Vote utile, vote futile

Petit plaidoyer contre le vote utile et contre ceux qui veulent transformer la présidentielle en référendum anti FN.

Depuis quelques temps j’entends de plus en plus de gens appeler à voter Macron non par conviction mais parce qu’il serait le seul à pouvoir battre le FN. Ainsi en va-t-il de l’inénarrable, infatigable et très pitoyable Daniel Cohn Bendit, dit Dany le Rouge, dont le côté vermillon et flamboyant des années soixante s’est dilué peu à peu avec te temps pour virer au transparent idéologique, et qui n’hésite pas à marquer sa différence avec Macron tout en lui promettant sa voix pour faire barrage au front national.

Et si notre révolutionnaire d’opérette est le représentant le plus emblématique de cette nouvelle tendance, il n’en n’est pas pour autant le seul. Parmi mes proches, je ne compte plus celles et ceux qui, répondant à l’impératif des sondages, sont prêt à transformer l’élection présidentielle en vaste référendum anti FN, renonçant ainsi au droit et au devoir le plus élémentaire de choisir le candidat qui portera le projet qui les représente le mieux.

Je remarque par ailleurs que ceux qui sont prêts à passer outre leurs convictions pour apporter leur voix à un candidat par défaut, sont souvent les mêmes qui s’en vont faire la leçon aux abstentionnistes sur l’air du « Il y a des gens qui sont morts pour que tu puisses voter ! »

Et puisque nous en sommes là je veux bien me prêter au jeu de l’aïeul qui est tombé sous les balles de la réaction pour faire triompher la démocratie. Mais allons jusqu’au bout. Cet aïeul est-il mort pour que nous renoncions à nos convictions et nos choix ? A t’il donné sa vie pour que nous nous réfugiions dans le giron de ceux dont le seul mérite est de supprimer la démocratie pour leur profit, mais avec élégance et sans violence (du moins pour l’instant) ? A t’il succombé pour que nous, ses enfants, offrions les clés de la cité contre l’illusoire protection de quelques maîtres qui auront à notre égard l’affection que l’on apporte à un chien domestique ? A savoir une gamelle, une niche et un coup de pied au cul quand il nous prendra l’envie d’aboyer ? Sincèrement chers amis, je doute que nos vénérables aïeux aient donné leur vie pour nous voir nous coucher ainsi.

Aussi me permettrai-je ce petit rappel qui, j’espère, pourra instiller l’étincelle du doute dans les esprits les plus éclairés. Le vote utile est le degré zéro de la politique. Surtout lorsque celui-ci intervient dès le premier tour d’une présidentielle. Le vote utile est à la fois le renoncement et la trahison de l’idéal. Il s’agit d’un état de repli sur une position de sécurité qui ignore les nécessités de la lutte. Le vote utile c’est l’absence de choix. L’abdication. Un chèque en blanc signé à ceux qui n’en demandaient pas tant et qui, tout heureux d’un soutien non mérité, pourront d’autant plus facilement s’asseoir dessus une fois l’élection gagnée qu’ils n’ont rien demandé. Ainsi en fut-il en 2002 de Chirac élu contre le FN avec 82% des voix d’un corps électoral acquis au vote utile, mais qui dirigea le pays comme si la France avait plébiscité en masse le chiraquisme.

Pire encore, le vote utile ne s’appuie sur rien d’autre que sur le vent des sondages qui, comme chacun devrait le savoir, ne sont que des prophéties puisées par quelques augures stipendiés, dans les mânes du corps électoral. Ainsi Macron, candidat de la continuité par excellence, a t’il bénéficié d’un effet auto réalisateur des études publiées depuis plusieurs mois sur son ascension pourtant très résistible, jusqu’au point de lui faire talonner Marine Lepen dans les sondages. Il n’est rien, mais raflera tout.

Alors, en conclusion de ce petit rappel amical, je vous invite à ne pas céder aux intimidations morales vous intimant l’ordre de voter utile sous peine de porter sur vos frêles épaules toute la responsabilité d’une victoire FN aux prochaines élections. Dans la longue litanie des responsables du recul de la démocratie vous trouverez beaucoup d’acteurs différents : les xénophobes, les fascistes qui s’ignorent et ceux qui s’assument, les hommes et femmes politiques corrompus, les groupes de presses achetés par les multinationales, les multinationales elle-même, les lobbies, le néo-libéralisme, l’impérialisme guerrier… mais jamais au grand jamais celles et ceux qui se battent pour leurs convictions progressistes ne porteront la moindre responsabilité dans le retour du fascisme.

 

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