Fatima Ouassak
Politologue, Fondatrice du Réseau Classe/Genre/Race
Abonné·e de Mediapart

11 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 avr. 2020

Le passeur de cassettes

Monsieur B. est mort. Il vivait dans un foyer de travailleurs de la région lilloise, il avait 77 ans. Monsieur B a été quelqu'un de très important pour beaucoup de familles, dont la mienne, dans les années 1970 et 1980. Il a exercé un métier que très peu de personnes connaissent.

Fatima Ouassak
Politologue, Fondatrice du Réseau Classe/Genre/Race
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Un métier qui ne fait pas partie des catégories socio-professionnelles référencées par l'Insee. Un métier de l'immigration. Aujourd'hui, ce métier a disparu, et c'est comme s'il n'avait jamais existé.

Le travail de Monsieur B. consistait à faire le lien entre les immigrés rifains du Nord de la France et leur famille au Maroc. Il portait les messages des uns vers les autres, messages qu'il transportait soigneusement d'une rive à l'autre dans des enveloppes cartonnées. C'était l'époque où la dette des émigrés envers le village qu'ils quittaient était très importante, tant l'émigration était un sacrifice pour celles et ceux qui restaient. Il s'agissait d'honorer ses engagements, et donc de maintenir un lien fort malgré la distance et les traumatismes de l'exil. Monsieur B., qui avait d'abord été ouvrier, faisait partie des personnes chargées par la communauté rifaine de maintenir ce lien.

Pour ce faire, Monsieur B. parcourait les cités ouvrières de la périphérie lilloise, Wattignies, Croisette, Lille Sud, Faches-Thumesnil, Tourcoing. Il faisait ainsi le tour des HLM pendant plusieurs semaines, et partait en car puis en bateau au Maroc, chargé des paquets qu'il avait récupérés. Là-bas, il faisait le tour du campo dans le Rif, Dar El Kebdani, Driouch, Amejjaou, Imrabten, Beni Sidel et toute la région de Nador. Il livrait les paquets, en récupérait de plus petits, puis regagnait la France. Et ainsi de suite.

A peine Monsieur B. frappait-il à notre porte que ma mère et ma grande sœur s'activaient à poser sur la table basse absolument tout ce que nos placards contenaient de gâteaux et de pistaches. En quelques minutes, thé à la menthe et baghrir étaient prêts. La table devait être généreusement garnie : il fallait faire honneur à notre invité.

Et à peine Monsieur B. entrait-il dans l'appartement, qu'avec mes frères et sœurs nous nous jetions sur celui qu'on appelait Khari Sineta, le tonton-cassettes. On était impatients de voir ce qu'il y avait dans les paquets, ce qu'il y avait pour nous. Alors Khari Sineta fouillait dans le sac, et perdu au milieu des sachets de tazemit et de figues séchées, il en sortait un petit emballage de papier journal qui renfermait les bonbons de la hanout du village. Il y avait les colliers de bonbons à la forme géométrique et au goût farineux, les improbables nougats aux cacahuètes noyées de sucre, et les incontournables chewing-gum Flash au papier jaune et au très éphémère goût menthe. Ces bonbons n'étaient pas très bons, mais on se battait quand même pour les avoir, ça nous rappelait le pays. Moi ça me rappelait la hanout où j'étais envoyée plusieurs fois par jour pendant les vacances d'été, véritable hypermarché concentré dans une petite pièce en terre de 2 mètres carré, où il fallait se baisser pour entrer, et où ça sentait bon le Tide mêlé aux clous de girofle.

Khari Sineta était un monsieur très gentil, aux yeux fatigués, au sourire triste, il me paraissait alors déjà très vieux. Quand on chahutait autour de lui, et que mon père, de son regard menaçant, nous rappelait à l'ordre, Khari Sineta répétait de sa voix basse et douce que ce n'était pas grave, qu'on était petits, mahlich dhi mezianen. Monsieur B. restait un peu à discuter, le temps de finir son petit verre de thé, puis mon père lui remettait un vieux sac de sport dont la fermeture était renforcée par du scotch épais. Et au pas de la porte, mon père lui tendait très solennellement, et en toute confiance, deux enveloppes. L'une contenait certainement de l'argent. L'autre une cassette audio.

La cassette. La veille, ça avait été toute une histoire ! Le radio-cassette avait été installé au milieu du salon. On appuyait sur rec et play, et ça tournait ! Un silence religieux devait entourer celui ou celle qui s'enregistrait. J'avais quelques années, peut-être six ou sept ans, mais je me souviens très précisément que je faisais des crises de ténor pour recommencer mon enregistrement. Parce que je ne reconnaissais pas ma voix, ou parce que j'avais buté sur un mot. Ma hantise était que mes tantes et mes cousins au pays se moquent de mon accent d'émigrée. Alors le doigt maintenu sur le bouton rew, je recommençais. Dix fois s'il le fallait. Les uns après les autres, nous donnions de nos nouvelles, et en demandions. Les expressions que nous utilisions étaient pleines de cette poésie mélancolique que seul l'exil et la langue tamazight peuvent produire. J'envoyais par exemple à ma famille des bateaux de salams pleins d'amour, tsekeghaoum agharrabou n'salam ihezen. Nos salams traversaient ainsi la Méditerranée, surtout les années où exceptionnellement nous ne pouvions pas rentrer au pays l'été.

