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Felix Bankounda Mpele

Enseignant-Chercheur, Juriste et Politologue, consultant, Membre de l'Association Française de Droit Constitutionnel, Membre-Expert de l'Institut International de Droit d'Expression et d'Inspiration Françaises (1997-2024)

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Billet de blog 12 août 2016

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LA LEÇON SUD-AFRICAINE : L'INTÉRÊT NARGUE OU PRIME SUR LE SENTIMENT RACIAL ET TRIBAL

Quelle serait l'évolution politique de l'Afrique du Sud sans Mandela, et surtout face à la question raciale? Les dernières élections municipales du 3 août donnent un début de réponse...Une réponse qui est, ici, mise en parallèle avec certaines pratiques politiques sur le reste du continent noir, précisément sur la question du vote communautaire, ses conséquences, son interprétation...

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Ceux qui observent avec attention la vie politique en Afrique du Sud, et par comparaison avec les pratiques politiques en Afrique au sud du Sahara, se sont forcément demandés, à un certain moment, quelle serait l'évolution politique de l'Afrique du sud sans Mandela, et surtout face à la question raciale.

Au nom de la 'race noire', et de l'apartheid dont ils ont longtemps et violemment été victimes, les noirs maintiendront-ils indéfiniment l'hégémonie politique de l'ANC quels que soient les comportements, les frasques de ses dirigeants ou, au contraire, et objectivement, ils en tireraient les leçons! Plus clairement, et trivialement, au nom de la race, du lien subjectif endurci par l'histoire, les noirs sacrifieraient-ils leurs intérêts objectifs, leurs intérêts de tous les jours, au nom exclusif d'un pouvoir noir, face aux inévitables dégénérescences de tout pouvoir, quels que soient les lieux, temps et contexte!

L'on sait, et Monseigneur Desmond Toutou l'a longtemps dénoncé, du vivant même de Mandela, que les héritiers politiques de celui-ci, et notamment l'actuel président, s'étaient, à grands pas, convertis dans la corruption, le détournement des ressources publiques et d'autres actes immoraux. La condamnation récente du président Zuma, le 31 mars 2016, par la juridiction constitutionnelle, dans l'affaire dite Nkandla, à rembourser une large partie des 15 millions de dollars d'argent public consacrés à la rénovation de sa résidence privée est, à cet égard, symptomatique. En même temps, la situation socio-économique de la majorité des noirs sud africains, elle, ne s'est pas fondamentalement améliorée, bien au contraire. Et, par des mouvements sociaux réguliers, ceux-ci n'ont cessé de lancer des avertissements au pouvoir noir.

Les dernières élections en Afrique du Sud, les municipales du 3 août dernier, et que tout le monde s'accorde à reconnaître comme un recul, « un revers historique de l'ANC », nous en donnent ici la réponse, et ce n'est qu'un début. Ce recul "est arrivé plus vite et dans des proportions plus fortes que ce qu'on imaginait. C'est un choc pour tout le monde", estime un analyste politique indépendant, Ralph Mathekga: l'hégémonie de l'ANC est fortement entamée ; dans certaines villes très symboliques l'ANC a même été devancée par l'Alliance Démocratique (DA); ainsi, par exemple, « Dans la capitale Pretoria, où il disposait jusqu'alors d'une solide majorité absolue, c'est l'Alliance démocratique (DA) qui est arrivée en tête avec 43,1% des voix contre 41,2% pour le parti au pouvoir. À Nelson Mandela Bay, sixième métropole du pays qui englobe Port Elizabeth, un bastion de la lutte contre l'apartheid, le camouflet est encore plus grand » ; ouvertement, de nombreux noirs défient l'historique parti de Mandela et promettent pire pour l'avenir. Bref, que l'intérêt objectif et-ou personnel ne peut pas éternellement être sacrifié au nom de l'intérêt racial ou communautaire. Que, contrairement aux manipulations politico-racistes et autres, l'intérêt de Jacob Zuma et d'une certaine élite noire d'Afrique du Sud n'est pas forcément celui de la majorité des Noirs de ce pays.

C'est là, et par prémonition, une réalité, une vérité et l'avenir de l'ensemble de l'Afrique des tribus qui viennent d'être publiquement dévoilés, et que les potentats africains se sont toujours arrangés de cacher, de manipuler, de retarder auprèsde leurs concitoyens, en ramenant toujours, et cyniquement, la vie politique nationale à la vieille, imbécile et machiavélique équation tribale, régionale ou nord-sud. A cela, rien de nouveau que les gens avertis ou simplement honnêtes n'aient compris depuis longtemps. Une situation que, de toutes façons, les Africains au Sud du Sahara eux-mêmes auraient éclairci ou 'crevé' depuis longtemps si, comme on le sait, les processus électoraux n'étaient pas manipulés ou détournés, que les mandats ou exercices électoraux avaient été reproduits de façon régulière, ou que certains dirigeants de mauvaise foi ne s'étaient pas empressés, volontairement et par calcul, de tirer des conclusions hâtives et étouffer ainsi la démocratie initialisée.

