Bisesero : une complicité française ?

La clôture de l’enquête sur l’éventuelle responsabilité de l’armée française dans le massacre de Bisesero durant le génocide des Tutsis a ramené momentanément sur le devant de la scène cet épisode de l’opération Turquoise, intervention "militaro-humanitaire" menée à ce moment-là par la France. Ce texte, publié en 2014, propose un éclairage sur la controverse qui s’attache à cet épisode.

L’on a, à fort juste titre, qualifié l’épisode dit de Bisesero d’« emblématique » du procès en complicité de génocide au Rwanda fait à la France. Il l’est doublement. D’une part, il condense à lui seul les accusations portées contre l’Etat français et son armée. D’autre part, il donne à voir, dans un cas précis, comment est fabriquée l’accusation de complicité de génocide.

 Le secteur dit de Bisesero, constitué de plusieurs collines à l’ouest du Rwanda, près du lac Kivu, est un haut-lieu de la résistance des Tutsis aux pogroms dirigés contre eux dès la fin des années 1950. Zone de forte concentration d’éleveurs tutsis, elle les avait vus se distinguer à plusieurs reprises, par le passé, en repoussant les assauts de leurs assaillants hutus. Si bien qu’au début du génocide, des milliers de Tutsis de la région – le chiffre de 50 000 a été avancé – vinrent y trouver refuge et, armés de lances, de bâtons ou de pierres, y opposèrent une résistance acharnée à ceux qui les traquaient quotidiennement. Au mois de juin 1994, lors du déploiement du dispositif Turquoise, seuls 1 000 à 2 000 rescapés, réduits à un état de dénuement total, subsistaient encore sur diverses collines du secteur. L’épisode qui nous intéresse se situe durant les trois derniers jours du mois.

 Le 27 juin, le lieutenant-colonel Duval, basé à Kibuye avec son détachement, est informé de l’existence d’une zone de tueries à deux heures de piste, au nord du secteur de Bisesero. Malgré les instructions reçues auparavant de sa hiérarchie de ne pas quitter Kibuye, il prend la responsabilité d’aller se rendre compte sur place en compagnie d’une dizaine de ses hommes. Assisté d’un guide hutu qui parle le français et qui se révélera être l’un des massacreurs, il tombe sur quelques dizaines de rescapés qui, à la vue des militaires français, n’hésitent pas à quitter les cachettes où ils se terrent afin d’informer ces derniers de leur situation et d’être secourus. Invoquant l’impossibilité de mettre en place sur le champ une opération de protection et de sauvetage, Duval promet aux survivants de revenir dans les deux ou trois jours et, en dépit de leurs supplications, regagne sa base de Kibuye. Sur place, selon ses propres déclarations, il adresse un compte rendu oral – des journalistes et un militaire le voient téléphoner – puis écrit, par fax, à son supérieur hiérarchique direct, le colonel Rosier, pour demander que des secours soient organisés.

 Parallèlement à ces faits, un autre détachement de l’opération Turquoise, commandé par le capitaine de corvette Gillier, vient se positionner au sud du secteur de Bisesero, toujours le 27 juin. Le 26, des journalistes lui ont signalé qu’un carnage, dont ils n’ont toutefois pas été les témoins, se déroulait à Bisesero. Sur place, le détachement entend effectivement, à quelques kilomètres de ses positions, des coups de feu et des bruits d’explosion que la population lui présente comme des combats opposant des soldats infiltrés de la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) et des miliciens hutus. Soucieux de respecter à la lettre le mandat onusien de Turquoise, qui proscrit absolument tout accrochage avec la rébellion, tenu dans ce cadre de prendre en compte les informations données par la population, ne recevant en outre aucune instruction allant dans ce sens, Gillier reste l’arme au pied les deux jours qui suivent, non sans organiser une mission d’observation qui ne donne aucun résultat.

