RDC : LA RANÇON D'UNE ALTERNANCE SIMULÉE

Après d'autres sur le continent, la RDC essaie et peine à réaliser l'expérience, fondamentale et assez aléatoire en démocratie, de l'alternance démocratique. Pas étonnant à vrai dire: on est en Afrique centrale et la sous-région n'offre encore aucun exemple d'alternance démocratique vraiment réussi. Ensuite, apparemment, le ver était dans le fruit...

RDC: Félix Tshisekedi annonce qu'il a décidé d'entamer des consultations dès la semaine prochaine © congosynthese

Tous les observateurs avertis de la vie politique en Afrique savent que l'Afrique centrale francophone, plus particulièrement, est allergique et infertile à l'alternance démocratique. Depuis les indépendances, en 1960, aucune n'a eu lieu et, même quand il est arrivé que, par le 'hasard' des choses ou par stratégie, un président soit élu et s'installe, celui-ci a toujours été sorti par la force (Congo-Brazzaville, Centrafrique, Burundi), freinant ainsi à mi-chemin l'accomplissement intégral du processus de l'alternance.

C'est cette rétrograde tradition, cette malédiction, que la RDC a, apparemment pourrait-on dire, voulu démentir fin 2018, en fomentant ce que nous avions alors appelé « UNE ALTERNANCE SIMULÉE » dans laquelle, Joseph KABILA, après avoir épuisé ses deux mandats et sous forte pression internationale, cédait enfin, stratégiquement mais avec deux ans de retard tout de même, son siège à Félix TSHISEKEDI, leader de l'UDPS et fils de l'historique opposant Etienne TSHISEKEDI. Cela, à la suite d'une élection pour le moins confuse, qui n'avait convaincu personne, et qui dénotait un arrangement, UN PACTE que ne démentait pas le fait, pour le moins paradoxal et déroutant juridiquement et politiquement, que le président sortant conservait, à la suite des législatives et locales tout autant confuses et arrangées, une majorité écrasante. Résultat de la mise en scène, et de l'arrangement, KABILA, le président sortant pour épuisement de ses deux mandats, quittait la présidence au profit de Félix TSHISEKEDI l'opposant, mais restait le vrai maître du pays, sans qu'aucun des deux protagonistes ne s'en plaigne, naturellement.

Sauf, évidemment, la « plate forme de l'opposition » et son candidat, précédemment mise en place par le bloc de l'opposition, à laquelle avait d'abord appartenu TSHISEKEDI, mais qui l'avait promptement quitté quelques semaines avant la présidentielle, pour s'allier avec le plus offrant, le président sortant, et surtout pour n'avoir pas été choisi comme le joker du bloc, alors dévolu à Martin FAYULU. Jean-Yves LE DRIAN, le ministre français des Affaires étrangères et de l'Europe, qui n'avait pas eu le même sens critique à l'égard des précédentes présidentielles dans la sous-région, dira, sans doute pas à tort, au lendemain immédiat de la proclamation de cette curieuse présidentielle, en février 2019, que « L’élection s'est achevée finalement par une espèce de compromis à l'africaine », avant, bon français et bon diplomate, de se dédire absolument quelques trois mois après, en mai de la même année et après avoir été reçu par le président TSHISEKEDI, en affirmant désormais qu' « il y a eu une alternance,... Je la constate avec plaisir. Il y a eu une vraie élection démocratique validée par la Cour constitutionnelle et validée par l’Union africaine. Et cette alternance, qui est effective, se concrétise aussi par des actes. Ce n’est pas uniquement une alternance du discours »!

Le macro-conflit, habituel au lendemain immédiat des présidentielles africaines, et sérieusement redouté dans ce "pays-continent", avait ainsi été évité, KABILA ayant réussi par cette stratégie à fissurer l'opposition. Mais, comme il fallait s'y attendre, il n'avait qu'été différé. Et, nous y sommes.

