Gloire à nos luttes de mères passées, présentes et à venir!

A l'occasion de la fête des mères, et de son braquage par le Front de mères pour faire de cette journée à l'origine réactionnaire une célébration de nos luttes et de nos victoires, voici un extrait de mon livre « La Puissance des mères, pour un nouveau sujet révolutionnaire ». Il s'agit de la conclusion, manifeste écologiste, féministe et antiraciste, lue par la comédienne Audrey Vernon.

Le pouvoir qui nous est confisqué est immense. Si nous rompons toutes avec ce qui est attendu de nous, être des mères‑tampons, immense sera notre pouvoir.

De cette rupture peut naître l’offre politique qui nous permettra de briser le système d’oppressions pour bâtir un autre monde, de notre point de vue de mères, avec nos références, nos valeurs, nos priorités. Le paradis sera sous nos pieds.

De cette rupture peuvent naître des luttes révolutionnaires. Des luttes pour empêcher l’école de briser nos enfants, pour mettre hors d’état de nuire les rouages qui participent au système inégalitaire et oppressant, lutter à tous les niveaux, de la répression policière à l’obligation de mettre de la viande dans les assiettes à la cantine, des inégalités de moyens entre les écoles à la stigmatisation des langues de l’immigration africaine, du système d’orientation scolaire discriminatoire à la chasse aux mères portant un foulard, des programmes scolaires blanco‑centrés à la casse de l’école publique.Ce projet politique n’est pas utopique. On peut gagner. On doit gagner, puisqu’il s’agit de nos enfants.

Campagne "Braquage de la fête des mères" © Affiche de Chloé Tournés Campagne "Braquage de la fête des mères" © Affiche de Chloé Tournés

Dans ce livre, je m’adresse à tout le monde. Proposition est faite à toutes les mères, et aux personnes qui les soutiennent, de lutter ensemble contre le système d’oppressions, pour nos enfants. Cette proposition se décline dans un projet politique et stratégique précis : agir localement, territoire par territoire, quartier par quartier, école par école, la réappropriation des espaces publics appelant la conscientisation du pouvoir confisqué, et inversement. À travers un projet écologiste : reconquérir nos terres et y reprendre le pouvoir. Avec un pied dans l’école, un pied dans le quartier. Pour un front de mères puissant et structuré notamment autour d’un projet de solidarité avec les jeunes, de soutien à leurs luttes. Pour être prêtes à affronter le système dominant quand il démantèle l’école publique, vote des dispositifs inégalitaires, amplifie la répression policière, judiciaire et carcérale à l’encontre de la jeunesse. Pour ne plus être isolées et impuissantes. Reprendre le pouvoir, c’est exister en tant que mères partout, dans les livres, les films, les médias, les syndicats, les partis politiques. Nos récits de mères, nos points de vue, partout. Donner à voir nos beautés, notre génie, nos gloires, notre amour.

Êtres fortes en tant que mères, partout.

Être forts et fortes dans les quartiers populaires, derrière les mères.

Je sais que cette offre est risquée. Pour moi, par exemple, en plus d’élever des enfants de groupes minoritaires – et là‑dessus je n’ai pas le choix –, je choisis de les éduquer dans des valeurs d’égalité, de justice, de respect de la dignité humaine, de respect du vivant. Avec le risque qu’ils aient à cumuler ce qu’ont subi les enfants des mères de la place de Mai et ceux des mères de la place Vendôme : être réprimés, et pour leur couleur de peau, et pour leurs idées. Ce risque, c’est d’élever des résistants dans un monde qui humilie, éborgne et tue les résistants. Mais c’est un pari que je fais sur l’avenir. Si on le fait toutes et tous, les risques sont bien moindres et le pari peut être gagné. De toute façon lutter, c’est toujours perdre un peu, c’est risquer de perdre des plumes. Mais qui refuserait de perdre des plumes pour ses enfants ? Une chose est sûre, plus on se battra, moins nos enfants auront à le faire.

Dans ce livre, je m’adresse en particulier aux mères. À la mère frappée par son conjoint devant ses filles, à la mère qui dort dans sa voiture avec ses enfants, à la mère dont le fils ne trouve pas de travail, à la mère dont la fille veut se suicider, à la mère qui a peur que son fils ne rentre pas cette nuit, à la mère dont le fils est mort lors d’une rixe, à la mère séparée de ses enfants restés dans un pays en guerre, à la mère dont on veut déscolariser la fille, à la mère dont le fils est malade à cause de l’humidité dans l’appartement. À toutes les mères qui voudraient figer le temps quand elles prennent leur enfant dans les bras.Unissons‑nous contre les violences, les inégalités et les injustices que subissent nos enfants !

Mères du monde entier, liées par notre amour de mères, liées par notre amour entre mères, unissons‑nous pour reprendre le pouvoir qui nous a été confisqué, et prendre le pouvoir politique!

Mères du monde entier, le paradis est déjà sous nos pieds, faisons front commun!

Ensemble, nous pouvons retrouver notre puissance de dragon, celle que nous avons quand nous portons la vie, celle que nous avions avant qu’on ne nous la confisque. Je sais que je ne peux pas contrôler le destin de mes enfants, je sais qu’il n’est pas entre mes mains. Et je ne m’en plains pas. J’ai la foi, je sais qu’aujourd’hui ou demain, justice sera rendue. Mais je veux faire ma part. Celle dont j’aurai à rendre compte. Dans le projet éducatif que j’ai vis‑à‑vis de mes enfants, la lutte contre l’injustice est un outil pédagogique central. J’arme mes enfants en leur transmettant tout ce qui pourra les rendre plus forts. Ce qui est important dans ce que je leur transmets, ce ne sont pas des identités figées, mais une capacité à ne pas se résigner à l’injustice, et à résister. Et quel que soit l’épilogue, quel que soit le résultat des luttes collectives auxquelles j’aurai participé, victoire ou défaite, j’aurai gagné. Car mes enfants me regardent, ils m’écoutent. Mes luttes les éduquent. Je fais le pari que ce mode d’éducation leur permettra de se construire psychiquement, de s’épanouir et de s’émanciper. Si nous adoptons toutes ce projet, nous gagnerons quoi qu’il arrive. Nous aurons fait notre part.

Ce livre, c’est une part de ma part. Je le dédie à mes enfants, c’est le cadeau d’un puissant dragon, inquiet mais plein d’espoir, à ses petits.

Gloire à nos luttes de mères, passées, présentes et à venir !

Extraits de la conclusion de "La Puissance des mères, pour un nouveau sujet révolutionnaire", 2020, éditions La Découverte.

es", lecture d'Audrey Vernon

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