Le macronisme, une fatalité éléctorale ?

Les élections de 2022 approchent. L'hypothèse d'un second tour Macron Lepen semble incontournable. Pour les progressistes, la question du vote de second tour va de nouveau se poser. Voter blanc ou "utile". Sauf que cette fois, cinq ans de macronisme nous auront donné à voir les dessous du "projet" macronien, et cet éclairage pourrait bien changer radicalement la donne.

Les élections de 2022 s’approchent doucement. Le paysage politique pré-présidentielle se met en place. La gauche anticapitaliste, incapable de s’harmoniser, est déjà en train de se déchirer, aidée en cela par la campagne quasi stalinienne de dénigrement contre un islamo-gauchisme fantasmé. En la circonstance, la gauche « de gouvernement » joue son immuable rôle de porte-flingue de la droite, en se faisant le relais de cette opération de diffamation ahurissante.

À droite, le parti « les républicains » continue de suffoquer comme un poisson privé d’air se débattant dans l’escarcelle de la république en marche. C’est d’ailleurs un des titres de gloire du macronisme triomphant : être parvenu à unifier toute la droite sous sa bannière. Toute ? Non, un petit village résiste toujours et encore à l’envahisseur. Mais contrairement à la si sympathique et attachante bande dessinée de Uderzo et Goscinny, ce village, RN pour ne pas le nommer, est composé en partie de ce que la population française peut produire de plus rance et, en partie, de « brebis égarées » par la tempête néolibérale qui frappe notre planète depuis une trentaine d’années.

Tout l’enjeu pour Macron sera désormais de tenir suffisamment le RN à distance afin de le conserver en tant que sparing partner pour le second tour, tout en lui fournissant assez de gages pour le siphonner le moment venu. Gages qui sont régulièrement donnés avec la pléthore de lois et autres décrets liberticides que le gouvernement et son parlement Potemkine nous infligent semaine après semaine.

Pour les progressistes, se posera donc bientôt la question quasi inévitable du vote de second tour en cas de « duel » Macron Lepen. Voter Macron ou s’abstenir ?

Au-delà des arguments habituels pour ou contre l’abstention que l’on s’envoie à la figure lors des repas du dimanche, il en est un qui n’est pas souvent abordé, ou alors à bas bruit : et si le macronisme constituait une menace de même niveau, voire pire que le lepenisme ?

Bien sûr, cette pensée iconoclaste a légitimement de quoi faire frémir dans un cadre de pensée bien établi et hérité d’une histoire du vingtième siècle trop riche en fascismes et totalitarismes en tout genre. Toutefois ne sommes-nous pas justement prisonniers d’une analyse passéiste des menaces qui pèsent sur notre destin ? À force de guetter le prochain Adolphe ou Bénito, ne sommes-nous pas en train d’ignorer les menaces de demain ?

On peut aisément comprendre la crainte d’une génération finissante qui a eu à vivre la guerre, ou du moins ses conséquences, et qui a été sidérée par les horreurs des camps de concentration et des goulags. Mais soyons réalistes. Le nazisme n’a été possible que dans le cadre de conditions dont nous sommes aujourd’hui extrêmement éloignés. Et même si le lepenisme possède un potentiel de toxicité et de nuisance important, la perspective de la résurgence de la bête immonde reste un fantasme parfois trop pratique pour éviter de parler du reste.

Et tout l’enjeu de la politique d’aujourd’hui reste à définir en quoi consiste ce fameux « reste ». Quelles sont les nouvelles menaces que nous ignorons ou feignons d’ignorer ?

Bien sûr, il y a les menaces climatiques, écologiques, économiques, dont nous avons tous plus ou moins conscience, mais que notre capacité de déni nous enjoint à traiter à minima, et qui, inévitablement nous frapperont très durement dans les années à venir. Mais il ne s’agit « que » d’événements physiques. Qu’en sera-t-il de la politique ? Comment un système de domination « libéral » mondialisé va pouvoir faire face aux catastrophes multiples qui nous attendent ?

Une des hypothèses est de penser que le système « libéral » et « démocratique » dans lequel nous vivons sera à même de nous protéger des sévères remous que nous réserve l’avenir. Une autre consiste au contraire à considérer que c’est justement ce système « libéral » qui est la principale menace pour nos libertés de demain.

Cette hypothèse tient somme toute sur une équation assez simple. Le système capitaliste – et à plus forte raison néolibéral – est intrinsèquement et génétiquement lié à la croissance. La croissance est exponentiellement consommatrice de ressources finies et génératrice de destruction, tout aussi exponentielle, de l’environnement. En d’autres termes, le système industriel d’hyper consommation développé sur l’exploitation du charbon d’abord, mais surtout du pétrole, touche à sa fin, et ce définitivement.

La question sous-jacente est donc : comment un système de domination oligarchique entièrement fondé sur un modèle capitaliste réagira-t-il face à une décroissance forcée, qui fera exploser le fragile équilibre social reposant sur une théorie du ruissellement pourtant déjà grandement indigente ?