Puisse cette séquence sud-africaine, intervenant après plusieurs exercices et mandats électoraux, accélérer la prise de conscience de la vraie et principale donne politique dans les pays africains ? Et, ce n'est certainement pas parce que l'Alliance Démocratique est dirigée par un Noir que les Sud africains se sont orientés vers ce dernier parti. La séquence assène, ou rappelle, une véritable leçon aux dirigeants sud-africains et, partant, à certaines élites africaines, aux africains tout court, que LES CITOYENS, QUELS QUE SOIENT LES DÉFAUTS DONT ON LES AFFUBLENT, ET QUI NE SONT EN VÉRITÉ QUE FAUSSES PRÉSOMPTIONS, SONT CAPABLES, AU BOUT DE QUELQUES EXERCICES, DE PRÉFÉRER UN CANDIDAT D'UNE AUTRE TRIBU, D'UNE AUTRE 'RACE', ET PEUT-ÊTRE MÊME UN ÉTRANGER N'EUT-ÉTÉ LES LIMITES JURIDIQUES, QUAND LEURS DROITS ET INTÉRÊTS INTRINSÈQUES SONT SOUVENT BAFOUÉS, OU QUE LES DIRIGEANTS QU'ILS ONT ÉLU SE COMPORTENT, COMME AU CONGO NOTAMMENT, EN VILS TRUANDS DÉCOMPLEXÉS…

Contre cette assertion, il ne manquera pas, comme de coutume, des fondamentalistes tribaux, des intégristes du sentiment tribal ou régional, ceux-là qui, de façon utilitaire ou naïve, ont fait de la tribu leur fond de commerce politique pour masquer leurs réelles et louches ambitions, leur incurie ou leurs projets, et dire que l'Afrique du Sud n'est pas représentative à cet égard de l'ensemble de l'Afrique noire. Sans justifications empiriques pertinentes bien entendu, et toujours sur un cas (ou exercice), et donc de façon précipitée, prématurée ou anticipée. Il reste qu'outre que la pratique et l'expérience démocratique seules, progressivement pensées et adaptées, offrent une issue honorable à cette infernale question, la dictature au contraire, et de façon certaine, par les exploitations et manipulations auxquelles elle donne lieu sans permettre leur sanction, ne peut que l'aiguiser, l'enraciner.

Dans beaucoup de pays d'Afrique encore, en Afrique centrale francophone tout particulièrement, ne perdurent que les dictatures tandis que les régimes issus clairement du choix des urnes ne survivent jamais1. Ainsi, les démocraties initiées sont souvent, pour des raisons fallacieuses, étouffées avant que l'alternance, critère majeur d'appréciation de la bonne marche d'une démocratie en rodage, ne soit consolidée. Il en a été le cas notamment au Congo-Brazzaville et en Centrafrique.

Et, à propos de l'épisode sud africain qui a servi de prétexte d'analyse ici, on peut légitimement craindre que le gaffeur-sulfureux-président Zuma, qui partage largement les (anti) valeurs de ses homologues africains, – et qui, en cela, a fait perdre à l'Afrique du Sud, le leadership qu'elle aurait pu jouer dans la consolidation des valeurs démocratiques dans le continent –, sous le couvert de son insolite discours-appel à l'unité nationale consécutif à la proclamation des résultats, cachait par ce biais, en réalité, un appel du pied au vote traditionnellement racial des noirs dont il n'est pas sûr qu'il soit, dans l'avenir, parfaitement suivi par les noirs sud-africains.

Il n'est, en définitive, pas une mauvaise chose que la nouvelle Afrique du Sud initiée au début des années 90, qui n'a toujours pas connu d'alternance démocratique depuis l'avènement de l'ANC au pouvoir en 1994, amorce ainsi, dans la perspective de son développement politique, son changement progressif autrement que par le lien naturel, primaire et subjectif qui est celui de 'la race', et que symbolise l'ANC. Un lien dont on sait, qu'entretenu, resterait potentiellement dangereux et constituerait un obstacle aux valeurs de transparence, d'objectivité et d'égalité qu'exigent la cohabitation, l'unité, la démocratie et, tout simplement, la survie de la nation sud-africaine.

                                                                                          Félix BANKOUNDA MPELE

Juriste, Diplômé de Sciences politiques

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1Cf. notamment Jean-Marc Essono, L'impossible alternance au pouvoir en Afrique centrale, Paris, L'harmattan, 2010 ; Bédi Yves Stanislas ETEKOU, L'alternance démocratique dans les États d'Afrique Francophone, Thèse, Paris-Est, 2013

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