Le difficile débat sur le Rwanda en France

Il y a presque deux semaines, j’ai fait parvenir par le biais de mon éditeur une tribune en réponse à celle publiée par un « collectif » dans Le Monde du 25 septembre. Malgré les promesses faites, Le Monde n’a toujours pas publié mon texte. Puisque « qui ne dit mot consent », je suis obligé de rendre publique ma réponse par cette voie. Voici donc le texte de ma tribune :

Dans une tribune publiée dans Le Monde du 25 septembre (http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/09/25/rwanda-le-que-sais-je-qui-fait-basculer-l-histoire_5190733_3232.html), un collectif critique l’ouvrage que j’ai publié en avril dernier dans la collection Que sais-je ? sous le titre Le génocide des Tutsi au Rwanda. Mon livre ne serait pas scientifique ; il serait « un brûlot politique ». L’accusation est injuste et la démonstration intellectuellement malhonnête. En fait, cette tribune, fruit d’une lecture intentionnellement malveillante, est révélatrice de la nature du « débat » sur le Rwanda en France.

 Je dois donc aborder dans l’ordre les griefs qui me sont faits. D’abord, mon livre n’aurait qu’un seul but : « dénoncer le Front Patriotique Rwandais (FPR), coupable de crimes innombrables ». Or je consacre 33 pages sur 128 au génocide perpétré par les Hutu extrémistes contre 5 aux crimes commis par le FPR. Ces derniers sont bien documentés et pourtant sont restés impunis. Ce que reconnaissent d’ailleurs les signataires de la tribune lorsqu’ils écrivent que je suis « fondé à déplorer qu’ils n’aient pas été poursuivis ». Penseraient-ils que dans un livre consacré au génocide des Tutsi, il aurait fallu passer ces crimes sous silence ?

 Je « banaliserais » le génocide des Tutsi en évoquant d’autres génocides survenus après celui du Rwanda, notamment contre les Tamouls au Sri Lanka et contre les Shiites, Sunnites et Yézidis au Moyen-Orient. J’écris pourtant que je le fais pour montrer que le « Plus jamais ça » est malheureusement encore un vœu pieux. J’ajoute d’ailleurs que « le génocide de 1994 a été exceptionnel par son envergure, sa rapidité et son mode opératoire ». Je ne vois pas en quoi l’évocation d’autres génocides (qui se déroulent sous nos yeux) « banaliserait » celui des Tutsi.

 J’aurais fortement « escamoté » l’histoire ayant mené au génocide. Les 128 pages imparties à l’auteur d’un Que sais-je ? ont évidemment limité l’espace qu’il m’était possible de consacrer à chaque événement d’une histoire qui s’étend sur un siècle. Je traite néanmoins largement des violences dont les Tutsi ont été les victimes en 1959, du terrible sort qui a été le leur en 1963, des épurations ethniques de 1973, de la politique des quotas sous la IIe république, du refus de permettre le retour des réfugiés tutsi, des arrestations massives de Tutsi après l’invasion par le FPR et des pogroms de 1992 et 1993. S’agissant de la période du génocide, je détaille son organisation et les moyens mis en œuvre (y compris les milices, les médias de la haine, l’« auto-défense civile »). Je décris méticuleusement la façon dont les Tutsi sont méthodiquement traqués et exterminés. Nulle part, je ne mets le génocide « systématiquement en balance avec les crimes du FPR », dont je parle d’ailleurs dans une section séparée.

 J’explique pourquoi j’arrive à une estimation d’environ 600.000 Tutsi tués. On est bien évidemment en droit de contester mon calcul, mais il faudrait alors en proposer un autre, plus fiable. À ma connaissance, cela n’a pas été fait, si ce n’est par le gouvernement rwandais qui propose un bilan démographiquement impossible.

 Je m’opposerais à « la plupart des spécialistes de la région des grands lacs ». J’aimerais bien savoir auxquels je m’opposerais. Je cite amplement, en note et en bibliographie, de nombreux chercheurs anglophones et francophones dont les travaux m’ont permis d’écrire ce livre. Nombre de ces travaux prennent appui sur les témoignages des rescapés du génocide.