Une des pistes, raisonnable, serait d’envisager d’abandonner collectivement un système d’échange fondé sur le profit et la surconsommation de l’inutile, pour se tourner vers une économie de la sobriété (pléonasme), qui ferait la part belle à la coopération, la solidarité, l’écologie, la culture, l’art… Ainsi revenue à des valeurs plus apaisées la communauté humaine pourrait réduire considérablement son empreinte écologique et envisager l’avenir de l’humanité sous de meilleurs auspices. Bien entendu, l’abandon de la logique de survaleur et de surproduction marchande ramènerait tout le monde à des niveaux de salaires et de richesse à la fois moindres, et plus égalitaires. La domination par l’argent ne serait plus envisageable, car les possibilités d’enrichissement personnelles seraient considérablement bridées. La différenciation entre êtres humains, et l’individualisme s’exprimerait essentiellement dans le domaine de l’art, du sport, des idées… bref, ce ne serait ni le grand soir, ni le paradis sur terre, mais juste une vie plus cohérente et plus sereine.

Mais chacun d’entre nous sait que cela ne se déroulera pas de cette façon. Non pas que l’être humain en soit incapable, mais ce dernier n’est jamais que le produit de la culture dans laquelle il a baigné. Or, pendant deux cents ans la culture occidentale s’est acharnée à faire naître un système politique et économique fondé sur le dévoiement des valeurs communes. L’individualisme nécessaire des lumières a donné naissance au règne de l’égoïsme, la liberté d’entreprendre s’est transformée en guerre de tous contre tous, le progrès nous a conduits au dogme oppressif du modernisme et les termes mêmes de solidarité ou coopération sont devenus des gros mots… Bref, ce système de rapports sociaux fondé sur « l’intérêt bien compris » de chacun a façonné des générations entières de citoyens, jusqu’à leur permettre d’endosser pleinement le rôle d’homo économicus si nécessaire au fonctionnement de la machine capitaliste. Mais malheureusement, il n’y a pas que les êtres qui ont été façonnés par cette machine infernale. Les organisations, les institutions, les entreprises, les pays, les continents, absolument tout ce qui pouvait être réquisitionné et modelé pour accompagner le développement du « doux commerce » et de ses bénéficiaires l’a été tant et si bien, que presque plus rien en ce monde n’échappe à sa logique totalisante, voire totalitaire. En résulte donc un système d’interdépendances globalisé dans lequel chacun se tient par la barbichette. Le premier qui quitte le jeu se voit atomisé économiquement par les autres.

C’est donc cette espèce de Léviathan capitaliste que l’humanité va devoir mettre à bas afin de sauver non pas la planète, mais simplement elle-même.

Hélas, la course du monde dépend aujourd’hui de ceux qui le détiennent et il y a fort à parier que ceux-là n’entendent pas se défaire de leurs prérogatives sans sourciller. Car il faut le souligner, et c’est une constante au travers de l’Histoire, personne n’a jamais vu un potentat renoncer de lui-même à ses privilèges pour offrir la fortune qu’il a accumulée aux nécessiteux. On peut même avancer sans trop risquer la controverse que si le potentat est ce qu’il est, c’est généralement qu’il se moque éperdument du sort de son prochain, sans quoi il ne se permettrait pas d’accumuler des richesses qui ne lui servent à rien. C’est donc avec des gens qui ont intégré depuis longtemps qu’il n’y a de richesse qu’eux-mêmes et que, de par ce fait, tout leur revient de droit, qu’il va falloir négocier la mise en faillite de leur propre système, afin de faire advenir un monde dans lequel ils ne seront rien de plus ou de moins que le voisin du bout de la rue.

Mais bien sûr de négociation il n’y aura point. Sauf à passer préalablement entre les mains expertes d’un psychanalyste afin de de lui permettre d’expectorer ses névroses les plus enfouies, aucun des « décideurs » de ce monde n’acceptera l’augure de sacrifier son pouvoir au bien commun. Alors il va leur falloir tenir. Tenir contre le réchauffement climatique, contre l’épuisement des ressources, contre l’effondrement du vivant, contre l’épuisement des sols, contre la misère sociale et humaine… bref tenir contre les évidences du déclin pour maintenir en vie le Léviathan de leur domination. Jusqu’au bout. Jusqu’à la fin.

Mais tenir ne se fera pas uniquement avec de bonnes paroles et des unes de magazines glamour. Il va arriver un moment ou l’apathie populaire se fracassera sur une courbe du chômage devenue trop vertigineuse, sur des fins de mois beaucoup trop précoces ainsi que sur le constat que le ruissellement promis par la théorie orthodoxe de l’économie a plus l’allure d’un goutte à goutte famélique qu’un vrai projet de société. Des comptes seront alors demandés (et le sont déjà), mais rien d’autre ne sera obtenu qu’une injonction à retourner travailler plus pour gagner moins, parce que vous comprenez mon bon monsieur, il n’y a pas d’alternative et que vous n’êtes qu’un rêveur. Cette fois pourtant le retour à l’usine ou au centre d’appel ne se fera pas nécessairement avec la résignation habituelle, car il y a des limites au pire des conditionnements.