 Les 28 et 29 juin (journées neutralisées du fait de la visite du ministre de la Défense, François Léotard), aucune opération de secours ne sera lancée. Le colonel Rosier affirmera par la suite n’avoir reçu de Duval aucun rapport et accusera son subordonné d’avoir manqué à l’honneur par crainte d’être sanctionné pour désobéissance. Si bien que le 30, lorsque Gillier découvrira à son tour à Bisesero un site de massacres et ses rescapés et que sera lancée une opération qui portera secours sur l’ensemble du secteur à quelque 800 à 1 000 Tutsis, celle-ci ne sera pas le résultat d’une instruction qu’aurait alors donnée le commandement de Turquoise, mais celui à la fois du hasard, de l’initiative personnelle de membres du détachement Gillier et de l’intervention de journalistes.

 Ce délai de trois jours écoulés avant qu’une opération de secours ne soit mise en place aura donné l’occasion aux détracteurs rwandais et français de l’opération Turquoise de formuler, à l’encontre de celle-ci, de virulentes accusations. Selon celles-ci, l’état-major français à Paris et les officiers et sous-officiers responsables du dispositif sur le terrain, se seraient entendus avec le gouvernement génocidaire rwandais et ses représentants locaux à Kibuye afin que militaires et miliciens aient le temps d’en finir avec la poche de résistance tutsie à Bisesero. En collaboration avec les autorités locales, l’état-major aurait inventé de toutes pièces la présence de combattants infiltrés du FPR dans la zone et le déroulement de combats censés y opposer la rébellion et les forces de « défense civile » du gouvernement génocidaire, ceci afin que Turquoise pût invoquer l’impératif de neutralité prescrit par son mandat et n’ait pas à intervenir. Le colonel Rosier aurait ensuite accordé trois jours au préfet Clément Kayishema – l’une des grandes figures du génocide, condamné depuis à la prison à vie par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) – pour qu’il mette la dernière main à l’extermination des Tutsis de Bisesero.

 Afin d’accélérer les événements, Rosier aurait organisé le transport sur Bisesero de miliciens d’autres régions et fourni des armes aux tueurs. Par ailleurs, il aurait intentionnellement chargé l’escadrille placée sous son commandement d’une mission d’exfiltration au nord du Rwanda afin d’éloigner les moyens de monter une opération de sauvetage immédiat. Durant ces trois journées, les massacres auraient repris avec une intensité inédite, réduisant le nombre de survivants de 2 000 à 800. Duval, quant à lui, aurait eu pour mission de débusquer les Tutsis de Bisesero. Il les aurait incités à se montrer au grand jour du fait de la présence censée être rassurante de militaires français, aurait ensuite encouragé le plus grand nombre possible d’entre eux à sortir de leur  cachette, afin que leurs assassins puissent les repérer, puis les aurait abandonnés à leur sort. Le rôle de Gillier, enfin, aurait consisté à empêcher son détachement de se porter au secours des Tutsis pourchassés et à feindre de découvrir par hasard l’un des sites de massacres. L’adhésion de l’Etat français et de son armée au projet génocidaire au mois de juin 1994 à Bisesero aurait ainsi été totale.

 L’accusation, telle qu’elle s’incarne dans l’affaire Bisesero, est la plus grave qui se puisse concevoir, puisque l’armée française y est présentée dans l’accomplissement du crime des crimes. Elle est toutefois cousue de fil blanc et peu crédible dans son outrance. A vrai dire, l’observateur attentif n’est jamais convaincu qu’il se trouve en présence d’une investigation et de conclusions objectives. L’exigence de vérité qui devrait accompagner celles-ci, de même que la distance critique et la pratique du doute systématique qui sont ses moteurs semblent singulièrement absentes. C’est que, pour deux raisons essentielles qui seront abordées plus bas, l’exercice dénonciateur appliqué à Bisesero résulte de la volonté de ses initiateurs et de ses auteurs de soumettre la description des faits, là comme ailleurs, à un postulat, posé en préalable. Selon celui-ci, l’Etat français aurait participé directement et activement, au côté des extrémistes hutus, à l’extermination des Tutsis du Rwanda. La description s’en trouve dès lors biaisée : elle s’accomplit au travers d’un traitement particulier des faits, appuyé sur une utilisation contestable du témoignage humain.