Depuis quelques mois, et après plusieurs couacs, la crise couvait et, point n'était besoin d'être fin observateur pour se rendre compte que le Premier ministre Sylvestre ILUNGA, issu  du groupe formellement majoritaire à l'assemblée, le FCC (dominé par le PPRD de KABILA) tenait à affirmer sa prééminence et accroissait son contrôle sur le Président 'commis'. Tandis que ce dernier, vrai patron du parti ( l'UDPS) de feu son ingérable et radical père, soutenu par la coalition CACH, étouffait et cherchait une occasion pour démontrer que la simple inauguration des chrysanthèmes ne lui suffisait pas ou plus ! Et, c'est le 17 juillet 2020 que l'occasion se présentera, dans le domaine qui est le nerf du pouvoir en Afrique, l'armée, mais aussi dans la justice et précisément la justice constitutionnelle, l'institution chargée notamment de valider ou invalider toute élection, et même les candidatures. Pas toujours sur la base du droit.

Dès le moment où KABILA avait résolu de se plier à la pression internationale de respecter enfin la limitation des mandats, et donc d'organiser symboliquement la présidentielle et l'alternance, il s'était arrangé à remanier très rapidement l'armée en nommant des fidèles à la tête des grands corps de celle-ci, de la même façon qu'il avait verrouillé la juridiction constitutionnelle. Évidemment.

Le 17 juillet dernier donc, profitant d'un séjour du Premier ministre en province, à Lubumbashi, le président de la République, usant de sa qualité de chef des armées, procédera avec le vice-Premier ministre et ministre de l'Intérieur, qui est lui de son parti (l'UDPS), à des nominations dans l'armée, principalement à l'éviction de l'inspecteur des Forces Armées pro-KABILA, mais aussi à celles de trois membres de la juridiction constitutionnelle, publiant et diffusant illico sa décision dans les médias officiels.

La réaction du Premier ministre et de la coalition le soutenant (le FCC) fut quasi automatique, brutale et cassante. Marquant sa « grande surprise » et déclarant la « situation préoccupante », le Premier ministre fit injonction au président de le recevoir pour « tirer au clair » cette situation, le contreseing de ces ordonnances de nomination « relevant de la compétence exclusive attachée à la qualité de Premier ministre » selon lui, et non du vice-Premier ministre et ministre de l'Intérieur qui aurait dû se contenter du « traitement des affaires courantes et non à la signature des actes de haute portée juridique », renchérissait le communiqué du FCC (cf. « Remaniement dans l'armée en RDC », in Jeune Afrique.com, 22 juillet 2020). Sauf que l'argument n'était pas validé par la Constitution, et surtout était contredit par la pratique du patron de la coalition au pouvoir, KABILA lui-même qui, aux affaires, ne s'embarrassait pas toujours du contreseing de son Premier ministre, se contentant parfois des contreseing des ministres concernés par l'ordonnance ! Depuis lors, le bras-de-fer entre les deux coalitions, le FCC (Front Commun pour le Congo) et la CACH (Coalition pour le Changement) était ouvert, l'alliance pour gouverner ensemble se consumait, et la tension était manifeste, n'attendait qu'un prétexte pour s'affirmer.

C'est le mercredi 21 octobre dernier que les protagonistes ont choisi de trouver celui-ci, à l'occasion de la prestation de serment des trois juges constitutionnels nommés en juillet par le président de la République. Le Premier ministre comme les présidents des deux chambres, tous trois évidemment du FCC, coalition pro-Kabila, ont choisi de bouder la solennelle cérémonie à cause de la  « violation intentionnelle et manifeste de la Constitution » (cf. « RDC : défiance et tiraillements au sommet de l'État », in Le Monde, 22 octobre 2020). Et, en retour, pour marquer sa désapprobation, deux jours après, le vendredi 23 octobre, le président Tshisekedi, lui, a décidé  de snober le Premier ministre, de substituer au conseil des ministres prévu ce jour, un message solennel radio-télévisé, vigoureusement martelé, en vue d' « une union sacrée de la nation ». Et, invoquant à la fois ses pouvoirs d'ordre public de l'article 69 (équivalent de l'article 5 de la Constitution française) et la supériorité de ses obligations constitutionnelles sur le pacte politique le liant à Kabila, il assène : « Je ne laisserai jamais aucun engagement politique de quelque nature que ce soit primer sur mes prérogatives constitutionnelles et sur l'intérêt supérieur du peuple congolais. Je ne transigerai sur rien... ». Sur cette base, il a annoncé une série de consultations des forces politiques et sociales les plus représentatives, avant un prochain « message à la nation...pour la refondation de l'action gouvernementale », qui débouchera probablement sur l'annonce de la dissolution de l'Assemblée nationale, et des élections législatives anticipées.

