LETTRE

   

L'année 2020 a tiré les rideaux et, avec elle, le soixantième anniversaire des indépendances africaines pour l'écrasante majorité des pays francophones. Soixante ans ! Si cela peut ne pas paraître énorme pour la vie d'un État, c'est toutefois loin d'être banal et, en tout état de cause, cela donne une idée relativement précise sur la trajectoire d'une collectivité, sur ses forces et faiblesses, sur ses préoccupations et hantises, sur ses ambitions et rêves, sur ses perspectives. Sauf accident de l'histoire.

On constatera dans ce sens que si, de façon générale, l'habitude est à la célébration de chaque décennie, que le cinquantenaire des Etats africains francophones plus particulièrement fut l'objet de manifestations solennelles, d'une doctrine assez fournie, de débats marquants, certainement liés à la caractéristique peu ordinaire du demi-siècle, le soixantenaire lui aura plutôt été marqué par sa fadeur, et pas seulement à cause de la pandémie du Covid-19.

Dans le lot de ces États soixantenaires tapit le Congo-Brazzaville, notre pays, à la fois éternelle énigme, cocktail de contradictions, et terre d'élection des incongruités chroniques : le Congo est riche mais ses habitants sont pauvres, les Congolais sont formés mais peu entreprenants, ils sont ambitieux mais paresseux, ils sont orgueuilleux mais aussi indignes, croyants mais violents parfois, courageux mais aussi volontaires à la servitude, ont du savoir-faire mais sont maladroits, râleurs mais très manipulables, mercantiles et naifs, ouverts mais hypocrites, africanistes mais tribalistes, etc.

Et si tout cela n'est pas propre au Congo et aux Congolais serait-on tenté de dire, on remarquera ici une sorte de frénésie, de continuité ou de permanence, de conservatisme de ces situations qui révèlent une société qui se pense peu, qui ne se remet pas ou prou en cause, qui subit plus qu'elle ne détermine, une société engluée dans les habitudes, et qui se laisse un peu trop faire. De caractéristiques qui l'exposent à la manipulation, à ce qu'une forte personnalité de l'histoire appelle « la servitude volontaire », au profit du/des pouvoir(s) relayé ou soutenu par une petite élite à tout faire, qu'il entretient et qui lui doit et sert tout, y compris sa dignité

Nul doute, l'histoire post-coloniale congolaise, éternel recommencement des mêmes scenarii ou presque, est l'illustration à la fois de la faiblesse et de l'incurie de son élite. Celle-ci, inapte à l'introspection, à l'humilité, à la conséquence, à la résilience, à l'auscultation, au désintéressement et à la probité de façon générale, à la patience et une certaine hauteur, accuse ainsi sa triple incapacité : incapacité à une autopsie objective et profonde des pathologies socio-politiques d'abord, au discernement ou à la hiérarchisation entre petits intérêts personnels, subjectifs relevant du temporel et les grands enjeux collectifs et permanents ensuite, à l'élaboration d'un projet collectif adapté, satisfaisant, efficace, performant enfin.

Bien souvent, tout est calcul, caricature, légèreté, subjectivisme, amalgame, précipitation, immédiateté qui se vérifient quotidiennement par la frénésie des compromissions, des retournements, la chasse au fric et au poste, par tous les moyens ! Les grandes victimes de tout cela ce sont l'État, l'éthique, le prochain, les idées, les valeurs comme on le résume souvent.

Ainsi, les initiatives foisonnent, toujours alléchantes mais presque toujours sans lendemain. Les projets et ambitions, individuels ou collectifs, sont souvent fièrement affichés mais terminent torpillés par leur auteur ou membres pour un petit intérêt très pressant, lié comme souvent, à l'argent, au poste, au pouvoir, véritables endémies ici, puisque cause et fin de tout. Avec tous leurs corollaires divers, dans la société des humains.

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