Il s’agira donc d’un moment de vérité qui marquera la fin d’une fiction qui lie depuis des décennies, capitalisme et démocratie. Et contrairement aux incantations des laudateurs du modèle capitaliste, l’un va parfaitement sans l’autre. Voire même mieux sans l’autre. Car il y a tout de même un inconvénient à mélanger les genres. Demandez leur avis aux gens et figurez-vous qu’ils le donnent. Or le capitalisme ne peut fonctionner que sur une logique binaire et immuable. Les riches gagnent, les pauvres perdent (un certain Marx, de son prénom Karl, avait d’ailleurs théorisé ce fait) . Donner la parole à « ceux qui ne sont rien », c’est risquer de les voir s’opposer aux profits et aux intérêts de « ceux qui réussissent ». Il a donc fallu beaucoup d’ingéniosité, d’inventivité et de moyens au cours de ces deux derniers siècles pour persuader les victimes que leurs voleurs ne leur voulaient que du bien. L’équilibre fut difficile à tenir et l’édifice menaça maintes fois de s’affaisser. Il a parfois fallu jouer du chassepot ou de la grenade lacrymogène pour que le tout ne déborde pas de la casserole, mais, après tout, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Nous arrivons donc aux confins de la fiction du capitalisme démocratique. La croissance devient « négative » (admirons ce summum de la novlangue), l’économie réelle s’effondre, la politique du crédit trouve ses limites et menace le monde de sa bulle, mais les détenteurs de capitaux entendent ne rien céder sur l’essentiel. C’est donc jusque dans les poches du salarié qu’ils iront chercher l’argent dont le déclin les privera, ce qui ne changera pas tellement de l’habitude, sauf que cette fois le spolié sentira distinctement la main de son oppresseur se faufiler jusqu’à son portefeuille, et il pourrait s’en émouvoir, voire en consentir du ressentiment. Mais si l’émotion du prolétaire avait eu quelque poids dans la menée des affaires du monde il y a fort à parier que le FMI serait autre chose qu’une machine idéologique à broyer les peuples et que l’OMC serait pilotée par des pays en voie de développement.

Les intérêts divergents entre un peuple dessillé et une oligarchie aux abois devant l’inéluctable déclin de son modèle vont donc précipiter un changement de paradigme tout à fait inédit. Pour conserver sa position, l’oligarchie ne pourra plus compter sur les subsides qu’elle avait l’habitude de céder pour acheter la paix sociale. L’injustifiable ne pouvant plus être justifié c’est donc par la force que le déséquilibre devra être maintenu.

Mais dans un régime qui s’auto associe à l’adjectif démocratique, la force, ça doit forcément s’habiller des éléments de langages propres à sauver les apparences dans les journaux de 20 heures. La violence « légitime » de l’état ne peut donc avoir ouvertement vocation à protéger des intérêts particuliers. On lui trouvera donc des justifications parfois en prise avec le réel, et parfois totalement hallucinées.

Le terrorisme fut bien entendu une occasion extraordinaire de promouvoir une batterie de lois liberticides. Le Covid en est une autre. Mais parfois on pressent que cela ne suffira pas et que lorsque l’orage sera passé, ce qui paraissait nécessaire un temps se révélera superflu. Alors on commence à taper dans le dur de la démocratie. Il ne s’agit plus seulement de casser du gaucho sous prétexte de sécurité, mais d’anticiper, démonétiser et rendre illégales les probables insurrections qui viennent. Une des trouvailles les plus récentes en la matière nous vient directement de l’extrême droite, mais est reprise en cœur par la droite ainsi que la gauche de droite (le ps). L’islamo gauchisme, déjà évoqué, n’est rien d’autre qu’un travail de fond qui vise à rendre quasi illégal tout ce que la gauche dite « Radicale » et anticapitaliste pourra entreprendre. Pour l’oligarchie, associer des membres de la gauche à l’islam politique, voire même au terrorisme, ouvre des perspectives de répression et de contrôle tout à fait fascin(s)antes. Si on ajoute la production tout à fait sans précédent en temps de paix, de lois liberticides, associé à une politisation et une autonomisation de la police dans la sphère d’extrême droite, on ne peut que faire le constat que l’on se dirige droit vers une société autoritaire voire, à termes, dictatoriale.

C’est donc de cela que Macron est le nom. D’un projet de société qui n’entend rien céder à son peuple afin de protéger une caste minoritaire et qui n’hésitera pas à user de la violence la plus extrême pour que rien ne change. Une société dans laquelle le salarié n’est qu’une variable d’ajustement sacrifiable sur l’autel du marché « libre et non faussé ».

Pour autant, le projet macroniste reste différent du projet lepeniste. Mais les deux font appel aux mêmes ressorts anti démocratiques, au mépris de la population et sont au final aussi toxiques l’un que l’autre. Il n’y aurait donc aucune vertu à voter pour l’un ou pour l’autre sous prétexte de « respect du jeu démocratique ».

Et pour terminer, on peut citer la très fameuse phrase de Hannah Arendt

« En politique, le problème des gens qui choisissent le moindre mal, c’est qu’ils finissent toujours par oublier qu’ils ont choisi le mal »

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