L'URGENCE DE L'ÉTHIQUE ET DE L'INSOUMISSION

La question de l'élite, de son rôle, en Afrique, s'est posée dès le début des indépendances, dans les années soixante, et reste loin d'avoir été résolue. Pire, le temps passant, l'élite a été démasquée, et se trouve nue, face à ses contradictions, ses supercheries, ses vrais désirs jusque-là cagoulés en pompeux nationalisme, faux marxisme, faux panafricanisme, ici illustrés dans le cas du Congo-Brazzaville.
Julien Benda, en son temps, dans son célèbre ouvrage, La trahison des clercs, paru initialement en 1927, s'en était pris à l'alignement des élites aux idéologies et gouvernements existants ou successifs, au nationalisme. En Afrique, principalement centrale, la situation est bien pire puisque, moins que les idéologies, les ambitions sont bien plus viles, puisque réduites souvent au fric et au poste, faisant ainsi desdites élites des mercenaires contre leur propre pays...

 

Congo-liberty.com : Les intellectuels et universitaires occupent des postes importants dans les institutions du pouvoir de Brazzaville, mais ceux-ci brillent par leur incompétence et deviennent des véritables prédateurs et fossoyeurs de nos richesses.

Comprenez-vous que les congolais ne fassent plus confiance à leurs élites ?

 

Félix BANKOUNDA-MPELE : Les valeurs, aussi bien morales, intellectuelles que politiques, occupent une place très marginale au Congo. Les intellectuels comme vous les appelez, et les universitaires, de façon quasi générale, font de l’université un tremplin. Le but ce n’est pas de faire une bonne carrière universitaire, d’initier doctrine, théories et débats intellectuels comme on s’y attendrait pour faire progresser la société, mais plutôt de s’enrichir, de se ‘vendre’ auprès du politique et d’accumuler un patrimoine. Le déferlement de l’élite congolaise sur le marché français de l’immobilier, dans certains pays africains mais aussi localement en est une des illustrations. Dans cet esprit, tous les moyens sont bons. Le cantonnement dans l’activité intellectuelle ou universitaire est considéré comme relevant de la naïveté, voire de l’irréalisme, par l’écrasante majorité du corps social congolais. Les politiques, et surtout le grand architecte de la dictature au Congo, parce qu’ils y ont contribué, le savent et, partant, exercent une véritable emprise sur les universitaires bien entendu, comme sur le reste de la société, en faisant de l’argent la valeur primordiale de la société congolaise. Vous penserez peut-être que le Congo n’en a pas le monopole et que même dans les sociétés occidentales l’argent a une portée considérable. La différence est qu’alors qu’au Congo pouvoir et argent sont confondus, appartiennent globalement au même clan qui ne brille pas par le labeur, l’éducation ou le savoir bien au contraire, ailleurs l’existence et la reconnaissance d’autres valeurs, le contexte démocratique et le relatif éparpillement des forces financières assurent un certain contrepoids et un relatif équilibre des forces, une autonomie par rapport au pouvoir et aux valeurs d’argent, et donc une identité et une visibilité que celles incarnées par le pouvoir et/ou l’argent.

Au Congo, si vous n’avez pas d’argent, ou si vous n’êtes pas dans une position de pouvoir, quelle que soit votre valeur intrinsèque, vous n’existez pas. C’est ainsi que le pouvoir et ses relais, avec une certaine arrogance qui souvent frise la bêtise, parce que convaincu de l’envie qu’il suscite, cultive ces deux valeurs principales et exerce une emprise sur toute la société. Accepter de conseiller auprès des pouvoirs publics au Congo, dans le contexte d’aujourd’hui, c’est d’abord et avant tout se taire, obtempérer, se fondre dans les antivaleurs et donc consolider le système pour, en contrepartie, se servir tranquillement. C’est le canal de l’argent rapide, facile et à flots. L’universitaire ou l’élite de façon générale s’est expertisé dans le double discours : si en off il critique un peu, en clair il acclame le pouvoir parce qu’il y va de son intérêt auquel il n’a initié aucune autre alternative. Ainsi, les régimes se succèdent, mais vous trouvez quasiment la même élite, éternellement en compétition pour accrocher les postes ou d’autres opportunités, accouchant d’un phénomène que les Congolais définissent, assez pertinemment, comme de la prostitution politique.