 Dans leur volonté de révéler au grand jour ce qu’ils présentent comme les ressorts cachés de l’action de la France au Rwanda, les détracteurs extrêmes de celle-ci semblent en effet s’être donné une règle qui, appliquée à l’affaire Bisesero, pourrait s’énoncer de la manière suivante : la lecture conspiratoire et la distorsion de l’ensemble des faits, actes, comportements, erreurs et ambiguïtés qui structurent l’épisode ou sont évoqués à son sujet ne sauraient souffrir aucune exception. La suspicion se doit d’être systématique et il en est attendu un effet cumulatif censé emporter l’adhésion de l’opinion publique. C’est ainsi qu’il n’est tenu aucun compte des spécificités et contraintes opérationnelles qui s’attachèrent à l’opération Turquoise et dont on peut dresser le tableau suivant concernant Bisesero. Au moment de l’épisode, l’intervention n’en est qu’à son tout début. Son déploiement largement incomplet ne lui permet pas encore de passer à la phase humanitaire proprement dite, celle d’actions de sauvetage qui, loin d’être circonscrites à Bisesero, ne sauraient être que multiples. En réalité, ne se trouvent sur zone que Duval et Gillier, dont les détachements ne sont respectivement forts que d’une trentaine et d’une quarantaine d’hommes auxquels Rosier ne peut donc pour l’instant envoyer de renforts. De plus, la nature de leur mission – qui est aussi celle de ce dernier – est très précisément délimitée. En tant qu’éléments du Commandement des opérations spéciales (COS), placés sous la responsabilité de celui-ci, ils sont chargés d’ouvrir la voie aux unités conventionnelles qui mettront ensuite en place le dispositif humanitaire. Ce sont des hommes des forces spéciales, ils effectuent normalement des reconnaissances et du recueil de renseignements exclusivement. Ils sont tenus à la plus grande prudence, les instructions du général Lafourcade à Rosier sur ce point sont formelles. Parce que le terrain où ils se déplacent, et qui leur est inconnu, est abrupt, accidenté et pourvu d’une abondante végétation. Parce qu’ils reçoivent des informations contradictoires. Parce qu’un millier de rebelles infiltrés ou davantage se trouveraient dans le secteur et qu’il leur faut bien tenir compte de cet éventuel  paramètre, d’autant que la rébellion n’a pas été avare de déclarations martiales à l’encontre de l’opération dans les derniers jours. Même si l’on sait aujourd’hui qu’il s’agissait d’une manipulation montée par les autorités nationales et locales, l’information est crédible : le front se trouve à quelque trente kilomètres de là et la réputation du FPR en matière d’infiltrations n’est plus à faire. Rappelons sur ce point que Duval, lorsqu’il rencontre les premiers survivants, n’est accompagné que d’une dizaine d’hommes, peu en mesure d’assurer la protection des 5 000 à 8 000 rescapés qu’on lui annonce alors, a fortiori si la menace d’infiltrés s’avérait. De cet impératif de prudence extrême dépend à la fois la sécurité de la phase opérationnelle qui va suivre et le succès de l’opération Turquoise elle-même. Les instructions ont clairement et très fermement proscrit tout accrochage avec le FPR : que survienne un incident, qu’il y ait des blessés, des morts, et c’en serait immédiatement fini de l’engagement de neutralité de l’opération ainsi que de la dimension « strictement humanitaire » de celle-ci. Par ailleurs, dans le cadre strict de la mission du COS, les contacts avec les autorités locales génocidaires sont estimés nécessaires : selon cette optique militaire, les renseignements doivent être recherchés dans toutes les directions, il est essentiel que le message affirmant l’impartialité des troupes françaises soit bien compris du camp pro-gouvernemental, il importe également de ne pas compromettre l’objectif humanitaire de l’intervention en suscitant l’hostilité de ce camp, tout comme ne paraît pas inutile d’avoir un oeil sur ses activités. Enfin, c’est compte tenu de tout ce qui précède, en particulier de la faiblesse des moyens dont il dispose à ce moment-là, accrue par le caractère prioritaire de la mission d’exfiltration menée dans le nord, que le colonel Rosier, comme cela ne fait guère de doute, prend la décision momentanée de ne pas sécuriser le secteur de Bisesero.

