Mon point Godwin

Ils étaient prêts à laisser mourir les autres au nom de l'économie, ils approuvent toutes les lois liberticides promulguées depuis des mois, ils veulent le règne du marché total, ils sont socialistes, du centre, de droite et ils sont parmi nous et ne nous sont pas totalement inconnus.

Je ne sais pas pour vous, mais personnellement j’ai été particulièrement impressionné par le nombre de personnes qui, au cours de cette pandémie, étaient prêtes à en laisser mourir d’autres au nom d’une rationalité économique, sanitaire ou écologique. Bien entendu, et vraisemblablement par hasard, il se trouve que toutes ces personnes étaient la plupart du temps des mâles blancs occidentaux, de milieux aisés, cadres supérieurs, donc extrêmement protégés de la maladie. Parmi eux il y a ceux que l’on attendait exactement dans ce rôle comme le journaliste militant Jean Quatremer, qui s’indignait qu’on put laisser mourir l’économie pour sauver quelques dizaines de milliers de vie. Dont acte.  

Il y en eut encore d’autres, bien sûr, tout aussi gratinés et sûrs d’eux, mais dont je ne citerais pas le nom ne serait-ce que pour le bien de ma santé physique et mentale. Mais on peut dire que cet élan sacrificiel d’autrui fut – et est toujours – partagé par de nombreux « beaux esprits ». 

Et tous sont revenus à cette idée vieille familière des anciens régimes totalitaires que l’intérêt supérieur (de la race, la classe, l’espèce, l’économie… tout ce que vous voulez) vaut bien le sacrifice d’une partie de la population.

A ce stade vous vous dites que l’auteur de ces lignes exagère et qu’il flirte un peu trop avec le point godwin, ce à quoi je vous répondrais que je ne fais pas que flirter. Je m’y abouche ouvertement et sans complexe. Alors bien sûr je ne soupçonne pas Quatremer d’être un nazi puisque, il faut être précis, cette idéologie correspond à un corpus d’idées fondé sur la supériorité de la race et la détestation des juifs, chose dont je ne soupçonne pas ce journaliste militant. Toutefois je n’hésite effectivement pas à penser que nos chères élites sus-citées empruntent au registre totalitaire un ensemble de processus de pensées que l’on retrouve dans l’ADN des régimes qui, par le passé ont rendu acceptable l’idée qu’une partie de leur population était à la fois indésirable, surnuméraire ou simplement suffisamment insignifiante pour être ou éradiquée ou abandonnée à la mort.  

Vous me trouvez outrancier ? Restez encore un peu, ça va empirer.

Pour m’être un peu intéressé à l’Histoire du monde et, par extension, à celle du genre humain je me suis souvent demandé : mais où donc sont les collabos en temps de paix? Je vous concède bien volontiers que c’est une étrange question à se poser lorsque l’on vit un quotidien de cadre moyen prenant le RER B tous les matins pour aller bosser dans ce vaste camp de travail qu’est la zone de bureaux de la Défense. Pourtant c’était une vraie question qui me tarabustait réellement (J’ai 54 ans, j’assume donc les termes désuets, à l’instar de notre président qui est plus vieux que moi). Nazis durant les guerres mais pacifique entre elles (Merci Jacques), les collabos ont cette capacité mimétique de se fondre dans le paysage pour mieux laisser tomber le masque au moindre défilé d’une puissance militaire étrangère sur les champs Elysées. Aussi me demandais-je souvent : mais où sont-ils et qui sont-ils aujourd’hui? Est-ce mon boulanger, si courtois ? Mon patron (Quel mot horrible), si de droite mais si formé à être humain dans son école de manager ? Mon cousin ? Mon voisin de trajet en RER ? Bref, je me disais que jamais personne n’est vraiment ce qu’il paraît être et que, bienheureux que j’étais, je ne vivrais pas de guerre donc je n’aurais pas à les connaître.

Mais ça c’était avant.

Depuis, il a suffi d’une crise sanitaire et économique pour que le refoulé qui dormait au fond de chaque collabo qui s’ignorait (ou non) se libère sous formes de petits pets intellectuels nauséabonds et incontrôlables, comme ceux éructés récemment par de nombreux journalistes partisan engagé au service du totalitarisme financiarisé européen (oui c’est un totalitarisme). Bien sûr le canevas est toujours le même. Pour certain c’est toujours « Hitler plutôt que le front populaire » remis au gout du jour sous la vindicte « L’Europe libérale anti-démocratique » plutôt que la chienlit gauchiste (Voir l’exemple grec). Pour d’autres c’est la très ancienne fascination pour la puissante Allemagne. Pour d’autre c’est juste le besoin de soumission infantile à un cadre rigide qui les a fait passer du stalinisme à l’extrême centre ou l’extrémisme de marché. Pour d’autres c’est juste l’appât du gain. Et enfin pour certains on ne comprend pas trop et on se demande juste s’ils ont encore de la matière grise entre les esgourdes (Pour toi mon jeannot). Toutefois leur point commun avec leurs aïeux des années 40 c’est qu’ils prétendent toujours agir pour l’intérêt supérieur de quelque chose. Ils peuvent donc être socialistes (Cœur avec toi Manuels Va… heu Marcel Déat), du centre ou de droite (enfin de droite quoi), ils sont capables d’oublier leurs querelles pour communier ensemble vers un maître unique.

Ce sont donc ces gens-là qui aujourd’hui sortent du bois et qui nous préparent le monde d’après, qui sera bien pire que le monde d’avant si nous n’acceptons pas le fait qu’ils sont dangereux et qu’ils faut d’urgence les dégager.

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