartiers populaires)

Cette instrumentalisation de nos causes à des fins racistes a amené les femmes issues de l'immigration post-coloniale à très peu prendre en charge politiquement et sur le terrain les violences et discriminations qu'elles subissaient de manière spécifique.

Et de fait, ces 15 dernières années, les femmes issues de l'immigration post-coloniale ont passé plus de temps à lutter contre l'instrumentalisation de leurs causes, que contre les oppressions réelles qu'elles subissaient.

Tournant politique historique

Mais nous savons que le féminisme peut être un des outils de lutte contre les oppressions que nous subissons, de l'exploitation spécifique de notre travail, aux discriminations administratives, en passant les violences sexuelles ou obstétricales par exemple.

Grâce au rapport de forces politiques que nous avons réussi à imposer, nous avons aujourd'hui la maturité politique pour prendre en charge toutes les questions qui nous concernent. La lutte contre l'instrumentalisation de nos causes ne doit pas nous empêcher de faire, et nous paralyser. Cela doit être au contraire un acquis politique pour avancer, et un impératif anti-raciste et anti-impérialiste central dans notre stratégie politique et médiatique.

C'est ce tournant politique qui a été acté le 10 mars à la Générale à Paris, lors de la journée Féminisme organisée par le Réseau Classe Genre Race.

Voir la vidéo d'introduction de la journée ici :

Féminisme, par Fatima Ouassak © Réseau Classe Genre Race

Féminisme sans adjectif

Ne nous encombrons pas d'adjectifs qualificatifs quand nous nous définissons féministes.

Notre ambition doit être de changer l'intégralité du système, et pas juste ce qui nous concerne spécifiquement. Nous devons être force de changement pour l'ensemble de la société. D'ailleurs cette ambition ne concerne pas que le féminisme, cela concerne toutes les questions sociales : car aujourd'hui en France, la détermination et l'intelligence politique, nécessaires à l'émergence d'une réelle alternative pour changer totalement de système, se trouvent dans l'immigration et les quartiers populaires, c'est de là que tout partira !

La centralité du féminisme, cela doit être nous-mêmes, les femmes issues de l'immigration post-coloniale. De notre point de vue, il n'y a qu'un seul féminisme, il est inutile de préciser qu'il est anti-raciste, intersectionnel, anti-impérialiste, etc.

Car ce serait se positionner comme sous-catégories par rapport à une centralité blanche et bourgeoise, par rapport à laquelle nous sommes condamnées à être, au mieux, du poil à gratter.

Nous sommes féministes, laissons les adjectifs qualificatifs à nos ennemi.e.s politiques.

Féminisme hérité de nos parents et grands parents immigrés

La chose la plus importante est d'inscrire le féminisme dans le prolongement des luttes de libération anti-coloniale et des luttes de l'immigration. Notamment dans le prolongement des luttes anti-coloniales, militantes et syndicales qu'ont mené nos parents et grands-parents. C'est un héritage que l'on doit assumer totalement car c'est cette filiation qui est pour nous la plus évidente et la plus constructive.

Des résistantes en Afrique, jusqu'aux résistantes des quartiers populaires en France.

Des résistantes des quartiers populaires d'hier, jusqu'aux résistantes des quartiers populaires aujourd'hui.

Luttes de libération

Désormais, nous sommes en mesure d'imposer nos débats, et nos termes du débat, sans faire allégeance, sans chercher à rassurer, sans compromissions. Nous sommes en mesure de refuser les injonctions aux débats sur la laïcité, sur notre potentielle soumission, sur notre sexualité, sur le pourquoi-du-comment du foulard, etc.

Imposer nos enjeux d'égalité, de justice, de dignité.

Contre les oppressions de classe, de genre et de race.

Pour construire de puissantes solidarités notamment entre les femmes issues de l'immigration post-coloniale habitant les quartiers populaires en France, et nos sœurs habitant dans nos pays d'origine, qui elles-mêmes se battent contre des systèmes d'oppressions post-coloniaux liés à la France.

Pour que notre combat féministe participe pleinement à notre libération.

Fatima Ouassak, Fondatrice du Réseau Classe Genre Race

 

 

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