 L’on pourrait raisonnablement attendre de détracteurs de l’opération Turquoise qu’ils engagent un vif débat critique à partir de ces caractéristiques et décisions opérationnelles. Or, rien de tout ceci ne semble les intéresser, ou alors seulement à la marge. Les spécificités et contraintes opérationnelles, les ambiguïtés, ne sont à aucun moment prises en compte et discutées en tant que telles, elles ne valent que pour leur aptitude à alimenter l’argumentaire conspirationniste. Selon celui-ci, le colonel Rosier, totalement acquis à la doctrine génocidaire, ne se trouvait pas au Rwanda pour protéger les populations civiles mais pour apporter sa contribution à la solution finale, tandis qu Duval et Gillier furent les exécuteurs conscients et consciencieux de cette véritable mission de Turquoise.

 L’invention pure et simple est du reste un autre des outils que les accusateurs n’hésitent pas à utiliser. L’on pense notamment à la rencontre de Duval et ses hommes avec les rescapés qui les informent de leur situation. Alors que les journalistes présents ont tous souligné le comportement humain des militaires français, l’on nous décrit au contraire une équipe d’assassins cyniques. Il en va de même du transport de miliciens censé avoir été organisé par Rosier, ceci dans un environnement où quelque deux-cents journalistes de la presse internationale et française suivent attentivement les moindres faits et gestes des troupes françaises. Comme face à certains témoignages qui seront évoqués plus bas, l’on cherche en vain les éléments probants ou les témoignages crédibles étayant de tels récits. Seule semble compter, là encore, la logique accusatoire, la cohérence du discours conspirationniste. A telle enseigne que le lecteur se trouve à son tour lui-même envahi du syndrome de la suspicion systématique. Deux exemples suffiront. L’on nous dit qu’entre le 27 et le 30 juin, 1 000 à 1 200 rescapés furent massacrés. L’information pourrait être crédible, puisque l’on sait que le gouvernement avait alors donné pour consigne aux forces du génocide de parachever les massacres afin de les cacher aux troupes de Turquoise – censées pourtant être complices ! Comment, cependant, ne pas être interpellé par le récit de deux journalistes du journal Paris-Match, qui, après avoir sillonné le site de massacres durant deux heures le 30 juin, affirmeront ensuite ne pas y avoir observé la moindre trace de tueries récentes ? De même, comment comprendre le comportement empreint de profonde gratitude – décrit par l’ensemble des journalistes présents – de tous les Tutsis qui seront finalement secourus, alors qu’ils auraient été sous l’emprise de la défiance, de la peur, voire de la rancoeur ?

 L’utilisation qui est faite des témoins à charge, présentés comme la preuve vivante de la validité du dossier d’accusation, ne concourt pas, de son côté, à modifier cet état d’esprit de l’observateur ou du lecteur. En 1994 (puis pendant dix années), il ne se trouve pas un seul témoin – et ceci vaut pour le principal accusateur d’aujourd’hui, l’un des chefs de file des survivants sur le moment, alors reconnaissant lui aussi – pour mettre en cause les militaires français. Aucun journaliste pour dénoncer à la une de son journal une complicité française. En revanche, l’on pourra lire dans la presse des éloges portant sur le « travail exemplaire » de Turquoise, accompagnés de l’affirmation suivante : « Paris n’a rien à se reprocher ».