Dès que Monsieur B. était parti, nous écoutions en famille la cassette que lui aussi venait de remettre à mon père. Les voix de la cassette nous étaient familières, les mêmes sujets revenaient, on parlait de naissances, de mariages, de décès, de partage des terres, de cette pluie qui tardait à tomber, et de la récolte de blé qui s'annonçait désastreuse. Le tout était ponctué par des rappels de la puissance de Dieu, on s'en remettait à Lui.

Monsieur B. était passeur de cassettes, facteur de l'exil, c'était son métier. La cassette avait été détournée de son usage habituel pour servir de téléphone, et Monsieur B. venait nous le tendre aux uns, puis aux autres. Dans les années 1990, quand sont apparus de plus en plus de téléphones et taxiphones en Afrique, et que les déplacements entre ici et là-bas se sont multipliés, ce métier a disparu peu à peu. Monsieur B., lui, a continué à vivre dans le foyer de travailleurs où il vivait depuis tant d'années.

Monsieur B., le passeur de salams et de bonbons, est mort il y a 25 ans. Il avait 77 ans. Paix à son âme. Monsieur B. est mort dans l'indifférence générale, comme beaucoup de Chibanis qui meurent dans les foyers de travailleurs aujourd'hui. Ils font pourtant partie de nous... Ne les oublions pas.

Et racontons l'histoire de Monsieur B., le passeur de cassettes, à nos enfants.

Fatima Ouassak, Porte-parole du Front de mères

"Chibani", fresque à Malakoff représentant Mohand Dendoune, réalisée par Vince

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Les documents ultra-confidentiels saisis par le FBI
L’inventaire de la perquisition menée par le FBI au domicile de Donald Trump, en Floride, a été rendu public vendredi. Les agents fédéraux ont saisi dans la villa de l’ancien président plusieurs documents classés top secret et diverses notes, dont l’une concerne Emmanuel Macron. Trump est soupçonné d’avoir mis en danger la sécurité nationale.
par Patricia Neves
Journal — Liberté d'expression
Un retour sur l’affaire Rushdie
Alors que Salman Rushdie a été grièvement blessé vendredi 12 août, nous republions l’analyse de Christian Salmon mise en ligne en 2019 à l’occasion des trente ans de l’affaire Rushdie, lorsque l’ayatollah Khomeiny condamna à mort l’écrivain coupable d’avoir écrit un roman qu’il jugeait blasphématoire. Ce fut l’acte inaugural d’une affaire planétaire, sous laquelle le roman a été enseveli.
par Christian Salmon
Journal — Énergies
Pétrole : les effets « très limités » des sanctions occidentales contre la Russie
Le pétrole est plus que jamais une manne pour Moscou. En dépit des sanctions, la Russie produit et exporte pratiquement autant qu’avant l’invasion de l’Ukraine, selon le rapport de l’Agence internationale de l’énergie, et les prix se sont envolés.  
par Martine Orange
Journal
Projet de loi immigration : des titres de séjour suspendus aux « principes de la République » 
Le ministre de l’intérieur veut priver de titre de séjour les personnes étrangères qui manifestent un « rejet des principes de la République ». Cette mesure, déjà intégrée à la loi « séparatisme » de 2021 mais déclarée inconstitutionnelle, resurgit dans le texte qui doit être examiné d’ici la fin de l’année. 
par Camille Polloni

La sélection du Club

Billet de blog
« As Bestas » (2022) de Rodrigo Sorogoyen
Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol permet une nouvelle fois de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum ». Et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.
par Acanthe
Billet d’édition
Entretien avec Leonardo Medel, réalisateur de « La Verónica »
Après une sélection au festival de Biarritz et au festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane où il reçut le Prix FIPRESCI de la critique internationale, « La Verónica » sortira officiellement dans les salles en France à partir du 17 août 2022. L'opportunité de découvrir un cinéaste audacieux autour d'une critique sans concession des excès des influenceurs sur le Net.
par Cédric Lépine
Billet de blog
DragRace France : une autre télévision est possible ?
Ce billet, co-écrit avec Mathis Aubert Brielle, est une critique politique de l'émission DragRace France. Il présente la façon dont cette émission s'approprie les codes de la téléréalité pour s'éloigner du genre en matière de contenu et de vision du monde promue.
par Antoine SallesPapou
Billet de blog
« Les Crimes du futur » de David Cronenberg : faut-il digérer l'avenir ?
Voici mes réflexions sur le dernier film de David Cronenberg dont l'ambition anthropologique prend des allures introspectives. Le cinéaste rejoint ici la démarche de Friedrich Nietzsche qui confesse, dans sa "généalogie de la morale", une part de cécité : "Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus, pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés…"
par marianneacqua