Par une forme de syndrome pavlovien, et réagissant à la politique à géométrie variable des pouvoirs successifs français en Afrique, beaucoup d'Africains s'opposent désormais systématiquement à la France en Afrique : "La France ne défend que ses intérêts en Afrique, et non la démocratie, et quand elle défend un régime, c'est que celui-ci est pro-français".
Telle est la lecture générale, pas fausse, mais simpliste et caricaturale. Avec des conséquences lourdes et même dramatiques parfois. C'est ainsi que l'on peut comprendre cette passion apparente et conjoncturelle des africains pour les coups d'État. C'est ainsi que de nombreux africains ont acclamé le renversement des pouvoirs démocratiquement élus de Kaboré (Burkina Faso), et de Bazoum (au Niger), même si le phénomène n'est pas nouveau. C'est ainsi que, du coup, les Africains escamotent et méprisent la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, rédigée par les experts africains pour l'intérêt de l'Afrique, et qui condamne pourtant les coups d'État, sous les différentes formes (militaire, constitutionnel, électoral et mandats élastiques).
Dans le même sens, ils considèrent, confusément, l'élite africaine non favorable aux coups d'État militaires comme pro-française.
On comprend tout de suite la lourde responsabilité de l'UA et des organisations sous-régionales, en raison de leur inconséquence face à ce dispositif de la Charte.
Comment aider, contribuer à comprendre cet imbroglio ? Comment discerner et, surtout, comment s'en sortir face aux procès précipités, aux manipulations, aux fanatismes, aux boucs-émissaires qui gagnent de façon accélérée et dangereuse du terrain : tout régime africain n' est pas obligé de s'opposer à la France pour démontrer qu'il n' est pas pro-français, de la même façon qu'une relation plus ou moins harmonieuse entre un régime et la France ne peut être assimilée à une obédience ; par ailleurs, rien ne permet de croire, de soutenir que tout coup d'État n'a rien à voir avec les ambitions habituelles de pouvoir de quelques militaires, et que celui-ci n'instrumentalise tout simplement pas l'état de l'opinion publique actuelle des africains, et pourrait ne pas renouer par la suite avec la France dans des conditions classiquement décriées ; surtout, cet accablement systématique de la France, dans autant le marasme africain que certains désordres, ne permet pas à l'Afrique, aux Africains de faire leur propre point, de vérifier leur responsabilité spécifique sur les ratés des expériences diverses entreprises par le passé dans le continent. Comme par exemple la rhétorique de la 'démocratie imposée' par l'Occident, sans que l'on ne réussisse à démontrer de façon pertinente qu'est-ce qui a été imposé au continent en dehors du moment (à propos du fameux sommet de la Baule). Comme si, et ironie du sort, l'on voulait prétendre que c'était mieux sous le monopartisme où la jungle et la barbarie étaient institutionnalisées et assumées, et que l'on voulait bien continuer ainsi ! Donnant partant, curieusement, du grain à moudre aux prétentions selon lesquelles les Africains n' étaient pas mûrs pour la démocratie, et que finalement les autocrates en place au début des années 90 en Afrique avaient toutes les raisons de s'y opposer !
Car, plus de six décennies après les indépendances africaines, et à l'épreuve des faits, la prétention d'une 'démocratie à l'africaine' demeure largement incantatoire, un simple slogan anti-Occident, sans que ne soit véritablement amorcé l'embryon de celle-ci. Puisque, la réalité est que la démocratie dite imposée par la Baule en 1990 n'était pas autre chose qu'une incitation au vote, qui n'était pas absent dans l'Afrique précoloniale et, qu'ainsi, ce qui était alors demandé à l'Afrique et aux Africains, c'est de renouer avec son passé, avec la raison, leur raison autant ancestrale qu'universelle, mais de réussir en revanche à l'organiser, à l'adapter dans le contexte de l'État africain moderne.
Objectivement, indiscutablement, les élites africaines n'ont pas été à la hauteur des enjeux, n'ont pas réussi à anticiper, institutionnellement, l'organisation qu'il fallait pour faire le poids face aux 'démons' intérieurs et spécifiques à l'État africain postcolonial, face à la société internationale, face aux entreprises prévisibles de l'ancienne puissance coloniale notamment, qui ont toujours été des rapports de force, voire pire, que nombreux africains semblent curieusement découvrir aujourd'hui. N'hésitant pas à recourir copieusement aux éternels boucs-émissaires : la faute à la France, rien que la France !
C'est ce que nous avons esquissé au cours de cet interview, avec quelques illustrations.