 Aucune accusation ne sera en outre portée dans le document officiel rwandais recensant les sites de massacres en 1996 – il ne signale du reste aucune tuerie de grande ampleur à Bisesero pour le mois de juin –, tandis qu’African Rights, organisation pourtant proche du FPR, restera muette à cet égard pendant quatre ans. Ce n’est qu’en 1998, année d’ouverture de l’enquête du juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière sur l’attentat ayant coûté la vie au président Habyarimana, prédécesseur de Paul Kagame, président du Rwanda depuis 1994, que la mise en cause du comportement des troupes françaises à Bisesero prendra réellement forme, à la faveur du document qu’African Rights publiera cette année-là sur la résistance des Tutsis dans ce secteur. Il faudra toutefois attendre 2004 et la publication d’un ouvrage dénonciateur du journaliste Patrick de Saint-Exupéry qui, pourtant présent à Bisesero en juin 1994, n’avait jusque-là rien trouvé à redire à l’action des troupes de Turquoise, pour voir le dossier se monter et trouver un public. L’année 2004, c’est le moment où, en France, le juge Bruguière boucle son enquête, dont les conclusions feront, au mois d’avril, l’objet de fuites dans la presse. Quelques mois plus tard, le juge accusera le FPR d’avoir commandité l’assassinat de Juvénal Habyarimana sans se soucier des répercussions sur la communauté tutsie rwandaise.

 A partir de 2004, l’on assiste, concernant Turquoise en général et Bisesero en particulier, à un impressionnant phénomène de multiplication de témoins à charge, phénomène qui sera couronné en 2008 dans le cadre des « révélations » d’un rapport rédigé par les autorités rwandaises elles-mêmes, le rapport Mucyo, et n’avait toujours pas pris fin en 2014, au moment du vingtième anniversaire du génocide. Les uns, certainement animés d’un ardent désir de voir la vérité éclater au grand jour, retrouvent la mémoire dix ans après, et une mémoire prolifique qui plus est. D’autres expriment des sentiments exactement inverses de ceux qu’ils affichaient à l’égard des militaires français à la fin du mois de juin 1994. L’on relèvera, à propos de ces témoignages, deux caractéristiques particulièrement significatives. L’invraisemblable manque de crédibilité de certains d’entre eux tout d’abord. Ainsi, tel témoin affirme avoir vu les Français approvisionner les miliciens de Bisesero en armes et munitions à partir d’une « grosse malle » sur laquelle aurait été écrit, cela va de soi, « made in France ». Tel autre décrit Duval et ses hommes débusquant les Tutsis, les réunissant sur une colline, puis donnant l’ordre aux miliciens présents de les exterminer. Celui-là a vu des hélicoptères et des camions de Turquoise amener sur le site quelque 500 miliciens – certains d’entre eux déguisés en membres de la Croix-Rouge – et les Français observer la tuerie qui s’en serait suivie à la lumière des phares de leurs camions. Tout ceci étant naturellement supposé s’être déroulé dans le contexte d’une forte présence journalistique.

 Second point qui en dit également long et sur lequel il n’est nul besoin de s’appesantir : l’absence de méthodologie crédible dans l’exploitation des témoignages. L’on cherche en vain des informations sur le nécessaire travail de contre-interrogatoires et de recoupements qui aurait pu être accompli, et on les cherche d’autant plus que certains des témoins utilisés sont des miliciens incarcérés. Ce travail, en réalité, n’a pas été fait et les témoignages sont présentés comme autant de preuves irréfutables. Ce qui amène l’observateur à garder à l’esprit la capacité du régime rwandais – régime autoritaire fondé en partie sur l’étroit contrôle social et sécuritaire qu’il exerce sur tout le pays – à faire pression sur les témoins dans les affaires ayant trait au génocide, en particulier quand ces témoins sont incarcérés, à générer ainsi de faux témoignages et à en faire obligeamment bénéficier ceux qui servent sa cause. Ce fait est parfaitement documenté : les archives du TPIR en portent témoignage, de même que, plus modestement, le récit du journaliste Michel Peyrard de son séjour au Rwanda à l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire du génocide, en 2004. A cet égard, toujours en 2004, le président de la Commission d’enquête citoyenne (CEC) sur le rôle de la France au Rwanda déclarait : « nous n’avons eu qu’à nous baisser pour recueillir des témoignages ». On veut bien le croire.