Pour un chercheur académique, l’accusation la plus grave est évidemment celle selon laquelle j’aurais falsifié des citations et manipulé le lecteur. La « falsification la plus significative », basée sur les mémoires du général Roméo Dallaire, serait que le FPR a préféré gagner la guerre plutôt que sauver les Tutsi. Je vais donc laisser parler Dallaire lui-même qui fut commandant de la Mission d’assistance des Nations Unies pour le Rwanda (MINUAR) au moment du génocide. J’ajouterai d’autres citations à celle reprise dans le livre et qui m’est (injustement) reprochée. Elles parlent d’elles-mêmes. Dans J’ai serré la main du diable, Dallaire écrit ce qui suit. « Au cours de notre entretien, j’ai demandé à Kagame pourquoi il ne sautait pas directement à la gorge de ses ennemis à Kigali. Il a complètement ignoré les implications allant de pair avec ma question. Il savait très bien que chaque jour de bataille dans la périphérie de Kigali entraînait la mort des Tutsis qui se trouvaient encore derrière les lignes de l’AGR [Armée gouvernementale rwandaise] » (p. 413) ; sur la question du renforcement de la force onusienne, fin avril, lorsque des centaines de milliers de Tutsi sont encore en vie, Kagame dit : « L’ONU pense envoyer une force d’intervention pour des motifs humanitaires. Or, les personnes qui devaient mourir sont déjà mortes. Nous combattrons toute armée d’intervention qui viendra au Rwanda » (p. 432) ; « Kagame voulait tout le pays, pas seulement une partie de celui-ci. J’en vins à croire qu’il préférait que la situation ne se normalise pas avant qu’il ait remporté la victoire » (p. 545) ; « Cela ne fait aucun doute : la responsabilité du génocide rwandais incombe exclusivement aux Rwandais qui l’ont planifié, commandé, supervisé et finalement dirigé. […] mais les morts rwandais peuvent aussi être attribués à Paul Kagame, ce génie militaire qui n’a pas accéléré sa campagne quand l’envergure du génocide fut manifeste et qui, en quelques occasions, m’a même entretenu avec candeur du prix que ses camarades tutsis auraient peut-être à payer pour la cause » (p. 632). Tout cela se passe de commentaire. Si quelqu’un « falsifie », ce n’est sûrement pas moi.

Enfin, je suis accusé d’ « inverser » les responsabilités. Pourtant, dans une section intitulée « Responsabilités », j’écris d’abord et avant tout que « les premiers responsables du génocide sont évidemment ceux qui l’ont commis, c’est-à-dire les extrémistes hutu et les milliers d’individus qu’ils ont entraînés à commettre le crime ». Que j’attire également l’attention sur les responsabilités du FPR et de la communauté internationale (et notamment celles de la France et de la Belgique) n’inverse pas les responsabilités, mais rend tout simplement compte d’une réalité historique que j’étaie à plusieurs reprises dans le livre. Par ailleurs, l’affirmation selon laquelle je sous-entendrais que « les victimes d’hier sont les bourreaux de demain » relève d’un piège souvent utilisé, toujours contesté, mais habilement entretenu qui confond le FPR à l’ensemble des Tutsi. Or ce n’est pas le FPR qui a été victime du génocide mais des centaines de milliers de civils tutsi.

 

En réalité, la tribune du collectif relève d’une entreprise d’intimidation. Je m’insurge donc contre l’accusation grossière selon laquelle « sans nier directement les faits, [je] les banalise[rais] et les relativise[rais] au point de nier le sens même de l’événement ». Je serais donc négationniste, de façon indirecte il est vrai, alors que le livre revendique à de nombreux endroits, et longuement en conclusion, la qualification de génocide, dans le sens donné à ce terme par le droit international, pour désigner l’extermination des Tutsi. En réalité, les auteurs de la tribune contestent le droit (et le devoir) des chercheurs d’étudier l’histoire dans toute sa complexité, au-delà d’un simple récit opposant les « bons » aux « méchants ». Je pense donc que le petit livre à la boussole a bien tenu le cap.

 

Filip Reyntjens

Professeur émérite à l’Université d’Anvers

11 octobre 2017

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