En clair, au Congo-Brazzaville, quel que soit le domaine, vous devez compter avec le pouvoir en place pour émerger, sinon vous n’êtes rien, vous ne parvenez que très difficilement à quelque chose de brillant, même si vous êtes universitaire. Ainsi donc, la compétition ici, de plus en plus, n’est plus que dans la pugnacité à l’appel du pied au pouvoir qui, bien entendu, joue, abuse et s’amuse avec l’ensemble de la société et les universitaires particulièrement ! Partant, vous attendrez en vain à la télévision congolaise un débat de l’élite sur les grands maux sociopolitiques et économiques qui minent le pays. Parce que contredire c’est hypothéquer ses chances, voire son avenir ! Les journalistes de la principale chaîne de télévision ne vous laisseront de toute façon pas la possibilité puisqu’au moindre écart, comme vous avez dû le voir déjà, ils vocifèrent, aboient et se comportent en véritables pitbulls. C’est là, un des grands vestiges du monopartisme auquel l’élite, dans sa variété, s’est très vite et facilement réconciliée. Rappelez-vous comment à l’occasion de l’ affaire gravissime des « Biens mal acquis », à l’automne 2010, pendant plus d’un mois, le personnel formé, les juristes notamment, se sont défilés sur le plateau de la télévision congolaise pour proposer leur savoir-faire, alors que la corruption et la vénalité des autorités et de ses soutiens sont manifestes et ne sont plus à démontrer. Communications et déclarations à longueur de journée étaient toutes à sens unique : un véritable état d’urgence politico-médiatique…

Quant à la situation de ces personnels, vous y ajoutez les origines très modestes de l’écrasante majorité, et les frustrations multiformes longtemps comprimées, avec en toile de fonds ce qu’implique « le complexe du colonisé », selon le terme d’Albert MEMMI, dont l’ambition plus ou moins secrète est de régner ou de dominer l’autre, vous avez là tout le cocktail de l’incompétence, de l’incivisme, des anti-valeurs et de la vénalité de la classe dirigeante et de la majorité desdits intellectuels.

Dans le contexte congolais de l’autocratie, un petit conseil : méfiez-vous desdits intellectuels. L’on peut ne pas toujours être d’accord avec l’intellectuel français Alain Minc mais, lorsqu’il affirme dès l’introduction de son Histoire politique des intellectuels à peu près ceci que l’intellectuel moderne naît…lorsqu’il échappe à la mainmise du pouvoir, …lorsqu’il prend place pour un face-à-face avec le pouvoir et que cet affrontement définit son identité autant que le travail de création, il définit, a contrario et indirectement, dans une certaine mesure, l’état d’apathie, la servilité et l’antinomie à toute conviction et à toute éthique de l’élite intellectuelle congolaise, sous d’autres temps déjà magistralement décrits et dénoncés par Etienne de La Boëtie dans son irremplaçable et calibre Discours de la servitude volontaire, avec ses inoubliables assertions : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres », ou encore, « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ». L’existence ou l’émergence de l’intellectuel congolais, et avec elle celle de la société civile et de l’ensemble du corps social de façon relative, est ainsi sérieusement soumise à caution parce qu’il manque d’autonomie, d’identité, de conviction comme je disais…et du sens réel de la création.

Ne vous y trompez donc jamais : l’objectif premier, très tôt caressé par l’élite africaine, congolaise particulièrement, c’est l’argent et le pouvoir. Le « bourgeois authentique », comme l’appelle le célèbre sociologue Max weber, qui est suffisamment préparé et blindé face à ces deux valeurs, est un oiseau rare sinon inexistant au Congo. Tenez, le pape Benoit XVI, qui séjourne au Bénin en ce moment-même, demande aux africains, je le cite, «  de résister contre les valeurs d’argent et de pouvoir », confirmant et dénonçant ainsi la grande perversion qu’elles constituent de plus en plus en Afrique puisqu’elles laminent les vertus…et donc participent gravement à la régression ! Si, dans le contexte français, le Pr Alain Garrigou, chercheur critique, a constaté, dans son brillant essai, Les élites contre la République, certains conservatismes, mais dans des usages plus nobles liés aux écoles et leurs difficultés d’adaptation au nouveau contexte, au Congo-Brazzaville, aujourd’hui, clairement, l’élite, en raison des considérations plutôt viles et indécentes, est majoritairement complice, experte et mercenaire contre les intérêts fondamentaux du pays, consciemment ou inconsciemment. Son mutisme, notamment, sur l’article 48 de la Constitution du régime qui oblige à déclarer son patrimoine avant et après l’exercice de toute fonction, non fortuit, en est le corollaire. De ce point de vue, et au contraire de la situation post-conférence nationale, Il sera difficile, à l’issue de la dictature, au risque de l’habitus, de faire l’économie d’un traitement approfondi de ces vastes et morbides complicités.

En définitive, la grande bataille de l’avenir, qui sera de longue haleine au Congo-Brazzaville, après le long règne de la bêtise, de la barbarie, de la vénalité, de l’autocratie et de la honte, est celle de l’éthique. Ne vous étonnez donc pas que dans cet idéal, beaucoup d’universitaires, mais aussi nombreux de vos plus proches, amis ou famille, fassent de la résistance active…

Voir la 1ere partie INTERVIEW EXCLUSIVE: Dix questions de fond au juriste et constitutionnaliste congolais Félix BANKOUNDA-MPELE

Propos recueillis le 23 novembre 2011 par Mingua mia Biango pour www.congo-liberty.com

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.