 La forte implication de Kigali, au côté du camp pro-FPR en France, dans l’élaboration d’un réquisitoire accablant visant le comportement de l’armée française à Bisesero – et, plus largement, dans le cadre de l’opération Turquoise – va doublement de soi. D’une part, l’instrumentalisation de l’épisode de Bisesero aura eu pour fonction de faire pièce à l’enquête menée par le juge Bruguière. L’on a vu la simultanéité entre la clôture de celle-ci et le moment où la manipulation des faits et de leur enchaînement se radicalise, avec production de témoignages dévastateurs et dépôt de plaintes violemment accusatrices. Il s’est agi, alors que, dans un premier temps des pressions pour peser sur l’enquête étaient restées vaines, d’allumer un contre-feu destiné à la décrédibiliser. L’instruction du juge Bruguière, a-t-on voulu faire apparaître, a pour mission d’accabler le FPR dans le seul but d’occulter les crimes de la France avant et pendant le génocide.

 L’on ne s’est pas contenté de stigmatiser ce qui aurait été une indifférence au génocide de la part de Paris, un crime de non-assistance à personnes en danger. Il fallait qu’il y eût scandale d’Etat, volonté de l’Etat français d’apporter sa pierre à l’anéantissement du « ghetto de Varsovie » à la rwandaise qu’aurait incarné la résistance tutsie à Bisesero. Toute allégation prétendant faire porter au FPR une part de responsabilité dans le déclenchement du génocide – ainsi que le faisaient les conclusions du juge Bruguière - devait être fermement combattue et taillée en pièces. L’on touche ici à la seconde fonction du réquisitoire dressé contre l’Etat français. L’image de lui-même que le FPR s’est appliqué à construire au fil des années, avec une constance et une efficacité remarquables, se nourrit de diabolisation et de manichéisme à la fois.

 Face aux organisateurs du génocide, aux bourreaux de la population tutsie du Rwanda, il ne saurait y avoir qu’un camp des victimes, homogène, immaculé et incontesté. Un camp comprenant les centaines de milliers de morts tutsis, naturellement, mais également et surtout leur défenseur et champion, le FPR. C’est le fondement du pouvoir de celui-ci, le gage de sa permanence à la tête de la nation rwandaise en même temps que de sa respectabilité internationale et des avantages qui en découlent. C’est ainsi qu’il faut comprendre la stigmatisation collective dont est victime la communauté hutue au Rwanda.

 C’est également le sens qu’il faut donner à la diabolisation extrême que l’on fait peser sur l’Etat français. C’est dans ces termes que doit être interprétée l’hypersensibilité des autorités rwandaises à toute allégation d’exactions ou de crimes de la part du FPR dans l’histoire récente du Rwanda. Ceux qui veulent convoquer la France et son armée devant le tribunal de l’Histoire ne cessent de mettre en avant le combat qu’ils auraient engagé pour l’atteinte d’une vérité entière et sans mélange concernant le génocide des Rwandais tutsis. Ils alimentent en fait un climat passionnel et polémique autour du débat que celui-ci suscite. Ce climat, comme il a été écrit avec raison, favorise une logique de camps retranchés face au refus des autorités françaises d’évaluer de manière critique leur action dans les années 1990 et face aux défenseurs inconditionnels de la politique de la France au Rwanda. C’est la radicalité des thèses exprimées qui semble constituer la mesure de la pertinence des argumentations. Les détracteurs de l’action de la France au Rwanda ont de ce fait trouvé là, à leur corps défendant ou pas, la meilleure manière de laisser dans l’ombre de larges pans de cette vérité qu’ils brandissent par ailleurs en étendard.

 

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