Ainsi, l'épreuve, la grande épreuve politique inéluctable parce que consubstantielle à un pacte politique incongru, et inspiré uniquement par la stratégie de conservation ou de conquête à tous prix du pouvoir, aura bien lieu. Nul ne peut prétendre sérieusement maîtriser l'issue de cette épreuve dont le glas vient de sonner avec ce discours solennel prononcé le vendredi par le président TSHISEKEDI. Personne ne peut penser un seul instant que Kabila et le FCC n'avaient pas prévu l'hypothèse de l'émancipation ou du dribble de Tshisekedi de ce pacte contraignant et consacrant en dernière instance le retour du metteur en scène. De la même façon que l'on ne peut esquiver l'interrogation sur les marges de manœuvre du fils de l'ancien opposant le plus célèbre du pays, longtemps ennemi intime et radical des défunts maréchal Mobutu et Kabila père ! Et, les deux ont eu plus d'un an pour s'observer, s'assurer des parrains extérieurs comme souvent et qui sont tout sauf des philanthropes, et d'aiguiser leurs stratégies, qui ne sont pas que politiques, l'ex-Zaire n'ayant jamais connu de passé démocratique, bien au contraire. 

On s'en doute, cette stratégie du président KABILA a été inspirée de la Russie, avec la manœuvre opérée par POUTINE et MEDVEDEV en 2008. Sauf que la RDC n'est pas la Russie, de même que n'est pas POUTINE qui veut ! Et, contrairement à ce que l'on peut penser, tout n'a pas été rose entre POUTINE et MEDVEDEV pendant cette alternance suis-generis opérée au sein d'un même parti, notamment à propos de la position de la Russie sur le dossier Libyen en 2011. L'on rappellera que si MEDVEDEV, alors président, n'avait pas jugé utile d'opposer son veto à la Résolution du Conseil de sécurité en faveur  de l'intervention de la Communauté internationale en Libye, POUTINE lui n'y était guère favorable et, avec l'issue connue de la crise Libyenne, le bombardement de la Libye et la fin tragique de Mouammar Kadhafi, POUTINE a toujours considéré que l'alignement de la Russie à la position de l'Occident avait été naïf, une grosse erreur d'appréciation du président MEDVEDEV.

L'expérience importée de Russie par KABILA, dans une Afrique où, comme on le sait, l'écrasante majorité des dirigeants au pouvoir y reste addicte, a énormément du mal à le lâcher, n'est évidemment pas passée inaperçue. Ces derniers comme les observateurs ne pouvaient ne pas se demander si, cette importation n'était en définitive pas la recette tant recherchée par les despotes, pour autant s'adapter et apprivoiser la limitation des mandats que continuer à assouvir leurs fantasmes de pouvoir, tout en préservant une certaine image de démocrate. Pas évident toutefois, en pratique, quand on sait qu'en Afrique le pouvoir ne se partage jamais ou presque, et que toutes les expériences du genre, à quelques rares exceptions (Ghana, Tanzanie, Sénégal principalement), se sont mal terminées. Et ce n'est pas la toute récente, entre Dos Santos et Lourenço d'Angola, dont les épisodes pittoresques ne se comptent plus, qui le démentira (notre réflexion : « Angola : succession douce ou Far-West », in Mediapart, 9 septembre 2018)

Entre les "fils de..." politiques, la 'guerre' pour le pouvoir, résultat d'une cohabitation mal ficelée depuis le départ, est presque désormais déclarée. Et, qui connait l'histoire de ce pays, principalement la triste et meurtrière cohabitation Kasa-Vubu/Lumumba, la tragique disparition de ce dernier et l'avènement des militaires au pouvoir, un précédent qui n'a pas manqué de multiplier des émules dans le continent, notamment au Niger en 1996 qui a reproduit toutes les facettes du scénario,  ne peut que constater et regretter combien l'Afrique reste conservatrice et attachée à l'éternel recommencement de la bêtise...

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